Fiche de lecture : L’étrange et folle aventure du grille-pain, de la machine à coudre et des gens qui s’en servent

Deux historiens étudient, dans L’étrange et folle aventure du grille-pain, de la machine à coudre et de ceux qui s’en servent, l’impact de l’électroménager sur les sociétés humaines.

L'étrange et folle aventure du grille-pain
« L’étrange et folle aventure du grille-pain, de la machine à coudre et des gens qui s’en servent », par Gil Bartholeyns et Manuel Charpy, aux éditions Premier Parallèle, 2021. Illustration: IP-lab.

Le genre
Monographie.

Le pitch
Dans l’histoire des sociétés et de leurs outils, on traite peu souvent des usagers. C’est donc ce à quoi remédient les deux auteurs : se questionner non pas sur la technologie mise en place, mais sur la manière dont les personnes se la sont appropriée au cours de son intrusion dans leur vie. Ils invitent alors à se questionner sur l’emploi de nos objets quotidiens, qui figureraient au nombre de 70 pour une personne en appartement, et de 120 pour une personne dans une maison. Mais comment sont-ils arrivés là, et pourquoi ? Pourquoi presque tous les foyers français possèdent-ils un réfrigérateur, alors que depuis le début de l’humanité, on a tout de même bien davantage vécu sans ?

Les auteurs
Gil Bartholeyns est historien à l’université de Lille où il enseigne les cultures matérielles et visuelles. Il est corédacteur en chef de la revue Techniques & Culture.

Manuel Charpy est chercheur au CNRS. Agrégé d’arts appliqués et docteur en Histoire, il travaille sur l’histoire de l’objet, du vêtement et des techniques aux 19e et 20e siècles.

Mon humble avis
En ouvrant ce joli petit livre, richement illustré d’images d’archive promouvant la consommation d’objets manufacturés, je pensais y trouver un sujet dominant, une sorte de fil conducteur décrivant la manière dont on nous a progressivement imposé toutes sortes d’objets plus ou moins utiles dans le quotidien. Or, l’ouvrage s’apparente plutôt à un catalogue, un joyeux fourmillement mêlant à la fois les objets et leurs utilisateurs.

Les images de femmes pseudo-libérées par leur robot ménager et de notices de montage incompréhensibles qui égayent l’ouvrage sont savoureuses. J’y ai appris qu’au début de l’électrification des foyers, la nouvelle fée servait à… actionner des mécanismes allumant des bougies ! Je remets maintenant en perspective notre sur-utilisation des objets électrifiés, cherchant, si cela existe encore (car ça a existé !) des alternatives à nos objets branchés.

À REBOURS DES USAGES

La technologie a jadis revêtu quelque chose de magique, c’était quelque chose qui fonctionnait tout seul. Mais la nouveauté fut apprivoisée. Au départ, l’électroménager était réservé aux hautes classes, qui en déléguaient l’utilisation aux domestiques. Puis il s’est immiscé dans les foyers plus modestes, avec l’essor de la publicité et l’image trompeuse qu’il libérerait les femmes… en les assignant au rôle de servantes des machines. Et puis les machines sont devenues fragiles, irréparables, retrouvant finalement leur aura magique, leur connaissance réservée aux initiés tandis que le commun des mortels se voit soumis à elles, forcé de leur obéir.

Et si nous retrouvions le questionnement de ceux qui utilisent les objets à rebours de leur usage prévu ? De ceux qui portent une montre non pas pour connaître l’heure, mais pour indiquer leur statut ? De ceux qui cassent volontairement les machines, pour « briser l’enchantement » ? Ou encore de ceux qui réutilisent, réparent, détournent, pour adapter les objets à leur propre usage au lieu de suivre celui qu’on leur impose ?

Une phrase du livre
« Jusque dans les années 1990, une large part de la littérature sur les appareils ménagers a nourri l’idée qu’ils étaient vecteurs d’émancipation, en particulier des femmes. »

Un extrait du livre
« Le quotidien est un espace idéologique. En juillet 1959 s’ouvre l’Exposition nationale américaine à Moscou. Perplexité : ‘Où sont l’industrie américaine et en particulier leurs techniques industrielles ?’ s’interroge le grand quotidien russe Izvestia. Cela ressemble au ‘département d’un grand magasin’ ! Tout le monde sait que deux ans plus tôt, l’Union soviétique réussissait la prouesse technologique de mettre en orbite le Spoutnik. Le jour de l’inauguration, Nikita Khrouchtchev et le vice-président Richard Nixon déambulent dans les allées, quand Nixon s’arrête, à dessein, devant la cuisine-modèle d’une maison de banlieue. Voilà ce qui compte vraiment : le way of life. Ils ne débattent pas de l’art de gouverner ou de la conquête spatiale mais vantent les vertus de l’électroménager américain et soviétique, et Nixon assène à son adversaire que la liberté, c’est la possibilité pour la femme de choisir les modèles et les marques qu’elle veut dans sa cuisine. L’épisode est resté célèbre sous l’appellation de Kitchen Debate. Au lieu de forcer l’admiration par des avancées scientifiques et industrielles, l’exposition semble destinée à susciter l’envie d’une poêle antiadhésive et d’une tondeuse. Le quotidien est devenu un champ de manœuvre politique.

La période est alors traversée par une intense réflexion sur la standardisation et la marchandisation comme aliénation d’un nouveau genre. Des 1947, le sociologue Henri Lefebvre soutient que la ‘quotidienneté’ est inauthentique, socle d’une domination que seul l’art permettrait de briser. Pour Jean Baudrillard, la consommation de masse et l’abondance détruisent l’être humain en l’obligeant à vivre au rythme fantastique des objets de bien-être. La montre même, en apparence la plus anodine des mécaniques, inspire l’image d’une petite ‘geôle’ : ‘Penses-y bien, écrit Julio Cortázar en 1962, lorsqu’on t’offre une montre… on t’offre une chose… qu’il faut attacher à ton corps… on t’offre l’obligation de la remonter… l’obsession de vérifier l’heure… on t’offre sa marque… c’est toi qu’on offre pour l’anniversaire de la montre.’ »

Gil Bartholeyns et Manuel Charpy, L’étrange et folle aventure du grille-pain, de la machine à coudre et de ceux qui s’en servent, Éditions Premier Parallèle, 2021, 224 pages.


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À propos de l’auteur

Écologue de formation, je concilie mes deux passions, les insectes et la typographie, en écrivant en pattes de mouche.

2 commentaires

  1. Iris Petitjean, votre article m’est très salutaire. Il me fait réfléchir sur les paradoxes de cette aliénation-libération et les moyens d’essayer de m’en affranchir.
    Bravo et merci

    • Merci pour ce commentaire ! J’espère que vous parvenez à trouver les moyens de vous affranchir de l’aliénation, sans contrainte non plus dans l’autre sens 🙂 Bon courage

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