La Modification

La Modification, de Michel Butor, est le plus lu des ouvrages du Nouveau Roman. Un livre cérébral et minimal, qui suit les pensées  d’un homme à bord d’un train Paris-Rome.

La modification, de Michel Butor
La modification, de Michel Butor, ouvrage phare du Nouveau Roman paru en 1957. Illustration: Franck Louvre, pour le journal minimal.

Le genre
Roman.

Le pitch
Un père de famille muni d’une valise entre dans le compartiment d’un train au départ à Paris-Gare de Lyon. Destination : Rome, où il va retrouver sa maîtresse. Ce voyage, qui se déroule en partie la nuit, est le fruit d’une grande décision qui va changer le cours de sa vie. Chaque geste, chaque pensée de cet homme, dont on apprend qu’il est responsable commercial dans une firme de machines à écrire, sont détaillés par le menu et le lecteur assiste comme témoin, au fil des heures, à une inexorable modification.

L’auteur
Poète, essayiste et romancier, Michel Butor (1926-2016) est un des auteurs phares du Nouveau Roman, un mouvement littéraire qui sape les conventions du genre au mitan du 20e siècle et qui précède de quelques mois la Nouvelle Vague au cinéma. Michel Butor est le premier écrivain à produire, avec La Modification (prix Renaudot 1957), un roman rédigé à la deuxième personne (du pluriel, en l’occurrence). La fin du narrateur omniscient est une des caractéristiques du Nouveau Roman.

Mon humble avis
Cet ouvrage monocorde, dont la lecture requiert beaucoup de concentration, réjouira les amoureux de littérature et les adeptes du minimalisme. Les premiers parce que ce roman est un chamboule-tout, les seconds parce qu’il joue avec des figures simples et répétitives dans un lieu unique et dans un temps continu : le temps d’un voyage de vingt-et-une heures trente en train de nuit.

CHEVAUCHÉES GRAMMATICALES

Le lecteur se retrouve dans la tête et le corps d’un passager, qui se lève de temps en temps pour aller fumer dans le couloir, manger au wagon-restaurant ou se dégourdir les jambes. Parfois aussi, cet homme sort de l’instant présent : il se rappelle de tel ou tel souvenir, ou bien fait des projections sur l’avenir, ou bien il s’endort et on le suit dans ses rêves, ses cauchemars, ses délires.

Michel Butor raconte actions et émotions dans leurs moindres détails, ce qui donne une impression de ralenti, de conscience accrue et de vision cinématographique. Tels des plans séquences, certaines phrases, extrêmement longues, s’étalent sur une, deux voire trois pages et font penser aux chevauchées grammaticales de Marcel Proust. Pour aider le lecteur, Michel Butor, qui était soucieux de design et de typographie, a pratiqué des aérations dans son texte en proposant de ci-de là, des retours à la ligne après les virgules.

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Une phrase du livre
« Un homme à votre droite, son visage à la hauteur de votre coude, assis en face de cette place où vous allez vous installer pour ce voyage, un peu plus jeune que vous, quarante ans tout au plus, plus grand que vous, pâle, aux cheveux plus gris que les vôtres, aux yeux clignotants derrière des verres très grossissants, aux mains longues et agitées, aux ongles rongés et brunis de tabac, aux doigts qui se croisent et se décroisent nerveusement dans l’impatience du départ, selon toute vraisemblance le possesseur de cette serviette noire bourré de dossiers dont vous apercevez quelques coins colorés qui s’insinuent par une couture défaite, et de livres sans doute ennuyeux, reliés, au-dessus de lui comme un emblème, comme une légende qui n’en est pas moins explicative, ou énigmatique, pour être une chose, une possession et non un mot, posée sur le filet de métal aux trous carrés, et appuyée sur la paroi du corridor,
cet homme vous dévisage, agacé par votre immobilité debout, ses pieds gênés par vos pieds ; il voudrait vous demander de vous asseoir, mais les mots n’atteignent même pas ses lèvres timides, et il se détourne vers le carreau, écartant de son index le rideau bleu baissé dans lequel est tissé le sigle SNCF. »

Un extrait du livre
« Ce voyage devrait être une libération, un rajeunissement, un grand nettoyage de votre corps et de votre tête ; ne devriez-vous pas en ressentir déjà les bienfaits et l’exaltation ? Quelle est cette lassitude qui vous tient, vous diriez presque ce malaise ? Est-ce la fatigue accumulée depuis des mois et des années, contenue par une tension qui ne se relâchait point, qui maintenant se venge, vous envahit, profitant de cette vacance que vous vous êtes accordée, comme profite la grande marée de la moindre fissure dans la digue pour submerger de son amertume stérilisante les terres que jusqu’alors ce rempart avait protégées.

Mais n’est-ce pas justement pour parer à ce risque dont vous n’aviez que trop conscience que vous avez entrepris cette aventure, n’est-ce pas vers la guérison de toutes ces premières craquelures avant-coureuses du vieillissement que vous achemine cette machine, vers Rome où vous attendent quel repos et quelles réparations ?

Alors pourquoi cette crispation de vos nerfs, cette inquiétude qui gêne la circulation de votre sang ? Pourquoi n’êtes-vous pas déjà mieux délassé ? Est-ce vraiment le simple changement de l’horaire qui provoque en vous ce bouleversement, ce dépaysement, cette appréhension, le fait de partir à huit heures du matin, non le soir comme d’habitude ? Seriez-vous déjà si routinier, si esclave ? Ah, c’est alors que cette rupture était nécessaire et urgente, car attendre quelques semaines encore, c’était tout perdre, c’était le fade enfer qui se refermait, et jamais plus vous n’auriez retrouvé le courage. Enfin la délivrance approche et de merveilleuses années. »

La Modification, Michel Butor, (postface de Michel Leiris), Les Éditions de Minuit, 1957, 320 pages.


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À propos de l’auteur

Journaliste, co-fondatrice du journal minimal, je suis spécialiste des questions de société.

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