Sucess story : à Brooklyn, le supermarché participatif Park Slope Food Coop cartonne depuis 1973

La Park Slope Food Coop, c’est l’histoire d’un supermarché participatif lancé par des hippies au début des années 1970 à Brooklyn (New York) et devenue la Mecque des coopérateurs.

La Park Slope Food Coop vue depuis la rue.
La Park Slope Food Coop, Brooklyn, New York (États-Unis), en 2017. Photo: JV Santore.

Lettrine, Créée par une bande de doux dingues à Brooklyn en 1973, la Park Slope Food Coop a inspiré des dizaines d’expériences similaires aux États-Unis et ailleurs. Cette coopérative, qui figure parmi les premiers supermarchés participatifs du monde, compte aujourd’hui plus de 17 000 membres prêts à faire quarante-cinq minutes de queue pour acheter des produits sains à des prix défiant toute concurrence. Une incongruité au pays de la malbouffe et du business.

MELTING POT

Les coopérateurs sont profs, chefs d’entreprise, psychologues, étudiants, graphistes, assistants sociaux, comptables, artistes, employés de bureau, juristes, chômeurs, artisans… De toutes les classes sociales, de toutes les origines. Leur point commun ? Prendre soin de ce qu’ils mangent. La Park Slope Food Coop (PSFC) rassemble aussi bien des véganes que des gourmets, des partisans du bio, des locavores, des militants anticapitalistes ou tout simplement des habitants du quartier qui viennent en voisin.

« On craignait que ce soit plein de bobos ou de gens très radicaux, témoigne un couple dans le documentaire Food Coop, sorti en 2016. Nous y sommes allés quand même, pour voir : le choix, la qualité des produits, leur prix nous ont convaincus. » Ces quinquagénaires de la classe moyenne ont calculé qu’ils économisent ainsi 3 000 dollars par an.

Food Coop, l'affiche du film
L’affiche du documentaire Food Coop, réalisé par Tom Boothe, initiateur du supermarché coopératif La Louve à Paris.

L’idée de cette coopérative alimentaire germe dans le sillage des années 1960, qui ont vu grandir une vague de protestation contre le capitalisme et ses dérives les plus brutales. Il s’agit alors de créer, dans Park Slope (un quartier de Brooklyn) un supermarché alternatif où le consommateur est le patron et l’employé, d’imposer des marges fixes raisonnables pour garantir des prix bas, de payer correctement les producteurs et de réduire le coût de la masse salariale grâce au travail non rémunéré des coopérateurs. « Nous étions un peu naïfs », sourit John Holtz, cofondateur, dans un bonus du documentaire. Notamment au sujet du temps de travail dû par chaque membre (en l’occurrence deux heures quarante-cinq par mois), essentiel pour que ce modèle économique tienne la route, même si la coopérative salarie également 76 personnes.

Car des bras, il en faut pour faire tourner une surface de vente de 1 800 m² ouverte 7/7 jours, de 9h30 à 20 heures. Décharger des marchandises à 5 heures du matin, tenir une caisse, approvisionner les rayons, écrire dans la Linewaiters’ Gazette (la « Gazette de ceux qui font la queue »), garder les enfants des coopérateurs qui font leurs emplettes (le lieu dispose de sa propre crèche) ou relancer par téléphone ceux qui ont manqué leur shift (session de travail). Délicat exercice, d’ailleurs, que celui de rappeler les membres à leurs engagements. Mais nécessaire à la viabilité économique de la coopérative. Et à sa bonne réputation : en 2011 le New York Times publiait un article retentissant qui évoquait le cas de clients aisés envoyant la nounou faire leur temps de service à leur place.

RÉGLER LES CONFLITS

En bientôt cinquante ans d’existence, la Park Slope Food Coop a eu le temps de peaufiner un système de régulation du temps de travail et de sanctions pouvant aller jusqu’à l’exclusion pure et simple. Car, l’humain étant ce qu’il est, faire travailler ensemble des gens parfois très différents n’est pas toujours chose facile. « On gère beaucoup de tensions liées à l’exigüité du lieu et les gens qui ne remplissent pas leur obligation de travail, mais les vols sont rarissimes », témoigne Karen, coopératrice depuis trente ans et par ailleurs procureure spécialiste de la corruption.

Rigueur toujours, les portes ouvrent et ferment à heure fixe. Inutile de pleurnicher que vous en avez « juste pour cinq minutes ». Une rigueur bien éloignée de l’image baba cool entourant les débuts du projet. Qui dit coopérative ne dit pas forcément monde de Bisounours. Au printemps 2019, les salariés se sont plaints de pratiques de travail déloyales au US National Labor Relations Board, une agence dédiée aux élections syndicales et aux conflits dans le monde du travail. Toujours est-il que, même imparfait, ce supermarché permet à ses adhérents de bien manger sans se ruiner (voir, ci-dessous, la vidéo de présentation du magasin – en anglais et sans sous-titres).

Vu d’Europe, il peut être difficile d’imaginer à quel point cette grande surface, et les autres coopératives qui ont fait florès depuis (il en existe aujourd’hui 146 aux États-Unis) font figures de paradoxe. Elles constituent des exceptions dans un pays où 7,5 % des citoyens habitent dans des food deserts (déserts alimentaires) selon le ministère de l’Agriculture. Éloignés des supermarchés, trop pauvres pour avoir une voiture et/ou accéder à des produits certes de qualité mais trop chers, 24 millions d’Américains doivent se contenter de la junk food des présentoirs de l’épicerie ou de la station-service du coin.

L’UTOPIE ÇA MARCHE

Plus vivace que jamais, la Park Slope Food Coop démontre qu’une alternative solide à la toute puissance de la grande distribution est possible. Son succès est tel que ses nombreux membres vont parfois effectuer leur temps de service dans d’autres structures new-yorkaises, grâce à un système de mutualisation. La coopérative a acheté tous les locaux disponibles dans le pâté de maison pour accompagner son développement et manque toujours d’espace. Paradoxe dans le paradoxe : au pays du capitalisme roi, ce supermarché coopératif imaginé par des anticapitalistes dispose du mètre carré de vente de produits alimentaires le plus rentable de tout New York City.

> À lire aussi : Mon supermarché autogéré, notre série sur une épicerie coopérative à Marseille qui projette l’ouverture d’une grande surface, le Super Cafoutch.


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À propos de l’auteur

SOPHIE CREUSILLET

Journaliste économique ayant fait un détour par le travail social, je m’intéresse aux aventures humaines. J’aime le bruit des pas dans la neige, les éléphants et le bortsch (passionnément).

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