L‚ÄôHomme qui pleure de rire ūü§£

Dans ce roman anticapitaliste dont le titre est un smiley qui pleure de rire ūü§£, Fr√©d√©ric Beigbeder √©trille France¬†Inter, qui lui a coup√© le micro apr√®s une chronique humoristique jug√©e trop minimale.

Frédéric Beigbeder à France Inter et la couverure de son roman L'Homme qui pleure de rire
L’Homme qui pleure de rire ūü§£, de Fr√©d√©ric Beigbeder, Grasset, 2020. Montage: Emmanuelle Veil.

Le genre
Roman à message.

Le pitch
Vir√© de France Inter √† l’automne 2018 pour avoir improvis√© sa chronique matinale au sortir d’une nuit blanche k√©tamin√©e, Octave Parango (le double de Fr√©d√©ric Beigbeder) r√®gle ses comptes avec ses ex-coll√®gues cire-pompes et d√©nonce le rire conformiste en vogue √† la Maison de la radio, alors que grondait dans tout le pays la r√©volte des gilets jaunes.

L‚ÄôHomme qui pleure de rire met en lumi√®re le cirque m√©diatique et cl√īt ce que Fr√©d√©ric Beigbeder appelle sa ¬ę¬†trilogie anticapitaliste¬†¬Ľ, entam√©e avec 99¬†Francs (sur la soci√©t√© de consommation) et poursuivie avec Au secours pardon (sur la marchandisation de la beaut√© f√©minine).

L’auteur
√Čcrivain, critique, sc√©nariste, r√©alisateur, Fr√©d√©ric Beigbeder s’est d’abord fait conna√ģtre comme organisateur de beuveries parisiennes d√©cadentes lorsque dans les ann√©es 1980, avec ses amis du Caca’s Club, il retournait le Palace en passant de la musique classique toute la nuit √† une jeunesse dor√©e d√©guis√©e en aristocrates du 18e si√®cle.

Mon humble avis
J’ai rarement autant ri en lisant un roman.

J’adorais, d√©j√†, le ¬ę¬†spa auditif¬†¬Ľ de Fr√©d√©ric Beigbeder, sa voix douce d’hypnotiseur pos√©e sur un fond sonore relaxant (la fl√Ľte de pan de Ravi Shankar). Cette parenth√®se situationniste √©tait pour moi, et de loin, la meilleure chronique de la matinale de France¬†Inter¬†: √† rebours, insolente… comme un gros coup de frein √† main dans la course de nos vies, une fen√™tre ouverte √† la fin de cette tranche radiophonique tr√©pidante mais souvent assez creuse.

APPEL √Ä LA D√ČSOB√ČISSANCE CIVILE

J’avais donc √©t√© √©cŇďur√©e qu’on vire mon chroniqueur pr√©f√©r√© au lendemain d’une de ses meilleures prestations (cf. la vid√©o ci-dessous)¬†: n’ayant rien pr√©par√© pour cause de nuit d’ivresse, il avait pris le risque de l’instant pr√©sent et r√©ussi √† force de provocations √† faire d√©railler l’√©mission de mani√®re hilarante. Et puis surtout, alors que nous √©tions en pleine r√©volte des gilets jaunes, il avait conclu par cette √©quation d’une grande sagesse, v√©ritable appel √† la d√©sob√©issance civile¬†: ¬ę¬†Si personne n’allait au bureau, il n’y aurait plus ces probl√®mes de carburant.¬†¬Ľ

C’est pourquoi, quand j’ai appris que Beigbeder sortait un roman croustillant dans lequel il racontait les dessous de son √©viction (et ceux de la matinale de France Inter), je suis all√©e l’acheter¬†! Je n’ai pas √©t√© d√©√ßue de ce point de vue-l√†. Et j’ai, en outre, √©t√© surprise et int√©ress√©e par le souci de l’auteur d’inscrire sa mise √† l’√©cart dans une perspective plus vaste¬†: celle du rouleau compresseur capitaliste qui veut que tout le monde s’√©crase, sous peine de se faire √©craser. Pas de voix discordantes √† la radio (Beigbeder se consid√®re comme un ¬ę¬†fasciste vert¬†¬Ľ), ni de gilets fluos au Trocad√©ro, puisqu’il n’y a pas d’alternative.

Une phrase du livre
¬ę¬†Il est absurde de me reprocher mon autodestruction hebdomadaire alors que l’ensemble de l’humanit√© bousille son environnement quotidiennement.¬†¬Ľ

Un extrait du livre
¬ę¬†[…] j’aurais pu expliquer aux insurg√©s comment s’emparer de l’√Člys√©e. Il suffit d’organiser quatre soir√©es simultan√©es un dimanche soir dans le quartier. Pr√©voir un certain investissement pour la location des salles et des d√©guisements¬†: ni gilets, ni cagoules, ni casques, mais il faut infiltrer 200¬†black blocs en smoking au bar du Bristol, 100¬†indign√©s en veste-cravate au Ran, 300¬†r√©volt√©s en tenue de soir√©e dans un faux mariage au pavillon Gabriel, et 150¬†zadistes qui vont assister √† une repr√©sentation au th√©√Ętre Marigny. Tous seront fournis en Captagon par des complices pharmaciens. Une fois ivres et d√©fonc√©s, les quatre groupes d’activistes n’ont plus qu’√† se pr√©cipiter √† minuit pile vers le ch√Ęteau¬†: le groupe du Bristol attaque l’entr√©e principale du 55¬†faubourg, le groupe du Ran fonce de la rue¬†d’Anjou vers la rue de l’√Člys√©e, c√īt√© faubourg Saint-Honor√©, pendant que le groupe de l’avenue¬†Gabriel p√©n√®tre simultan√©ment √† l’autre extr√©mit√© de la m√™me rue. Enfin les r√©volt√©s du¬†Marigny n’ont qu’√† traverser l’avenue homonyme pour entrer par le jardin en escaladant les grilles. La s√©curit√© de l’√Člys√©e serait impuissante devant une horde de 750¬†√©meutiers fonced√©s d√©ferlant aux quatre coins du Palais. Il faut garder √† l’esprit cette v√©rit√© intangible¬†: la police fran√ßaise n’a pas le droit de tuer. La R√©publique peut √™tre renvers√©e par la f√™te en quelques minutes.¬†¬Ľ

L’Homme qui pleure de rire, Frédéric Beigbeder, Grasset, 2020, 318 pages.


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À propos de l’auteur

EMMANUELLE VEIL

Journaliste, co-fondatrice du journal minimal, je suis spécialiste des questions de société.

4 commentaires

  1. Laurence

    J’ai ador√© ce livre, ovni hilarant, comme 99 francs il y a… vingt ans! Esprit libre et d√©complex√©, Beigbeder nous d√©voile les dessous de la soci√©t√© du spectacle au fil de ses p√©r√©grinations introspectives avec une sinc√©rit√© f√©roce et jubilatoire. Meilleur bouquin de l’ann√©e 2020. Merci d’en parler si bien…

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