Nos « héros » du Dakar et leur droit de saccage

La 37e édition du rallye des autos, motos, quads et camions avait lieu en Argentine et en Bolivie du 3 au 16 janvier 2016. Les coureurs ont une nouvelle fois dézingué pas mal de choses sur leur passage.

Cette course aurait pu plaire aux surréalistes. Un Paris-Dakar qui ne démarre pas à Paris et ne se termine pas à Dakar, y a de quoi kiffer le concept. On ne dit d’ailleurs plus « le Paris-Dakar », mais « le Dakar » tout court ! Pourtant, à y regarder de plus près, ce rallye est moins drôle qu’il ne le paraît et répond à toutes les glorieuses spécificités du néocolonialisme habituel (1).

Dessin : JihoIci, cette forme d’exploitation consiste à proposer des jeux du cirque à un public amateur de courses extrêmes et à satisfaire de gros intérêts financiers et industriels. On sait par exemple que le Chili a demandé 570 000 dollars à l’organisation du Dakar en 2010 pour traverser le pays. Les archéologues en colère ont déclaré qu’une centaine de sites classés auraient été détruits ou endommagés. Bah oui, c’est ballot, mais on a payé pour s’amuser… Alors… ? Au Pérou, les 450 véhicules de la course mythique ont traversé le désert d’Ica qui abrite le plus grand cimetière de fossiles mammifères du monde ! Pas grave, on a payé le droit de saccage.

DE BELLES IMAGES DE HÉROS BRONZÉS ET ÉPUISÉS

Le droit de saccage, mais aussi, et cela est plus délicat, le droit à « l’accident malheureux que personne n’a voulu ». Sur les 73 morts qui jalonnent cette glorieuse épreuve, on compte 16 spectateurs dont une dizaine d’enfants. Vous connaissez les mômes, ça traverse n’importe quand ! Grosso modo, comptez dans les 300 millions de dollars d’impact économique pour le continent sud-américain. Oui, ça coûte cher de s’amuser ! Mais à ce prix-là, franchement, on ne se refuse rien pour avoir de belles images de désert, de bagnoles ensablées et de héros des temps modernes, bronzés et épuisés, faussement perdus sous les GPS des organisateurs. Faut dire que ces héros raquent pas mal, jusqu’à 40 000 euros l’inscription !

Dessin : JihoOn peut chercher, en vain, la raison d’être d’un tel anachronisme dans une société qui s’interroge sur les rapports entre pays riches et pays pauvres, et sur la pollution dont on sait aujourd’hui qu’il ne suffit pas de l’exporter pour lui échapper. Car bien sûr, le Dakar pollue ! 450 véhicules aux moteurs gonflés, à fond les manettes, pendant 3 semaines sous le soleil, ça nous fait une belle empreinte carbone d’environ 50 000 tonnes de CO2 rejeté dans l’atmosphère ! Y a mieux ! Mais ce n’est déjà pas si mal ! Vous avez compris ? On pollue,  c’est vrai, mais on paye.

L’INTÉRÊT DES INDUSTRIELS

Mais encore une fois, c’est sans doute l’impact symbolique que dénoncent les écologistes sud-américains qui est le plus catastrophique. En effet, l’investissement médiatique autour du Dakar est tel qu’il favorise, auprès de la jeunesse en particulier, les sports automobiles et l’achat de voitures puissantes, à forte consommation. Le Dakar monopolise les télés et les moyens d’information au détriment de tous les autres sports. C’est dire si l’intérêt financier que les industriels en tirent est énorme. Ah, j’avais oublié de préciser : Total est le principal sponsor du Dakar !

(1) Les meilleurs exemples de domination d’un pays riche sur une région pauvre sont bien sûr industriels, comme Areva au Niger, qui arrose les potentats locaux contre son droit à extraire de l’uranium et à polluer des rivières avec ses déchets nucléaires.

Dessins : Olivier Jiho.

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À propos de l'auteur
Un peu journaliste dans un paquet de journaux satiriques, un peu chroniqueur à la radio RMC, pas mal écrivain de romans drôles et érotiques, anthropologue le jour et musicien la nuit…
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2 réponses

  1. Ah! Merci pour cet article!!!
    Ce « Dakar » est un scandale tellement bien vendu que beaucoup de braves gens se font avoir:
    – épatés devant le « courage des aventuriers » (mais c’est quoi l’aventure avec une équipe technique qui suit et parfois précède, avec un studio mobile de télé au dessus de la tête…)
    – enthousiasmés par « l’action humanitaire » (mais une pompe quelque part justifie-t-elle les enfants écrasés, les paysages ravagés, les esprits pollués…)
    – ravis par les « évolutions technologiques qui feront progresser nos voitures » (mais est-ce vraiment en balançant des tonnes de CO2 qu’on prépare l’avenir…)
    Je vais diffuser cet article largement autour de moi! Quitte à me préparer à de belles joutes avec certains…

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