Béatrice, gestionnaire d’une maison d’arrêt : « Je m’attends au pire si le virus arrive, vu la promiscuité et l’insalubrité »

Responsable de la gestion administrative dans une maison d’arrêt d’Ile-de-France, Béatrice témoigne : les surveillants et les détenus ne peuvent pas se protéger du Covid-19.

Dans uen maison d'arrêt, un détenu à la fenêtre
Les détenus de la maison d’arrêt sont très angoissés car ils n’ont pas les moyens de se protéger du coronavirus. Illustration: Palosirkka.

Béatrice* est responsable du bureau de gestion de la détention d’une maison d’arrêt d’Ile-de-France. Elle gère des tâches administratives : centralisation et diffusion des d’informations de la vie en prison. Elle est aussi en relation avec les détenus placés à l’isolement, et s’occupe des questions disciplinaires. Face à l’évolution de l’épidémie du coronavirus, elle s’inquiète des conséquences dans l’univers carcéral. Le journal minimal a recueilli son témoignage :

lettrine guillemetsPresque rien n’a changé depuis l’épidémie. Bien sûr, nous essayons d’appliquer les gestes barrières et les autres recommandations du gouvernement. Nous faisons de notre mieux mais il y a un fossé entre ce que l’on nous demande et ce qu’il est possible de faire dans la réalité.

Quand j’arrive, avant d’entrer dans la maison d’arrêt, je suis toujours fouillée. J’enlève certains de mes vêtements (manteau, chaussures, sac,..) puis je pénètre dans un sas, comme dans les aéroports. Nous sommes trois en même temps dans le sas. Dans ces conditions, il est impossible d’appliquer la distanciation sociale de 1,50 mètre. Nos affaires sont regroupées, toutes ensembles, sur le côté. Je ne suis donc même pas encore à l’intérieur que les recommandations ne sont déjà pas respectées.

ANGOISSES À LA PHOTOCOPIEUSE

Ma fonction nécessite peu de contacts directs avec les détenus. Mes collègues chargés de leurs apporter leurs repas ont, pour tout équipement supplémentaire, des gants. C’est une protection limitée. Nous n’avons pas encore de masques. Les directives viendront sûrement plus tard. Il y a des modifications et de nouveaux textes tous les jours. Ce que je dis aujourd’hui ne sera peut être pas valable dans les prochaines semaines.

Cette situation est très anxiogène pour tout le monde. Un collègue est décédé à Orléans [fin mars, un surveillant du centre pénitentiaire d’Orléans-Saran est mort des suites du Covid-19, N.D.L.R.]. Le personnel infecté doit rester confiné chez lui mais personne n’est à l’abri d’une transmission du virus. Nous sommes amenés à toucher du matériel tout au long de la journée. L’exemple le plus frappant est celui de la photocopieuse. Je ne mets pas de gants pour la manipuler et je ne pense pas à me laver les mains avant et après son utilisation, mes collègues non plus. J’essaie d’être vigilante mais je m’attends au pire.

SI LE VIRUS SE PROPAGE…

Les détenus, eux aussi, sont extrêmement angoissés. Ils sont déjà très isolés. Les parloirs ont été supprimés pour limiter les contacts et donc la propagation du virus. Mais il y a toujours toutes sortes de choses qui arrivent à passer. Je suis sans cesse ébahie par la créativité des prisonniers pour obtenir un portable ou de la drogue lors de ces sessions. Le virus, il aura encore moins de problèmes pour passer.

La configuration actuelle est celle d’une extrême surpopulation carcérale. Nous ne sommes pas en mesure de respecter les normes de deux ou trois détenus par cellule. Pour l’instant, je suis étonnée mais nous n’avons eu que très peu de cas de personnes contaminées. Ces personnes ont pu être isolées, tout comme leurs partenaires de cellule. Mais si le virus se propage, nous ne pourrons pas continuer ainsi. C’est d’ailleurs pour cela qu’un plan de libération à été prévu. Le but est de désengorger les prisons. Environ 5 000 condamnés en fin de peine devront être libérés avant le 31 juillet. Tout le monde craint la suite des événements. Il y a un service médical sur place mais je pense que ce ne sera pas suffisant.

UNE VRAIE DÉCHETTERIE

Dans une maison d’arrêt, il n’y a pas de cas comme Michel Fourniret, des personnes qui vont passer leur vie derrière les barreaux. Nous avons uniquement des prévenus [détenus en attente de jugement, N.D.R.] et des peines inférieures à deux ans. Nous avons en moyenne 10 entrées et 10 sorties par jour. Le turnover multiplie les risques de contamination.

Tout cela est renforcé par l’insalubrité : promiscuité, punaises de lit, rats… Certains endroits de la maison d’arrêt ressemblent à une vraie déchetterie. Nous sommes souvent confrontés à des maladies comme la gale. Si le coronavirus s’ajoute à ces maladies, la situation sanitaire sera catastrophique. L’hygiène des détenus laisse déjà à désirer en temps normal. Ils n’ont le droit qu’à 2 ou 3 douches par semaine et celles-ci ne sont pas dans les cellules. Ils ne peuvent pas prendre les précautions nécessaires pour se protéger du virus.

PAS ASSEZ DE BUDGET

Ce manque d’hygiène vient parfois des prisonniers eux même. Certains refusent de se laver. Nous avons notamment des personnes démentes ou sans-abri qui commettent une infraction pour avoir un toit. Je pense que cette crise sera très difficile pour tout le monde.

Malgré tout, j’adore mon métier. La plupart des gens ne comprennent pas mon engouement pour ma profession mais je me sens très utile. Le milieu carcéral, soit on adore, soit on déteste. Je vous laisse deviner mon camp. Je ne me fais pourtant pas d’illusions sur l’avenir. Je ne pense pas que cette crise sanitaire mènera à une modification des conditions de détention. La raison est simple : des modifications auraient déjà du avoir lieu. Il y a récemment eu un plan de restructuration. Comme toujours, il n’y a pas assez de budget. Il faudrait tout revoir dans le système. »

* Le prénom a été changé.


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À propos de l’auteur

ÉLODIE MÜNTZ

Étudiante passionnée d'histoire et de philosophie, j'écris aussi des articles.

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