Fiche de lecture : André Gorz, une vie

Dans cette biographie du philosophe André Gorz, Willy Ginaninazzi raconte le cheminement de celui qui fut un des précurseurs de l’écologie politique au 20e siècle.

André Gorz, une vie
André Gorz, une vie, par Willy Gianinazzi, La Découverte. Photo: The Kahr Pool Club.

Le genre
Biographie.

Le pitch
Cet ouvrage volumineux est la première biographie d’André Gorz (1923–2007), journaliste marxiste engagé dans la critique des systèmes sociaux et qui deviendra par la suite un des précurseurs de l’écologie politique. Dans ce livre, l’auteur ne se contente pas d’exposer les idées de Gorz, ses rencontres marquantes avec Jean-Paul Sartre et Ivan Illich ou sa rencontre manquée avec Cornelius Castoriadis. Il essaye de comprendre ce qui animait profondément l’intellectuel, en nous racontant des événements importants de son histoire personnelle, ainsi que son mouvement vers un quotidien de plus en plus minimaliste en compagnie de sa femme Doreen Keir, le grand amour de sa vie (que l’on voit d’ailleurs en photo sur la couverture du livre).

L’auteur
Ex banquier, Willy Gianinazzi est un historien franco-suisse. Spécialiste des mouvements ouvriers et du syndicalisme révolutionnaire, il a travaillé à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et a été chercheur associé à l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (IMEC) pour le fonds André Gorz.

Mon humble avis
À travers le destin d’André Gorz, c’est tout un pan de l’histoire de la pensée politique et économique de gauche au 20e siècle qui défile : l’existentialisme, le mendésisme, Mai 68, l’autogestion, l’écosocialisme, l’anticapitalisme, la lutte contre la société de consommation et pour le revenu d’existence, la décroissance…

Au-delà de la biographie, un genre assez divertissant à lire, ce livre présente donc aussi un tableau vivant de l’intelligentsia française de gauche, celle qui loin des Nouveaux philosophes (les médiatiques Bernard-Henri-Levy, André Glucksmann ou Pascal Bruckner), inspire la jeunesse qui marche aujourd’hui dans les rues pour demander une loi climatique.

LIBERTÉ SUPRÊME

On découvre ici un homme profondément humain, qui voulait changer le monde en écrivant des livres, et dont l’ouvrage majeur sera finalement Lettre à D., l’hymne à l’amour écrit à la fin de sa vie pour rendre hommage à Doreen Keir, qui l’avait tant inspiré mais n’apparaissait nulle part dans son œuvre philosophique et littéraire. Le couple se suicidera à l’âge de 84 ans, un geste murement réfléchi qui témoigne d’une liberté suprême et de la volonté de partir ensemble.

Une phrase du livre
Gorz conclut que le passage à l’âge adulte et le vieillissement relèvent moins du processus biologique que de la sanction sociale (Beauvoir, qui remarque sur-le-champ la fécondité de l’analyse gorzienne, dira la même chose à propos de ‘la vieillesse’, qui n’est telle que par le regard de l’autre), car ce n’est pas tant le corps de l’individu qui dicte l’âge que son rapport à la société : l’âge adulte est ‘l’âge social’ où l’individu est socialement intégré. »

Un extrait du livre
« À l’impératif économique de rendement Gorz oppose dans Capitalisme, socialisme, écologie ‘la rationalité écologique’: ‘Elle consiste à satisfaire les besoins matériels au mieux, avec une quantité aussi faible que possible de biens à valeur d’usage et durabilités élevées, donc avec un minimum de travail, de capital et de ressources naturelles’. Elle répond à la norme comportementale du suffisant. Participant en 1992 à un numéro sur l’écologie d’Actuel Marx, la revue philosophie codirigée par Jacques Bidet, Gorz note que cette norme préexistait au capitalisme et que c’est contre elle que le capitalisme c’est battu pour imposer sa logique contraire du toujours plus. À travers plusieurs formes de dépossession, le capitalisme manufacturier naissant a tout fait pour que la production puisse ‘s’émanciper de l’arbitrage des producteurs directs, c’est-à-dire devenir indépendante du rapport entre les besoins et les désirs qu’ils éprouvent, l’importance de l’effort qu’ils sont disposés à fournir pour les satisfaire, l’intensité, la durée et la qualité de cet effort’. Le dégagement du surplus n’a été possible qu’à ce prix.

Dans une optique de dépassement du capitalisme, on pourrait envisager la restauration du rapport et donc de l’arbitrage entre l’étendue des besoins que l’on souhaite satisfaire et l’importance de l’effort que l’on juge acceptable de déployer en contrepartie. Ce rapport serait à double sens, puisque l’arbitrage conduirait aussi à ‘limiter les besoins et les désirs pour pouvoir limiter l’effort à fournir’. Cette norme du suffisant, qui n’est pas sans rappeler les préceptes d’Épicure, font de l’utopie écho socialiste à laquelle Gorz travaille, celle d’une ‘bonne vie’, comme il dit, où la sobriété de la synergie entre le besoin et la dépense va de pair avec la richesse des liens sociaux. »

André Gorz, une vie, Willy Gianinazzi, La Découverte Poche, 2019 (1ere parution en 2016), 456 pages.

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À propos de l'auteur
Journaliste, co-fondatrice du journal minimal, je suis spécialiste des questions de société.
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