De Loft Story à « Prison Story »

Coïncidence ? Quinze ans pile après l’avènement de la téléréalité, la France place un détenu (Salah Abdeslam) sous vidéosurveillance 24h/24.

Image : Pixabay

Depuis son incarcération en France à la prison de Fleury-Mérogis (Essonne), le 27 avril dernier, Salah Abdeslam est filmé 24h/24 dans sa cellule. Afin, soi-disant, d’éviter qu’il ne se suicide. C’est la première fois en France qu’un détenu est placé en continu sous vidéosurveillance. Une violation de la vie privée qui pose un problème éthique, mais qui n’a été ni débattue ni votée au Parlement, et qui a suscité nettement moins de réactions sur les réseaux sociaux que le soufflet de JoeyStarr à un séide de Cyril Hanouna (venu le filmer par surprise dans sa loge). Comment en est-on arrivé là ?

De Loft Story à « Prison Story »
Le 26 avril 2001, lorsque la première émission de téléréalité débarqua sur M6, le pays s’indigna : « télé-poubelle », « Big Brother », « voyeurisme », « atteinte à la vie privée » ! 12 jeunes enfermés sous l’œil de caméras disposées partout (sauf aux toilettes) dans un loft meublé IKEA à la Plaine-Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) devaient conquérir les faveurs du public pour ne pas être éliminés. À la fin, les deux rescapés gagnaient 1,5 million d’euros chacun.

Loft Story fit scandale mais battit les records d’audience. Puis, il y eut toute une vague d’émissions de ce type, jusqu’à ce que cela devienne la norme. Aujourd’hui, quinze ans après « le Loft », la décision de mettre un prisonnier sous vidéosurveillance permanente est passée comme une lettre à la poste. Effet d’accoutumance, sans doute.

Le logo de l'émission Loft stoy, marque déposée, par Endémol
Crédit image : Le logo de l’émission Loft Story, par Endemol — Image provenant des archives du site officiel.

Une situation exceptionnelle pour un détenu exceptionnel
Bien sûr, le présumé participant aux attaques terroristes du 13 novembre n’est pas n’importe quel détenu, les crimes dont il est accusé évoquent des crimes de guerre. Mais il ne s’agit pas ici de discuter des conditions de détention de ce détenu en particulier, il s’agit d’une question de principe : ce que l’État a le droit de faire ou pas. Une société dans laquelle l’État a le droit de filmer un individu contre son gré dans ses moindres faits et gestes, sans aucune pause, est-elle vraiment souhaitable ?

Une mesure sans cadre légal et contre-productive
Si la vidéosurveillance d’un détenu en crise suicidaire est autorisée, aucun texte de loi à l’heure actuelle ne permet à l’administration pénitentiaire de la prolonger au-delà de vingt-quatre heures. Dans un article s’interrogeant sur la légalité de cette mesure, le site Slate explique que le ministère de la Justice s’abrite derrière l’état d’urgence pour déroger au droit européen.

Oui, Salah Abdeslam présente manifestement un risque suicidaire, mais n’oublions pas qu’il est placé à l’isolement dans une des cellules de protection d’urgence (CPU) créées par Rachida Dati pour empêcher les pendaisons : mobilier scellé, petite fenêtre « non ouvrante » en polycarbonate opaque, pyjama vert, gant et serviette de toilette déchirables, couverture indéchirable, matelas avec oreiller intégré. Un environnement idéal, en revanche, pour déclencher des crises d’angoisse et de claustrophobie. Or, « plus les conditions de détention des prisonniers sont difficiles, plus le risque de suicide augmente », explique-t-on à l’Observatoire international des prisons, qui se demande « si l’exécutif n’est pas train de renforcer un des risques qu’il entend combattre (…). En lui imposant de telles conditions de détention, humainement difficilement supportables, on le fragilise psychologiquement, et on contribue au renforcement du risque d’un passage à l’acte. »

De la société du spectacle à la société de surveillance
Le manque d’intimité en prison n’est pas un problème nouveau, il avait notamment été étudié dans les années 1970 par le philosophe Michel Foucault, qui critiquait dans son ouvrage Surveiller et punir l’architecture panoptique permettant à un gardien de voir tous les prisonniers dans leur cellule sans que ceux-ci ne puissent le voir, lui. Dans son sillage, Gilles Deleuze remarqua que « la formule abstraite du panoptisme n’est plus “voir sans être vu”, mais “imposer une conduite quelconque à une multiplicité humaine quelconque” » (1). La vidéosurveillance actuelle étant une sorte d’hyper-panoptisme, on obtient un cocktail aventureux où la société du spectacle rencontre la société de surveillance, celle-ci mise en scène pour rassurer les citoyens : « Ce terroriste, nous le tenons ». Alors, à quand la diffusion de ces images en direct sur Periscope ?

(1) Gilles Deleuze, Foucault, Éditions de Minuit.

Partager
Aller à la Une

À propos de l’auteur

EMMANUELLE VEIL

Journaliste, co-fondatrice du journal minimal, je suis spécialiste des questions de société.

2 commentaires

  1. Je voudrais qu’on oublie son nom au profit de celui des victimes que l’on connaît à peine ou pas du tout. C’est ce qui me choque vraiment, pas sa condition de détention. Alors vraiment pas.

    • EMMANUELLE VEIL
      EMMANUELLE VEIL le

      Bonjour Alex, notez bien que comme je le précise dans l’article il ne s’agit pas du tout ici de discuter des conditions de détention de ce sinistre sire en particulier, mais de ce que l’Etat a le droit de faire ou pas. Prenons un autre exemple: la peine de mort. Elle a été abolie en France en 1981 car il s’agissait d’abaisser la violence légale, l’Etat devait montrer l’exemple en arrêtant de « couper un homme en deux » (dixit Badinter, parlant de la guillotine). Instaurer cette peine de vidéosurveillance, et de plus sans le moindre débat de société, me semble totalement irresponsable. La question est: dans quelle société voulons-nous vivre?

Exprimez-vous !