Rencontre avec des « pisseurs » de glyphosate après leur dépôt de plainte à Poitiers

Plus de 5 000 citoyens ont déjà fait analyser leur urine dans le cadre de la « Campagne glyphosate ». Marie et Yannick viennent de porter plainte après avoir découvert leur taux. Interview.

Marie et Yannick, pisseurs de glyphosate
Marie et Yannick devant le palais de justice de Poitiers après leur dépôt de plainte, fin septembre 2019. Photo: Iris Petitjean.

Herbicide le plus utilisé au monde, le glyphosate est présent dans la majorité des champs cultivés pour l’alimentation humaine. Pourtant, plusieurs études suggèrent que ce désherbant perturbe le système endocrinien et provoque des cancers.

Rencontre avec deux poitevins à la retraite qui, comme 5 263 citoyens, ont fait analyser leur urine dans le cadre de la Campagne glyphosate. Le 18 septembre dernier, Marie et Yannick (photo ci-dessus) ont porté plainte au palais de justice de Poitiers (Vienne) « contre toute personne impliquée dans la distribution et la large diffusion dans l’environnement de molécules probablement cancérigènes de glyphosate » (1).

Comment avez-vous entendu parler de la Campagne glyphosate ?
Nous sommes militants dans plusieurs groupements écologistes, et nous avons suivi les débuts de l’action anti-glyphosate menée dans l’Ariège [premières plaintes en octobre 2018, N.D.R.]. Mais l’information sur le lancement de la campagne au niveau régional a aussi été diffusée dans la presse locale. C’est également une de nos connaissances qui a participé à la création de l’association Campagne glyphosate 86 [branche locale de la campagne nationale, N.D.R.].

Pourquoi cette envie de faire tester votre urine ?
Nous avions de toute façon envie de participer à une plainte de grande ampleur contre un ensemble de responsables qui se montrent finalement très irresponsables. Comme des prélèvements avaient lieu pas loin de chez nous et que nous estimons avoir les moyens de participer à cela, nous nous sommes inscrits.

On est dans une période où c’est malheureusement à nous, citoyens, de montrer aux dirigeants leurs responsabilités envers nous. Cela passe ici par une plainte collective, mais l’action collective ne dispense pas de l’action individuelle, et vice-versa.

A lire aussi : Taux de glyphosate dans les urines, les citoyens portent plainte

La démarche de faire le test et porter plainte est-elle facile ?
Ça oblige juste à se lever tôt pour être à 7 heures du matin à jeun sur le lieu ou a été organisé le prélèvement. Pour nous, c’était à la mairie de Gençay [village au sud de Poitiers, N.D.L.R.]. Il y a toute une organisation pour permettre de faire défiler une cinquantaine de personnes en sous-vêtements devant un huissier pour certifier que l’urine qui sort est bien la leur [à chacune des trois sessions organisées dans le département, une cinquantaine de personnes étaient présentes pour se faire analyser, N.D.R.]. Le pire c’est d’avoir très envie de faire pipi et de devoir attendre que ceux de devant passent.

Vous avez excrété respectivement 0,46 et 0,99 nanogrammes de glyphosate par millilitre d’urine. Comment avez-vous réagi en découvrant vos résultats ?
Cela nous a fait nous questionner sur notre mode de vie ! On se demande comment le glyphosate est entré dans notre organisme. Nous achetons en majorité bio et nous mangeons les produits de notre jardin. En revanche, nous buvons du vin… depuis les analyses nous l’achetons plus régulièrement bio, mais c’est très récent. Nous ne nous posions pas la question avant, comme pour la bière : le glyphosate est un agent dessiccateur employé pour traiter le grain avant le brassage, donc c’est sans doute une des sources d’entrée de cette molécule dans notre corps.

Depuis le test, on vise les bières bio, et les petites brasseries indépendantes, mais ça a un coût élevé. Certains disent que cela peut provenir de l’air que l’on respire, mais nous doutons d’avoir été exposés à cela, n’habitant pas près de champs cultivés.

Que pensez-vous des récentes critiques des agriculteurs envers le laboratoire qui a fait les tests ?
Peut-être qu’un simple taux de glyphosate dans une analyse d’urine prise isolément n’a aucune signification, puisqu’on ne connaît pas bien le métabolisme du glyphosate dans le corps humain, selon l’organisme, dans le temps, etc. Quelqu’un ici le jour de l’analyse présentait visiblement 3,34 ng de glyphosate par ml d’urine. Mais on a déjà plus de 5 000 personnes qui ont été testées, toutes ont rejeté du glyphosate par l’urine, donc on a une idée de l’imprégnation de la population générale. Quand un sujet est épineux, ceux qui s’y penchent sont toujours attaqués sur la crédibilité.

Quelle sera la suite à attendre après ce dépôt de plainte ?
Il s’agit surtout d’une action symbolique remettant en cause le système de production agricole. Ça touche au symbole de ce que le capitalisme fait de pire, avec Monsanto, cette multinationale ayant produit les pires méfaits. L’accent ici est mis sur le glyphosate, mais plein d’autres molécules sont tout aussi terrifiantes, et cela vise tout le système de production agricole. Il faut changer le système, pas faire breveter d’autres molécules pires pour remplacer celle-ci !

Même si c’était une promesse du gouvernement, je pense que c’est impossible d’arrêter les pesticides du jour au lendemain [promesse de campagne d’Emmanuel Macron d’arrêter l’usage du glyphosate avant 2 021, N.D.R.]. Il n’y a aucune aide à la conversion au bio, ou alors si elles tombent, c’est des années après, ce qui est ridicule ; un petit agriculteur ne peut pas s’en sortir en l’état actuel. Moi, je ne pense pas que le glyphosate puisse finir par être interdit sous trois ans.

Jusqu’à quand peut-on faire le test et porter plainte ?
La campagne dans la Vienne s’est achevée, mais elle continue ailleurs en France, il faut se renseigner sur le site de Campagne glyphosate. Le prix est à considérer : il faut payer l’analyse 80 € et participer aux frais de dépôt de plainte et de fonctionnement de l’association, ce qui monte la somme à 135 € en tout par personne.

(1) Fin septembre 2019, 2 100 plaintes avaient été déposées en France, et 4 918 citoyens avaient fait part de leur intention de le faire.

Pour suivre les publications de mon journal préféré, je reçois la lettre minimale, chaque 1er mercredi du mois. Bonne nouvelle, c’est gratuit et sans engagement !

Partager
Aller à la Une

À propos de l’auteur

IRIS PETITJEAN

Écologue de formation, je concilie mes deux passions, les insectes et la typographie, en écrivant en pattes de mouche.

Exprimez-vous !