Les bonnes feuilles de 100 jours sans supermarché, le premier guide des circuits courts

EXCLUSIF – Nous publions les bonnes feuilles du guide de Mathilde Golla, cette journaliste du Figaro à l’origine du mouvement de boycott des grandes surfaces qui a mobilisé plus de 20 000 consommateurs en février.

livre 100 jours sans supermarché
L’ouvrage paraît chez Flammarion le 28 février. Photo: Emmanuel Valette.

Le guide 100 jours sans supermarché sort mercredi 28 février chez Flammarion. Dans ce document, la journaliste Mathilde Golla raconte comment elle a fait pour se passer des grandes surfaces pendant trois mois. Une décision radicale, prise pour soutenir le modèle de distribution des circuits courts.

Durant son expérience, la journaliste a été souvent aidée par des internautes qui lui ont donné de nombreux tuyaux via les réseaux sociaux. Sa démarche radicale a fait des émules en Suisse et en France, avec l’opération Février sans supermarché, qui a mobilisé 20 000 consommateurs.

Nous publions ici le chapitre 7 de l’ouvrage, celui dans lequel Mathilde Golla commence à découvrir que se ravitailler sur les marchés de producteurs locaux, dans les ventes directes, les épiceries coopératives ou les potagers participatifs coûte beaucoup moins cher que d’aller chez Leclerc, Auchan ou Carrefour. Une révélation à laquelle on ne s’attend pas forcément. C’est dans ce chapitre également que, son panier sous le bras, elle nous emmène cueillir des fruits et légumes dans les champs d’un producteur. Comme au bon vieux temps.


SEMAINE 7
PREMIER CONSTAT : LA NOTE EST MOINS SALÉE EN CIRCUIT COURT

Je dépense moins chaque semaine

Je me rends rapidement compte que, quelles que soient les solutions adoptées chaque semaine, je dépense moins tout en consommant mieux. Le premier mois, j’ai dépensé 264,50 euros pour me procurer tous les produits de consommation courante : produits ménagers, d’hygiène et d’alimentation, contre 300 euros le mois précédent en me rendant uniquement en supermarché. Ainsi, toutes choses égales par ailleurs et tous postes de dépenses confondus, ma facture est réduite de plus de 10 % en court-circuitant la grande distribution. Pourtant, au départ, je m’étais imaginé que ce nouveau mode de vie serait plus onéreux. C’était d’ailleurs un de mes postulats avant de me lancer dans cette aventure et l’un des objectifs était de mesurer ce surcoût. Je suis donc la première étonnée par ce résultat.

Évidemment, tout cela n’a rien de scientifique, je ne prétends pas tirer de conclusions universelles et incontestables, mais simplement faire état des conséquences d’une expérience indéniablement subjective et purement empirique. Les résultats ainsi obtenus s’appliquent aux conditions de l’expérience menée, principalement en milieu urbain, avec des solutions répondant à mes besoins et ma situation personnelle, celle d’un couple sans enfant à l’époque. Je le précise, car, lorsque j’ai avancé cette conclusion, j’ai essuyé un flot de critiques. Je ne nie pas que, peut-être, dans d’autres circonstances et avec d’autres schémas familiaux, les constats auraient pu être différents. Il faudrait mener l’expérience aussi scrupuleusement que je l’ai fait.

Autre précision : il s’agit d’un montant global comprenant tous les postes de dépenses, alimentaires, ménagers, soins… Pris individuellement, de nombreux produits alimentaires sont plus chers en circuit court. La majorité des produits transformés de manière artisanale vendus en circuit court, comme le fromage, les biscuits, le chocolat sont plus chers que des produits industriels achetés en supermarché, dont les biens sont produits à moindres coûts, les chaînes de production étant optimisées pour réduire les dépenses. Bien sûr, la qualité n’est pas comparable, cela ne viendrait à l’esprit de personne de comparer une tartelette au citron achetée en boulangerie avec un gâteau industriel vendu sous cellophane par une marque d’agroalimentaire en grande surface.

Il est important de souligner aussi que cette solution suppose un investissement en temps : je cuisine davantage en passant par les circuits courts, je n’achète aucun plat tout préparé, aucune pizza ni quiche, ni même de pâte à tarte… Je fais beaucoup plus de choses de mes mains. Et je fabrique ma lessive, mes produits ménagers ou encore les cosmétiques. Or, le fait-maison coûte moins cher et représente une vraie source d’économie. J’ai déboursé 6,50 euros pour faire un an de lessive… aucune marque industrielle n’est en mesure de s’aligner sur un tel prix ! De même, le vinaigre blanc et le bicarbonate de soude qui servent à nettoyer ma maison sont nettement plus économiques que la panoplie de produits ménagers vendus en grande surface.

En outre, d’autres solutions m’ont permis de réaliser de réelles économies : les aliments du chat, par exemple. Ils reviennent moins cher lorsque je les achète en grande quantité sur Internet. Ainsi, j’ai dépensé 86 euros pour huit mois de litière et 10 kilos de croquettes, soit 9,25 euros pour 1 kilo de croquettes et un sac de litière, là où je payais 11,93 euros au supermarché pour la même quantité de produits, ce qui représente une économie de près de 20 %.

La fin d’une croyance erronée

Pour toutes ces raisons, ma facture s’est avérée plus basse en passant par les circuits courts. Cette conclusion va à rebours de préjugés qui ont la vie dure ! Et, en l’occurrence, nous, Français, sommes collectivement convaincus qu’on ne peut pas trouver de solution plus économique que les supermarchés pour faire nos courses. Mais il s’agit d’une croyance, d’un a priori véhiculé par les premières intéressées, les grandes surfaces. Elles se livrent une guerre des prix sans merci et répètent à grand renfort de dépenses marketing somptuaires qu’on ne peut pas trouver « moins cher » en dehors de leurs murs. La grande distribution affirme se mobiliser pour préserver notre « pouvoir d’achat ». Des messages subliminaux distillés depuis des décennies par une industrie surpuissante. Ces assertions nous sont martelées à longueur de journée dans les journaux, sur les ondes radio, sur internet et à la télévision. Elles s’immiscent dans nos cerveaux distraits de bon matin en prenant notre douche ou dans notre voiture et nous accompagnent jusque dans nos songes ! À force de les entendre, nous les avons complètement intégrées comme des vérités absolues.

Au début de l’expérience, je pensais que je dépenserais plus en me passant des supermarchés. Eh bien non. Il ne s’agit que de vérités cathodiques toutes relatives et fortement contestables. Retrouvons notre esprit critique, remettons en question ces affirmations pour tenter de comprendre pourquoi elles sont fausses.

C’est dans ce but que j’ai recherché des études scientifiques et objectives qui comparent les prix de courses effectuées en circuit court et en grande sur- face. Mais aucun organisme officiel ni le ministère de l’Agriculture ou encore l’Insee n’en ont publié. À ce jour, il n’existe aucune étude comparative complète sur le sujet. En revanche, l’association des Paniers marseillais a mené une enquête de terrain. Le réseau d’associations de consommateurs aboutit à la même conclusion que moi, à savoir qu’il n’est pas plus onéreux de faire ses courses en dehors des supermarchés. Selon l’organisme, les fruits et les légumes (bio) vendus en circuit court sont moins chers que ceux (conventionnels) commercialisés dans les hyper et supermarchés. Le réseau de distribution de paniers de fruits et légumes issus de l’agriculture biologique et vendus en circuit court a réalisé cette étude sur un an, incluant donc les quatre saisons. Ils ont comparé les prix de leurs paniers de fruits et légumes de saison à ceux de la même quantité de fruits et légumes pratiqués dans une chaîne de magasins bio et dans des hypermarchés pour des légumes et des fruits venant de l’agriculture conventionnelle, non bio. Le constat est sans appel. Leur panier coûte en moyenne deux fois moins cher qu’en boutique spécialisée dans le bio et 29 % moins cher qu’en hypermarché. « Sur quarante-deux semaines, l’hypermarché est plus cher que les Paniers marseillais à vingt-huit reprises », indique l’étude. Sur une année, le Panier marseillais permet d’économiser 765 euros par rapport à une boutique bio spécialisée et 217,50 euros par rapport à des légumes non bio, en agriculture conventionnelle, achetés en supermarchés, conclut l’Amap. Pourtant, les légumes bio sont réputés plus chers que les légumes non bio…

Je me suis également appuyée sur mes propres observations pour étayer cette implacable conclusion. J’ai comparé les prix d’un produit de saison, la pomme, dans les divers points de vente où je me suis rendue. J’ai bien pris soin de ne pas mélanger les torchons avec les serviettes : j’ai comparé des produits de même qualité. J’ai ainsi exclu les petites pommes sans goût, bourrées de pesticides, importées d’autres pays, sans valeur nutritive et vendues en sachet en grande surface. Si les clients savaient exactement ce qu’ils consomment lorsqu’ils achètent des produits aux « petits prix » pratiqués par la grande distribution, peut-être qu’ils s’abstiendraient. Les clients ne s’orienteraient pas volontairement vers des œufs de poules élevées en batterie, des poulets qui avalent des antibiotiques et ne voient jamais la lumière du jour ou des légumes cultivés de manière intensive à grand renfort de pesticides et de substances chimiques. Des produits vendus en toute opacité dans les supermarchés à des prix très bas. Mais, en réalité, « ces petits prix coûtent chers », dixit Thomas Laurenceau, à l’époque rédacteur en chef du magazine 60 Millions de consommateurs, premier avocat du pouvoir d’achat des Français. Par exemple, un litre d’huile d’olive premier prix est en réalité gorgé d’eau plus que d’olive. Il faut donc ajouter deux fois plus de produit pour faire cuire les légumes. En apparence économique, un tel produit finit par coûter cher. Sans parler des conséquences environnementales des procédés de fabrication. De même, les fruits et légumes vendus à des prix très bas n’ont bien souvent aucun intérêt nutritif et, pour peu qu’ils soient vendus en sachet, déjà pesés, les valeurs indiquées sont souvent erronées. Il suffit de se rendre en grande surface et de vérifier les poids indiqués pour avoir des surprises. Bref, ces petits prix tant vantés par la grande distribution sont néfastes pour les portefeuilles et nocifs pour la santé et l’environnement.

Lorsque j’étais encore étudiante, j’ai fait l’expérience de ces produits de piètre qualité et je me suis juré de ne plus jamais reproduire cette erreur. Avant de partir à la montagne avec mes cousins, nous avions fait le plein de courses alimentaires dans une grande surface pour éviter de payer notre alimentation trop cher sur place. Nous avions sélectionné des produits « premier prix » pour la plupart de nos denrées… Quelle erreur ! Je me souviens encore des saveurs et textures peu ragoûtantes de ces aliments. Même les pâtes étaient immangeables, elles se délitaient et se transformaient en bouillie, en dépit des multiples tentatives de cuisson. Nous avions donc dû nous réapprovisionner sur place. Nos petits prix nous ont finalement coûté cher !

Il faut comparer des produits de même gamme, cultivés ou élevés selon les mêmes critères. En circuit court, les petits producteurs vendent en toute transparence des produits de qualité, des fruits et légumes bio ou cultivés en agriculture raisonnée, de même pour les produits laitiers, les œufs ou la viande. Un kilo de pommes acheté sur un marché de producteurs m’a coûté 2,20 euros. J’ai payé 2,90 euros sur le site Internet de producteurs Le Comptoir local. J’ai déboursé 3,60 euros pour un kilo de pommes bio dans l’épicerie paysanne Les Pissenlits à Marseille. Alors que, le mois précédent, j’avais payé mon kilo de pommes 4,40 euros au Monoprix. Des pommes de qualité comparable (non bio) sont en vente entre 3,50 et 3,99 euros le kilo dans une autre enseigne de grande distribution. Cette rapide comparaison du prix d’un kilo de pommes de gamme équivalente confirme qu’un produit non transformé est plus cher en grande surface, puis dans l’épicerie paysanne, ensuite sur le site Internet de producteurs. Enfin, la vente directe décroche la palme du prix le plus intéressant.

Une conclusion qui paraît somme toute assez logique : la diminution du nombre d’intermédiaires réduit d’autant les marges cumulées des entremetteurs qui s’ajoutent aux prix finaux des produits. Or, dans les supermarchés, les marges cumulées des différents intervenants pèsent lourd sur les prix. « La décomposition de l’‘euro alimentaire’ en valeur ajoutée montre le poids modeste de la rémunération des facteurs de production de l’agriculture dans la dépense alimentaire. Les rapports de prix, et donc les structures et organisations de marché dont ils résultent, règlent évidemment ce ‘partage’ de la valeur, que l’on peut juger défavorable à l’agriculture », conclut l’Observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaires dans une étude. Selon cet organisme d’État, moins de 10 % de la valeur ajoutée des produits alimentaires vendus en grande surface revient aux agriculteurs… Ce rapport n’a eu de cesse de se dégrader au profit de la grande distribution. Entre 1999-2013, la part de la valeur ajoutée revenant aux agriculteurs a diminué de 30 % au profit des grandes surfaces, selon cet observatoire.

Ces chiffres viennent un peu plus éclairer ma lanterne. Les produits vendus par les agriculteurs à la grande distribution leurs rapportent donc de moins en moins. « La guerre des prix » tant mise en avant par les distributeurs a donc été livrée contre les producteurs. Je comprends mieux la grogne des agriculteurs lorsqu’ils s’insurgent contre les marges de la grande distribution mais aussi pourquoi de plus en plus d’entre eux se lancent dans la vente directe.

Les agriculteurs sauvés par les circuits courts

Avec les circuits courts, la répartition de la richesse créée par les produits alimentaires est en effet bien différente. Lors des ventes directes aux consommateurs, les producteurs ajoutent simple- ment le coût du transport, et parfois celui de la location des places de marché, aux coûts de production pour définir le prix du produit. En circuit court, via des épiceries paysannes ou des sites de ventes en ligne, par exemple, la marge de l’intermédiaire reste bien en deçà de celle des hypermarchés : sur 100 euros de courses, de 44,5 à 78,50 euros reviennent au producteur et de 16 euros à 50 euros à l’intermédiaire qui transporte et vend les produits. L’agriculteur fixe ainsi les prix en fonction des récoltes. Si elles sont bonnes, les coûts de production seront faibles et le prix sera moins élevé que ceux pratiqués par les grandes surfaces, qui ont des coûts fixes incompressibles (les marges des différents intermédiaires, la location du magasin…). À l’inverse en cas d’intempéries, un producteur sera contraint d’appliquer un prix plus élevé pour ne pas vendre à perte. Or les supermarchés qui imposent leurs prix aux agriculteurs peuvent les contraindre de vendre à perte… Une situation périlleuse pour le producteur qui risque, à terme, de mettre la clé sous la porte. C’est une des raisons qui précipitent les faillites de nombreuses petites exploitations depuis des décennies.

L’essor des circuits courts est donc éminemment positif pour le milieu agricole. Ces ventes au plus près du consommateur permettent le maintien des petites exploitations qui auraient, sans ce système, mis la clé sous la porte. De nombreux agriculteurs me l’ont confié. À l’instar des époux Brostin, rencontrés la deuxième semaine. Ces producteurs laitiers basés dans le nord du Cotentin, qui transforment leur lait et vendent leurs produits sur les marchés ou directement à la ferme, m’ont affirmé que « les circuits courts les ont sauvés ». Leur petite exploitation ne leur aurait pas permis de survivre à la violente crise laitière. Puisque les producteurs fixent eux-mêmes les prix, ils ne vont pas délibérément choisir de vendre à perte. Ainsi, la répartition plus juste de la valeur ajoutée permise par les circuits courts est un moyen de préserver les petites exploitations et de maintenir les emplois des producteurs.

Ce système est même créateur d’emplois locaux pérennes, non délocalisables. Le nombre de points de vente directe et de systèmes innovants pour rapprocher producteurs et consommateurs ne cesse de se développer depuis quelques années. Or, plus le consommateur dispose d’endroits et de manières d’acheter des produits locaux, plus il y recourt, et plus cela crée des emplois, selon une étude menée à Rennes par le Civam de Bretagne, association qui soutient l’agriculture durable, et Agrocampus Ouest. Ainsi, entre 2009 et 2013, le chiffre d’affaires généré par les circuits courts est passé, en moyenne, de 15 à 19 millions d’euros dans la métropole bretonne.

Parallèlement, les producteurs qui décident de vendre leur production en circuit court ne passent pas par un unique système, mais ils multiplient les points de vente : à la ferme, sur les marchés, via des plateformes en ligne… L’agriculteur est ainsi obligé de mettre en place une vraie logistique entre la production, la mise en cageots, la transformation, le transport, la vente. Il doit déployer des compétences multiples qu’il ne peut pas toujours assumer seul. C’est par cette mécanique que l’emploi se crée. Les études récentes menées par l’Inra confirment que l’implication dans les circuits courts entraîne une complexification de l’exploitation et, très fréquemment, une augmentation de la charge de travail. Notamment parce que la gamme de produits proposés en circuit court est souvent plus large qu’en circuit long, précise l’institut. « Contrepartie favorable pour le territoire, mais aussi pour la transmission des savoir-faire, le surplus de travail peut inciter les petites structures à recourir à l’emploi d’un salarié ou à former des jeunes : les circuits courts créent jusqu’à deux fois plus d’emplois pour un chiffre d’affaires équivalent », ajoute le centre de recherche. Au total, ce sont 600 000 emplois qui pourraient être créés dans l’agriculture grâce aux circuits courts. Parallèlement, les consommateurs sont de plus en plus gourmands en informations sur les produits consommés. Ainsi, les visites pédagogiques dans les fermes rencontrent un franc succès. Des nouvelles activités nécessitent elles aussi la création de nouveaux emplois dans les territoires. C’est tout un cercle vertueux et créateur d’emplois dans le domaine agricole qui se met en place. Ces emplois et ces nouvelles activités dynamisent l’économie locale et participent au maintien des commerces de proximité et de l’artisanat. Mais d’autres services plus courts encore se créent afin d’assouvir la curiosité des Français avides d’en savoir toujours plus sur ce qu’ils mangent : il s’agit des cueillettes dans les fermes.

L’autocueillette dans les champs

Ces services se développent à vitesse grand V et rencontrent un franc succès. Ainsi, j’ai voulu tester l’autocueillette, ce circuit le plus court entre producteurs et consommateurs. Plusieurs fermes ouvrent leurs portes aux consommateurs et les autorisent à venir eux-mêmes cueillir certains fruits et légumes. En toute logique, ceux qui optent pour cette solution paient leurs fruits et légumes moins cher. Même si aujourd’hui peu de paysans proposent au public la possibilité de venir cueillir les fruits et légumes sur leur terre, de plus en plus de fermes le proposent. Ainsi, je me suis renseignée auprès du réseau Chapeau de paille, qui regroupe des fermes proposant ce service. Il répertorie trente- deux exploitations en France, dont dix en Île-de-France. L’une d’elles se trouve à une cinquantaine de kilomètres de chez moi. Avant de m’y rendre, je me renseigne sur les possibilités de cueillette en ce moment. Nous sommes en avril, ce n’est pas encore la pleine saison, mais il est déjà possible de cueillir quelques légumes comme les carottes ou les poireaux en libre-service dans le potager. Je décide donc de m’y rendre.

Par chance, ce jour-là, il ne pleut pas. C’est le début de la saison, quelques personnes sont venues seules ou en famille pour ramasser des carottes, poireaux, ou encore des radis. Le principe est simple, les clients cueillent ce qu’ils veulent, ils pèsent leur récolte et paient en conséquence. L’exploitation fournit les contenants qu’il est préférable de rapporter à chaque cueillette. Ils sont d’ailleurs consignés pour inciter les consommateurs à rapporter ces sacs les fois suivantes. Des chariots ou brouettes sont également à disposition des ramasseurs tout comme des bêches plantées dans les champs.

Le vaste potager est divisé en plusieurs parcelles. À l’entrée de chaque enclos, les produits à cueillir sont indiqués par un panneau blanc et les prix au kilo sont précisés. Lorsqu’il n’y a pas de panneau dans une parcelle, c’est que le produit n’est pas à cueillir, m’explique le propriétaire. Des conseils pour ramasser les produits sont également donnés aux jardiniers en herbe ! Et les exploitants sont là pour répondre à toutes les questions.

Je suis fin prête à apprendre comment récolter des carottes, une première pour moi. Mes voisins de champ ont des techniques bien au point ! Je les observe et reproduis leurs gestes. Il suffit d’arracher les carottes entièrement, avec le feuillage, sans abî- mer les plants restés en terre. Le mieux est de s’aider d’une bêche pour ne pas les abîmer au moment de l’arrachage. C’est très facile ! Je discute avec les autres ramasseurs qui, pour la plupart, sont des habitués et connaissent très bien le fonctionnement. Jean, retraité, vient ainsi faire ses emplettes depuis plusieurs années. Il dit qu’il vient faire son marché et que cela lui rappelle ses souvenirs de jeunesse quand il aidait ses parents à ramasser la production familiale du potager. Un peu plus loin dans les allées, Martine est venue avec ses petits-enfants pour leur faire découvrir comment poussent les légumes, pour qu’ils se familiarisent avec la terre et qu’ils ne pensent pas que « les carottes poussent dans les rayons des supermarchés ! », s’amuse-t-elle en secouant ses mains recouvertes de terre, avant de donner des consignes à sa petite-fille.

Dans une autre parcelle, des cueilleurs s’activent et semblent récolter des poireaux plus vite que leur ombre ! Pourquoi une telle quantité ? Ils me confient qu’ils ont l’intention de faire des conserves de ces légumes. Jeanne, mère de famille, m’explique qu’ils sont d’abord venus ici pour faire une sortie en famille. Le concept leur ayant plu, ils reviennent régulièrement. Les enfants adorent et posent mille questions sur les légumes et fruits en croissance… auxquelles les parents n’ont pas toujours de réponse. Heureusement, les fermiers ne sont pas très loin pour donner toutes les informations demandées… ou presque ! Une petite épicerie dans l’exploitation vend également les produits des fermes alentour : du brie de Meaux, des fromages de chèvre des fermes voisines, des œufs ou de la viande de qualité des exploitations environnantes. Il y a aussi les fruits et légumes que l’on peut acheter déjà cueillis. Au total, les agriculteurs proposent une cinquantaine de fruits et légumes différents tout au long de l’année. Ils vendent aussi leur récolte sous forme de paniers dans deux gares SNCF. Le panier de 4 à 6 kilos de fruits et légumes de saison est à 15 euros.

Avec ce système et cette diversification, les agriculteurs affirment qu’ils vivent bien de leur métier. L’afflux de cueilleurs et d’autant de clients potentiels pour d’autres produits permet aussi de faire tourner la petite épicerie.

Ce jour-là, je cueille ainsi 2 kilos de poireaux et autant de carottes avant d’acheter des pommes dans la petite épicerie. Je me procure aussi des œufs, de la viande, des yaourts et du fromage de chèvre. De quoi tenir la semaine. En tout, je débourse 36 euros. La note est peu élevée. Je salive à l’idée du festin que je vais pouvoir déguster avec ces produits ! Les plats sont simples mais absolument délicieux, le fromage de chèvre est incomparable et cuit sur des morceaux de pommes de terre… Un régal !

100 jours sans supermarché, le premier guide des circuits courts, Mathilde Golla, Flammarion, 2018, 256 pages.


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Herisson-tirelire par Erwann TerrierJe soutiens

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À propos de l’auteur

EMMANUEL VALETTE

Journaliste, j'ai rejoint l'équipe du journal minimal en 2017.

5 commentaires

  1. Cransac Cyrielle le

    Bonjour et merci beaucoup pour cet article qui balaye efficacement certaines idées reçues sur le circuit-court.
    Je travaille pour le Comptoir Local, un site en ligne qui propose les produits de petits producteurs locaux aux franciliens et livre à domicile en 48H. Au coeur de notre démarche, la volonté de retrouver le vrai goût des produits, de réinstaurer de la confiance dans notre alimentation et de rémunérer nos producteurs à un juste prix.
    Si cela vous intéresse, je serais ravie d’échanger davantage sur le sujet.
    Excellente journée,
    Cyrielle

    • EMMANUEL VALETTE
      EMMANUEL VALETTE le

      Bonjour Cyrielle et merci pour votre retour sur notre dernier article. Bravo également pour votre initiative auprès des producteurs locaux, l’avenir passe assurément par le retour aux produits locaux !

      2
  2. J’ai peur qu’il ne soit guère tenu compte du temps et de l’argent (en coût de déplacement) passé à acquérir ou fabriquer ces articles que l’on achète relativement vite et en une seule fois au supermarché..?..

    • EMMANUEL VALETTE

      Bonjour Mabille et merci pour votre commentaire.

      Fabriquer ou cuisiner des produits maison (alimentaires comme ménagers) nécessite certes du temps, mais au regard des bénéfices sur la santé et pour notre planète, le jeu en vaut largement la chandelle, non?

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  3. Je ne voudrais pas avoir l’air d’entrer dans une polémique un peu vaine mais:
    -d’une part, je n’ai jamais mangé que des produits de la GMS et je suis en parfaite santé et, d’ailleurs l’espérance de vie n’a cessé de s’allonger, d’une manière générale alors même que la quasi totalité des gens s’alimentent également en GMS;
    -d’autre part, un des arguments majeurs, me semble-t-il de l’auteur est de nous prouver que les circuits courts ne reviennent pas plus cher, au contraire. Il ma donc paru logique de réfléchir sur le plan du coût.
    Enfin, je me désole, comme tout un chacun, de la paupérisation du monde agricole voire de sa quasi mise à mort (en termes d’effectifs) et de l’élimination des petits commerces qui faisaient la vie de nos centres ville. Mais s’il faut consacrer des heures à faire ses achats autant le savoir et chercher à mettre en place un argumentaire adéquat et sincère qui ne verra pas les gens abandonner la partie après quelques mois d’enthousiasme quand ils auront pris conscience de ce problème …

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