La dégringolade des rendements agricoles en France et le risque de pénurie alimentaire, on en parle ?

Déjà fragilisé par la crise climatique, notre système de cultures intensives avec des rendements agricoles élevés pourrait se gripper si la guerre en Ukraine perdure. Le journal minimal vous explique pourquoi.

Les rendements agricoles en France pourraient dégringoler rapidement
Canicules, guerre des matières premières… nos rendements agricoles pourraient dégringoler rapidement.

lettrine, quand la guerre en Ukraine a éclaté, nos autorités se sont voulues rassurantes : la France ne risque pas la famine, nous sommes une grande puissance agricole, le 3e pays exportateur de céréales, derrière la Russie et l’Ukraine, le 5e producteur de blé au monde… Sauf que ce n’est pas si simple et qu’en réalité, si le conflit perdure, notre sécurité alimentaire est loin d’être assurée car les rendements agricoles pourraient chuter. Voici pourquoi :

Notre modèle agricole productiviste n’est pas autonome. Déjà fragilisé par la crise climatique, notre modèle d’agriculture intensive est très dépendant des importations, notamment de carburants et d’engrais, qui pourraient venir à manquer puisqu’une bonne partie de ceux-ci transitent par la Russie et la Biélorussie. En outre, en France, des centaines de milliers d’hectares sont cultivés non pas pour nourrir les populations mais pour fabriquer du bioéthanol, dont le blé est le premier ingrédient.

En 2017 (derniers chiffres disponibles), 700 000 hectares étaient déjà dédiés à fabriquer de l’essence et du gasoil bio, sans compter ceux destinés aux cultures gazières (les méthaniseurs agricoles). Le maïs rapporte trois fois plus à l’agriculteur s’il en fait de l’électricité, est-ce que c’est normal ? Toutes ces cultures, confisquées pour alimenter les moteurs, consomment en outre bien évidemment des engrais chimiques et des pesticides.

À lire aussi : Gare aux effets secondaires de la méthanisation agricole, une fausse bonne idée écolo

Sur France Inter, la semaine dernière, à la question d’un auditeur qui s’interrogeait sur notre sécurité alimentaire, étant donné que nos importations d’aliments ont doublé en vingt ans, l’économiste Bruno Parmentier répondait que « La France produit beaucoup plus de blé qu’elle n’en mange ». Peut-être, mais elle mange aussi deux fois plus de fruits et légumes qu’elle n’en produit !

L’été dernier, bien avant le conflit en Ukraine, le Haut-Commissariat au Plan brisait un tabou en s’inquiétant, dans son rapport intitulé « La France est-elle une grande puissance agricole et agroalimentaire ? », du fait que notre pays importe 70 % des légumes secs consommés, 34 % des volailles, 25 % de la viande de porc…

Pour traiter ce problème complexe, la logique voudrait que nos gouvernants s’intéressent enfin à l’agroécologie, mais Emmanuel Macron semble sur la même longueur d’ondes que Nicolas Sarkozy, qui n’y voyait en 2016 qu’une tentative des « bobos » pour « détruire notre puissance agricole afin d’aller faire leurs courses à la ferme en circuits courts ».

Face à Poutine, au climat, la réponse du gouvernement est simple : s’il faut produire plus, on produira plus ! Comme si l’agriculture était une industrie parmi d’autres, comme s’il suffisait d’augmenter les cadences de production d’une usine, comme si on pouvait faire pousser des plantes grâce à la robotique, aux outils numérique, à la génétique, comme si, surtout, l’agriculteur était un entrepreneur et pas un paysan.

AGGRAVER LES PROBLÈMES

Le 22 mars dernier, les ministres européens de l’Agriculture réunis à Bruxelles ont tout bonnement proposé, pour faire face à la guerre en Ukraine, de déverdir l’agriculture en supprimant les mesures de protection de l’environnement. Bon, d’accord, ils n’ont pas dit « déverdir », mais « libérer le potentiel de production en Europe ». Les marchands de pesticides (et pas qu’eux) ont dû se frotter les mains : par ici la bonne soupe !

Cette « libération » est plus qu’inquiétante : elle va accroitre la mauvaise santé des sols, accélérer la disparition des vers de terre… dans un contexte où l’intensification des sécheresses met déjà en difficulté la production agricole européenne. Et avec des perspectives climatiques effroyables : aux canicules estivales succèdent les canicules hivernales et les printemps polaires… Voir ci dessous la vidéo que j’ai tournée le 2 avril dans mon jardin :

En réponse à l’augmentation des sécheresses, la FNSEA veut construire des réserves d’eau XXXL, mais ces méga-bassines ne feront qu’aggraver les problèmes. Au lieu de recharger les nappes phréatiques pendant l’hiver, l’eau restera à l’air libre, soumise à tous les aléas climatiques et sanitaires. Et avec les canicules, l’évaporation contribuera à intensifier le cycle de l’eau ! Bref, guerre de l’énergie, guerre de l’eau, nous y sommes déjà. Finalement, nous ne mourrons peut-être pas de faim, mais de soif !

Le vrai problème de l’agriculture française, c’est qu’elle est dopée, autant que les coureurs cyclistes à une certaine époque. La puissance d’un Marco Pantani nous faisait tous vibrer une fois qu’il avait fait « le plein ». Eh bien le carburant de notre puissance agricole, c’est l’engrais NPK [une formule classique de fertilisant qui correspond à l’abréviation des éléments chimiques suivants : azote, phosphore, potassium, N.D.L.R.]. Sans lui, nous sommes impuissants. Le dernier rapport du Haut-Commissariat au Plan est sans appel à ce sujet : « La puissance céréalière de la France n’est rendue possible que par le recours à la fertilisation des sols qui suppose, entre autres, des apports en azote et en phosphore… » Des engrais que nous n’avons pas, et qui sont en grande partie dans les mains des Russes et de leurs alliés, nos nouveaux ennemis.

C’est comme si la France soutenait être une grande puissance militaire en constatant qu’elle possède plus de canons que les autres, mais en cachant le fait qu’elle est obligée d’acheter la poudre à ses ennemis… Pas très sécurisant !

SOLS DÉNUTRIS

Dans le rapport du Haut-Commissariat au Plan, on trouve d’autres informations sur l’étendue de notre dépendance : « Plus largement, la France est dans une situation de dépendance stratégique à d’autres facteurs indispensables aux processus de production agricole et de transformation industrielle : dépendance énergétique bien entendu, au gaz et au pétrole nécessaires au bon fonctionnement des engins agricoles, mais aussi dépendance à certaines machines agricoles, robots et logiciels. »

Les auteurs du rapport insistent sur cette dépendance stratégique, qui remet en cause selon eux la sécurité nationale. Mais les sols sont tellement dénutris en France que, pour maintenir nos rendements agricoles, nous avons choisi la fuite en avant : « Nos importations d’engrais ont augmenté de 75 %, passant de 1,05 milliard d’euros à 1,84 milliard d’euros de 2001 à 2019, faisant gonfler notre déficit sur la même période de 69 %… », alertent les commissaires. Ainsi dopée, notre puissance agricole est un colosse aux pieds d’argile.

À lire aussi : L’agriculture pétrochimique est en train de désintégrer la vie qui grouillait sous nos pieds

Pour l’anecdote, sans l’apport d’engrais NPK et vu l’état de dénutrition de nos sols, nous serions obligés d’importer du blé, car nos rendements seraient divisés par 3, 4 ou 5. Certains disent qu’il faut diminuer notre consommation de viande. Et il le faut. Diminuer l’élevage, car un tiers de notre production de blé va à l’engraissement des animaux. Mais diminuer la viande réclamera aussi d’augmenter nos importations de fruits et légumes… ou d’investir massivement dans la production de ces cultures par ailleurs très gourmandes en engrais, en eau et en main-d’œuvre sous-payée…

Autant que notre manière de consommer, c’est notre manière de nous développer et de faire de l’agriculture qu’il faut revoir. On peut aussi faire de l’élevage autrement, en symbiose avec les écosystèmes et la planète, sauf que le gouvernement a décidé d’intensifier les élevages hors-sols pour intensifier la production et moderniser l’agriculture. Aucun de nous n’a envie de revenir à la lampe à huile – encore moins à la lampe sans huile – mais pour cela, arrêtons de nous cacher derrière une balance commerciale apparemment positive, et prenons les devants, car l’insécurité alimentaire guette.


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À propos de l’auteur

Membre de l'association des Journalistes-écrivains pour la nature et l'écologie, je suis cultivateur et agronome spécialiste des vers de terre et des agricultures dites innovantes (permaculture et agroécologie), auteur du blog Le Jardin Vivant et de livres dont Éloge du ver de terre, Éloge de (parus chez Flammarion), Sauver le ver de terre (2020) et Nourrir les vers de terre pour nourrir les Hommes (à paraitre).

4 commentaires

  1. Merci pour cet article effrayant et si juste. Qu’est-ce qu’on attend pour aggrader les sols ? En finir avec cette terre nue, ce déplacement de la matière organique ?

    Et concernant les méga-bassines (nous sommes de la même région pilote, ces méga-bassines devraient sous peu être généralisées dans toute la France), j’ajoute ma propre grogne. Il s’agit bien d’eau directement pompée dans la nappe phréatique au moment où elle est pleine, en arguant qu’elle se rechargera. Or, elle ne se recharge déjà plus. Les riverains n’ont donc qu’à avoir soif. Et bien sûr, le coût du pompage est pris en charge par la collectivité, quand son bénéfice n’est destiné qu’aux agriculteurs conventionnels qui travaillent sur sol mort. Les paysans n’ont plus d’eau pour arroser leurs cultures respectueuses, les agroindustriels continuent de tuer notre terre. Et je passe sur la dévastation du terrain que constitue la création d’une méga-bassine…

  2. Merci.

    Pour répondre à votre question, aggrader un sol, on ne sait pas faire !!!

    On ne sait pas aggrader sans dégrader. D’ailleurs, on ne devrait pas dire aggrader, mais fertiliser : comment habiller Paul sans déshabiller Pierre ?

    C’est juste une question de temps. Sur le temps long, un siècle ou plusieurs, pas de souci, on sait faire, mais pas sur le temps court et avec une telle pression démographique.

    Aujourd’hui, on pense la fertilité sur des temps très courts. Sur quelques cultures tout au plus…

    Il faut se rappeler la première définition. L’agriculture, c’est l’art de rendre fertile ! 1694, dictionnaire de l’Académie française, 1re Édition. AGRICULTURE. s. f. L’Art de cultiver la terre, & de la rendre fertile. Le premier de tous les Arts, c’est l’agriculture.

    Bonne soirée

    • Jeannine Feley le

      Stocker l’eau pour arroser le maïs !……
      Merci pour toutes ces informations précieuses pour bien comprendre l’agriculture actuelle et notre dépendance…

  3. Brieuc LE FEVRE le

    Bonjour,
    Produire plus respectueux et avec moins de machines, c’est augmenter le nombre de bras, en plus de rendre effective une agronomie qui intègre ce que la biologie nous apprend depuis des lustres : la force principale des communautés vivantes, c’est la coopération et le partage des ressources, pas tellement la compétition et le saccage des ressources (même si bien entendu, cela existe, car la vie est diversité).
    Cela veut dire former et installer des centaines de milliers de paysans, des personnes en relation directe et compréhensive avec leur terroir, sur des surfaces petites à moyennes. Cela veut dire aussi transformer l’imaginaire social, à qui on promet depuis les trente glorieuses un avenir d’emploi stable et sans poussière dans le tertiaire. Il y a en France des millions de chômeurs, de bras ballants, devenus par la force de l’état social des bouches qui se sentent inutiles.
    Comment redonner de l’envie à ces personnes en précarité économique et sociale, à travers une idée valorisante de l’activité paysanne et agronomique ?
    Nous en arrivons à déplorer en même temps (c’est un slogan à la mode) d’avoir des chômeurs ET des manques de personnel partout (pas que en agriculture). Quel est notre imaginaire, pour permettre cela ?
    La croissance comme moteur de l’état-providence, c’est fini. Nous devons inventer d’autres voies pour rendre l’avenir désirable.

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