Pronote, l’appli scolaire à la frontière entre Big Brother, un Mooc intensif et les courses de chevaux

Pronote est une application via laquelle les élèves, les parents et les personnels de l’Éducation nationale échangent des informations. Cet outil suscite la controverse car il augmente le temps d’écran et la surveillance.

Ci-dessus, la vidéo officielle de présentation de Pronote.

lettrine la faveur du Covid et des confinements, l’application Pronote a pris de plus en plus d’importance dans les établissements scolaires : largement utilisée dans les collèges et les lycées, elle commence à se répandre dans le primaire. Elle permet d’être au courant, quotidiennement et parfois presque en temps réel, des notes attribuées, des statistiques de la classe, des absences des enseignants et des élèves, des devoirs à faire, des menus à la cantine, des réunions parents/profs, etc. Pour le meilleur et pour le pire. Témoignages :

Lili, mère d’une collégienne à Nanterre (Hauts-de-Seine).

J’ai découvert Pronote cette année puisque ma fille est entrée en 6e, et je n’en suis pas fan. C’est fastidieux car cela crée des doublons avec l’agenda et le cahier de correspondance. Je pense aussi aux gens qui ont des vieux téléphones ou pas de téléphone, comment font-ils ?

Quelque chose me turlupine : avec Pronote on est au courant de la moindre absence des enfants. Il n’y a plus moyen pour eux de faire l’école buissonnière. Un jour ma fille a eu trois minutes de retard en cours de français parce qu’elle était à la bibliothèque. Cela a été marqué dans Pronote !

Après, en tant que maman, grosse angoissée de la vie, cela ma va (tous les parents veulent savoir ce que font leurs enfants). Mais en tant qu’être humain cela me questionne : comment contrôler un individu ? Cela met directement dans une posture de despote. Ce sont mes valeurs qui sont heurtées. Je me retrouve à regarder tous les jours un écran. Maintenant ma fille me demande : « Maman, tu peux me dire les devoirs que j’ai à faire ? »

Les enfants ont des objectifs de performance. Dans Pronote il y a un onglet « Compétences » et on peut suivre l’enfant, voir ses moyennes fictives. L’autre jour je me suis entendue dire à ma fille : « Ah tiens, t’as pas eu la moyenne en physique ?! » Alors que les notes, personnellement, je m’en fous.

 

Lucie, mère d’un collégien à Paris

Il y a du pour et du contre. Je suis plutôt contre. Cela te met dans une temporalité où tu as du mal à prendre du recul. Tous les jours tu vois les notes, c’est la compétition. Tu deviens obnubilé par les résultats. Ça a un côté addictif.

Je ne regarde plus parce que dans les moment tangents, lorsque tu as l’impression que ton enfant décroche un peu, c’est tendu.

Le côté négatif aussi c’est que je connais plein de familles défavorisées qui ne se connectent pas. Ce n’est pas dans leur culture, ou bien elles ne maîtrisent pas suffisamment le français. Et ça ne leur parle pas que leur gamin ait 8 ou 16 sur 20. Elles se disent que tant que les profs ne les convoquent pas pour une réunion, ça va. C’est un outil inadapté pour ces familles.

Et pour les familles qui suivent leurs enfants, Pronote est anxiogène. On y va presque tous les jours parce qu’on voit les profs absents, on peut correspondre avec eux par mail, c’est pratique. On peut même avoir les menus de la cantine ! Les devoirs à faire, c’est à double tranchant. Il peut y avoir des ressources numériques, des documents, des cours en ligne.

Cela enlève de la liberté aux enfants. tout est su : leurs absences, leurs notes. Tu ne peux plus couper Internet chez toi. Les enfants me disent : « On a besoin de regarder Pronote. » On se plaint qu’ils sont de plus en plus sur Internet mais on est coincés : c’est considérer comme normal que les enfants aient accès à Internet tout le temps. En fin de compte, c’est le bazar.

 

Joffrey, père d’un collégien dans l’Essonne, auteur d’un coup de gueule sur Facebook le 3 octobre dernier :

Je suis révolté car on rentre assez tard (papa, maman) avec la fatigue de la journée évidement, nos enfants c’est idem. Je suis en colère car les devoirs à notre époque c’était déjà compliqué sauf que, maintenant, il y a des devoirs écrits mais également des devoirs numériques (Pronote) pour être exact !

Les enfants essayent, avec nos encouragements, de s’avancer ou de prévoir assez tôt de les terminer, ce qui est déjà parfois difficile avec la fatigue de la journée, mais la, je suis vraiment révolté car les profs en rajoutent (contenu numérique) et du coup après avoir tout terminé nous nous retrouvons à recevoir des devoirs après 18h alors que ceux-ci ont étés fait une heure auparavant dans le calme et la « bonne humeur » du coup mon fils rentre du foot à 20 h 30, et est contraint de recommencer à 20 h 50 (ce soir), oui en ce moment même…

Je trouve ça vraiment aberrant. Là j’ai juste envie d’envoyer « balader » (pour peser mes mots) les gentils profs qui n’ont aucun scrupule à leur ajouter des devoirs après 18 heures… Nos enfants ne sont pas des machines. C’est très frustrant en tant que parents, impuissants et obligés d’apporter de l’aide à une heure si tardive.

À lire aussi, notre article sur la société de surveillance : De Loft Story à « Prison story »

Martin, père d’une lycéenne à Paris.

Avec Pronote tu peux regarder tout le temps les notes de tes gamins par rapport aux autres. Tu as les statistiques, tu vois la moins bonne note, la meilleure note. Tu peux surveiller ton enfant, suivre ses résultats, c’est comme jouer aux courses de chevaux. Tu as cinq minutes à un arrêt de bus tu te dis « Tiens, je vais aller voir les notes… »

Je regarde un peu les résultats de ma fille, mais je n’ai pas de difficulté car sa mère et moi ne sommes pas du tout dans une logique de performance. Elle est dans une filière artistique, nous sommes dans une logique d’épanouissement.

Par contre j’ai fait une erreur : je lui acheté un téléphone mais je n’ai pas instauré l’arrêt des écrans à 22 heures. L’autre jour je l’ai surprise à minuit et demi sur Pronote en train de faire ses devoirs !

Comment les gamins pourraient être plus forts que nous alors que nous avons déjà du mal à gérer ça ? Moi je passe des heures sur Twitter…

 

Bastien, étudiant en 2e année de prépa physique-chimie à Saint-Maur des Fossés (Val de Marne)

J’aimais bien Pronote, je trouvais cela assez pratique. Cela regroupait tout sans avoir à le faire soi-même. On pouvait savoir si les profs étaient absents. C’est un outil utile auquel je ne trouvais pas beaucoup de défauts. Cela m’apportait plus que ce que cela me prenait. Moi je ne l’utilisais pas longtemps, je le regardais juste pour mon emploi du temps ou les notes. Cela dit, je comprends que certains puissent trouver Pronote oppressant.

Pronote, qu’en pensent ses utilisateurs ? Voir aussi le sketch « Quand ta mère découvre Pronote », de l’influenceuse Adèle Tsy, qui cumule 2,7 millions de vues et des milliers de commentaires sur TikTok.

Chloé, ancienne institutrice et mère d’une collégienne à Bordeaux

Si j’étais croyante, je prierais chaque jour pour qu’un hacker fasse tomber Pronote ! Je suis excédée par ce Big Brother pour collégiens, qui me contraint à fliquer ma môme. Si ma fille a cinq minutes de retard, je suis prévenue. On me force à surveiller sa journée. C’est le dilemme sécurité-liberté. Je ne vois même plus comment les enfants peuvent sécher. Ma fille et moi avons un lien de confiance. Elle a un cadre. Et là, au milieu de cette confiance réciproque, on a Pronote qui débarque.

L’autre jour, un prof de maths me signale sur Pronote que ma fille a oublié son équerre. Cet oubli n’est pas dramatique il me semble, et c’est la première fois de l’année… Ma fille n’était pas encore rentrée du collège. Pourquoi être averti avant que l’enfant ait la chance de parler ? Avec Pronote le prof devient un fayot, c’est Agnan dans Le Petit Nicolas ! Je trouve cela délétère, pour le lien que le prof a avec l’élève, et pour le rôle des parents : on est en relais des problèmes de l’école.

Par ailleurs je considère que ma fille n’est pas obligée de me dire ses notes le jour où elle les reçoit. On peut trouver aussi curieux que certains profs entrent les notes dans Pronote avant même que l’élève reçoive sa copie. Un jour ma fille rentre, je lui dis : « Oh, trop bien, t’as eu une super note ! » Elle m’a répondu qu’elle aurait bien aimé me l’annoncer.

Du coup j’ai pris la décision de ne plus consulter Pronote. Je n’y vais que quand j’ai une notification concernant les informations administratives.

À lire aussi, chez nos confrères :
Dans les lycées et les collèges, la vie scolaire sous Pronote (Le Monde Diplomatique, janvier 2002)
Pronote, ÉcoleDirecte, Éduc’horus : les logiciels omniprésents dans la vie des élèves et des parents (France Inter, septembre 2022)

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À propos de l'auteur
EMMANUELLE VEIL
Journaliste, co-fondatrice du journal minimal, je suis spécialiste des questions de société.
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