Parution chaque mardi et vendredi

« Non à la pub pour enfants sur France Télévision! »

L’interdiction des pubs dans les émissions de jeunesse du service public sera examinée le 7 décembre en 2e lecture au Palais du Luxembourg [mise à jour du 08/12/2016 : le texte a été adopté !]. Interview du sénateur André Gattolin (EELV), auteur de la proposition de loi.

Image : bébé tatoué avec des logos

Pourquoi souhaitez-vous interdire la publicité dans les émissions pour enfants ?
Parce que, derrière le “dressage” des enfants pour consommer, derrière l’addiction aux marques, c’est aussi le discours plus général que peut porter la publicité qui me dérange. Ce discours est très inquiétant pour la stabilité familiale intérieure, mais aussi pour le rapport à la société, le « vivre ensemble ».

De plus, ce n’est pas la vocation des chaînes du service public d’avoir de la publicité ! Idem pour les sites Web de France Télévision, concernés par cette proposition de loi. C’est important parce qu’aujourd’hui la pub pour enfants explose sur Internet, or elle n’est pratiquement pas ou peu régulée.

Vos opposants évoquent un manque à gagner important pour le service public, qu’en est-il ?
Il y a une polémique avec France Télévision à ce sujet, ils disent que cela représente un manque à gagner de 20 millions d’euros. Ce n’est pas vrai, c’est moins de la moitié. Ils bluffent. La recette publicitaire représente à peine 13 % du budget de France Télévision (le reste venant de la redevance ou des dotations d’État), et la part de la publicité pour enfants représente un volume extrêmement réduit.

Quels sont les effets de la publicité sur les enfants ?
Concernant l’alimentation, une étude de l’OMS sortie en octobre montre l’incidence de la publicité sur la jeunesse, on y constate notamment le lien entre publicité et choix alimentaires. N’y a-t-il pas, d’ailleurs, une explosion de l’obésité ?

Et puis il y a une chose contre laquelle je m’insurge avec ces pubs pour enfants, c’est la stratégie de la rareté.

De quoi s’agit-il ?
Prenons les jouets : toutes les campagnes des grandes marques sont concentrées entre octobre et décembre. À l’automne, les marques comme Lego, Mattel lancent le nouveau produit phare à demander au père Noël : Barbie avec les cheveux qui repoussent, qui fait pipi, qui mange et qui parle… Pour que les jouets soient prêts à temps, presque tout est fabriqué en Chine pendant l’été. Comme cela coûte très cher car toutes les marques demandent à produire en été dans les mêmes usines, certaines marques se disent : on ne pourra pas produire suffisamment, mais on va faire quand même une méga campagne de publicité avant Noël.

Tous les enfants voient la pub et veulent ce jouet, les parents prévoyants vont acheter le produit. Et puis, mi novembre, il n’y en a plus ! Et la plupart des parents se disent bon, il y a la poupée Barbie avec les cheveux qui poussent mais elle fait pas pipi, je vais prendre celle ci. L’enfant ouvre le cadeau « Ooh c’est pas celle que je voulais, ouin », c’est la gueule, bref les parents sont emmerdés. Et comme par hasard, mi ou fin janvier, le produit ressort ! Et on a 15 à 25 % des parents qui vont le racheter. Mais il a coûté beaucoup moins cher car il été fabriqué dans la période octobre-novembre-décembre…

Que proposez-vous pour lutter contre ce phénomène ?
Il faudrait arrêter la campagne publicitaire quand un jouet est en rupture de stock. Les chaines de télé privées sont d’accord avec ce principe, car leur but ce n’est pas de créer de la frustration et de la tension dans les familles. En tant que diffuseurs, ils sont un peu perçus comme responsables s’ils font de la pub pour un produit introuvable. Les parents râlent : « C’est quoi ce truc là ? On a fait quatre magasins, appelé partout, cherché sur Internet ! » – ils ne le trouvent pas, ou bien ils le trouvent, mais aux enchères.

Cette stratégie de la rareté permet aussi de vendre plus cher. Les études de l’UFC Que Choisir montrent que pendant les périodes qui précèdent Noël, les prix d’un grand nombre de jouets augmentent. Cela devrait d’ailleurs être impossible. Et je pense même qu’une partie des jouets vendus aux enchères sur Internet… ce ne sont pas simplement des particuliers qui les achètent et qui les revendent. Mais bon, ça, ça reste à voir…

Photo : André Gattolin
André Gattolin, sénateur (EELV), auteur de la proposition de loi contre la pub pour enfants sur le service public.

On a l’impression que l’opposition à la publicité pour enfants ne recoupe pas l’habituel clivage gauche-droite…
Oui, c’est peut être plus une question de valeurs familiales…

Que peut-on faire aujourd’hui en tant que citoyen pour soutenir le vote du texte en 2e lecture au Sénat ?
Je vois la montée en puissance des lobbys professionnels et des intérêts économiques et cela me fait peur. Certains de mes collègues peuvent y être sensibles. Écrivez au sénateur de votre département, en lui disant que vous comptez sur lui, que c’est important. Écrivez aussi à la ministre de la Culture et de la communication en lui disant qu’elle ne peut pas s’opposer à un texte d’intérêt général ! Il ne s‘agit pas d’un texte politique. Il n’y a d’ailleurs pas de grandes variations d’opinion entre les différents sympathisants politiques dans les sondages. Le parti socialiste va-t-il voter contre une loi soutenue par la très grande majorité de ses sympathisants ?

Aller plus loin : rejoindre la page Facebook qui milite pour de émissions enfants sans publicité sur le service public

Aller à la Une
Partager

À propos de l’auteur

ÉMILIE DEHU

Journaliste multimédia, avec une prédilection pour le journalisme de solution.

Commenter cet article