L’agriculture pétrochimique est en train de désintégrer la vie qui grouillait sous nos pieds

Totalement déconnectée de la nature, l’agriculture conventionnelle utilise des engrais de synthèse et d’énormes tracteurs qui finissent par détruire les sols.

Les sols appauvris par l'agriculture pétrochimique
Illustration : Pixabay.

Soyons humbles : les plantes ont réussi à pousser bien avant que nous nous en occupions, et elles continueront sans doute bien après. Elle se débrouillent parfaitement pour puiser leurs ressources dans le sol, synthétiser des sucres  à partir de lumière (magie de la photosynthèse, le plus beau processus chimique sur terre), et se défendre des éventuelles maladies ou prédateurs.

Pourtant, l’agriculture intensive, qui se fait désormais appeler « agriculture conventionnelle » afin d’évoquer une « normalité » dont il serait malvenu de dévier, tend à nous faire croire que sans le recours à l’industrie et la technologie, ces plantes qui nous nourrissent ne pourraient pas croître. Il est vrai que cette culture, qui recouvre la majorité des surfaces agricoles en France, a permis d’atteindre des rendements maximum sur les surfaces cultivées, à ses débuts. L’urgence, après la Seconde Guerre mondiale, était d’éviter les famines et le succès fut au rendez-vous, impossible de le nier.

PSEUDO-PROGRÈS

Aujourd’hui, cependant, ce modèle ne respecte plus ses promesses : déverser inconsidérément des molécules de synthèse dans nos sols les a pollués, et tout l’environnement en souffre. Avec des impacts sur la santé humaine : maladies, cancers, malformations… Car pour fabriquer les engrais de synthèse utilisés en agriculture conventionnelle, on emploie du pétrole, pas vraiment comestible…

L’augmentation tant glorifiée du rendement agricole ne prend que trop peu en compte les contreparties énergétiques. Dès 1990, une étude a mesuré les quantités d’énergie consommées pour produire du maïs aux États-Unis entre 1945 et 1985 (1). La mécanisation, l’utilisation de machines sur des superficies bien plus grandes, l’apport d’engrais ont certes permis de maximiser les rendements des récoltes : la production de maïs a pu être multipliée par trois. Mais l’énergie dépensée (carburant, électricité, fabrication d’engrais…) a été multipliée par quatre. L’agriculture pétrochimique intensive a donc en réalité conduit à une baisse de l’efficacité énergétique.

CERCLE VICIEUX

Mais ce n’est pas tout. L’utilisation de fongicides, d’insecticides, d’herbicides toujours plus agressifs ainsi que les travaux des champs à l’aide d’engins toujours plus gros et plus lourds ont contribué à déstructurer et à appauvrir les terrains agricoles. Les sols ont en effet besoin des bactéries, des champignons et de la microfaune, autant de micro-éléments qui participent à la circulation de l’eau, à l’enracinement des végétaux, au stockage du carbone atmosphérique.

À l’heure actuelle, pour obtenir une certaine productivité des champs, il est nécessaire d’employer des engrais haute dose, ce qui aggrave encore le problème. Érosion des sols, pollution des nappes phréatiques, destruction de la faune et de la flore locale… C’est donc un fait : notre façon de faire pousser des végétaux nuit aux sols. Nous sommes en train de désintégrer la vie sous nos pieds et donc le socle sur lequel nous nous tenons debout. Comment envisager une quelconque pérennité d’un modèle qui sape sa propre base ?

La journée mondiale des sols a lieu le 5 décembre. Cette année le thème s’intitule : « Pollution des sols: soyez la solution ». Alors, que faut-il faire, concrètement ? Privilégier des modes de culture qui remplissent les récentes recommandations de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), et principalement qui évitent le travail du sol et l’emploi de pétrochimie.

Les consignes de la FAO en 2017 pour une utilisation pérenne du sol
  • Minimiser l’érosion du sol (ce sont les couches superficielles du sol qui contiennent le plus de minéraux et nutriments, et leur perte est également cause d’instabilité pour nos infrastructures).
  • Améliorer la matière organique contenue dans le sol (qui permet de maintenir les fonctions du sol, notamment par captation du carbone, donc d’une énorme importance climatique).
  • Favoriser les cycles des nutriments et les équilibrer (la dynamique des nutriments du sol est à la base de la bonne croissance des plantes).
  • Prévenir, minimiser et réduire la salinisation (due à une mauvaise irrigation et une évaporation trop forte, l’excès de sel nuit aux plantes).
  • Prévenir et minimiser la contamination (métaux lourds, déchets… peuvent causer la toxicité des plantes qui les absorbent, entre autres).
  • L’acidification (baisse de pH qui déstabilise les propriétés du sol et donc des cultures futures).
  • Préserver et améliorer la biodiversité.
  • Minimiser l’artificialisation des sols (voir à ce sujet notre article « Plus de 1 000 kilomètres carrés de terres sauvages artificialisés chaque année en Europe »).
  • Prévenir et réduire la compaction (perturbation de la structure du sol, dont perte de sa capacité drainante et de l’oxygénation : les racines poussent mal, l’eau se répartit mal).
  • Améliorer la gestion de l’eau (un bon sol soit absorber rapidement l’eau, et la maintenir disponible pour les racines. Sans cela, on risque des crues, des ruissellements, et une mauvaise croissance des plantes).
    Voir l’étude : http://www.fao.org/3/a-bl813e.pdf

L’agroécologie et la permaculture répondent à ces volontés, en proposant des cultures qui réduisent le labour, l’apport d’engrais et le déplacement de matière organique. Et en veillant à la diversité des variétés cultivées, concomitamment ou en rotation. Certaines plantes en effet peuvent enrichir le sol avant la culture d’autres plantes, rendant les apports d’engrais synthétiques inutiles. Par exemple, de nombreuses légumineuses captent bien l’azote atmosphérique grâce à des structures particulières sur leurs racines. Après leur récolte, il est ainsi plus aisé de faire pousser certaines variétés de céréales, grandes demandeuses d’azote.

Les sols pourront se remettre de l’agriculture pétrochimique intensive, si on les laisse se développer tout seuls : certaines plantes capteront les polluants, certains micro-organismes parviendront à neutraliser les pollutions, les structures racinaires et le travail physique de la micro faune réussiront à reconstituer une structure idéale pour le sol… mais pas avant quelques milliers d’années.

(1) Rapportée par Claire Monot dans Quel est le coût énergétique de notre alimentation ? Club Énergie, prospectives et débats – CNRS ECODEV.

Autres lectures :
Pablo Servigne. 2012. Vers une agriculture sans pétrole. Barricades. 36 pages.
Terraeco. 23/11/2012. L’agriculture est plombée par le prix du pétrole.
Oliver, M. A., & Gregory, P. J. 2014. Soil, food security and human health : a review. European Journal of Soil Science, 66(2), 257–276. doi:10.1111/ejss.12216

À écouter :
• Émission Grand bien vous fasse du 15 novembre 2018 sur France Inter.


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À propos de l’auteur

IRIS PETITJEAN

Écologue de formation, je concilie mes deux passions, les insectes et la typographie, en écrivant en pattes de mouche.

Un commentaire

  1. J’ai grandi à la campagne (Auvergne) et tout ceci me désole. Les paysans ne cultivaient pas de maïs qui demande beaucoup d’eau, mais du blé, du seigle et de l’orge plus tous leurs légumes. Le village de mon père est déserté. Hier chez un primeur j’ai vu tous les légumes qui existent et même des girolles venant… des USA… (j’en cueillais en Auvergne) et évidemment très chers. C’est écœurant…

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