La face cachée d’Apollo 11

Il y a cinquante ans, Neil Armstrong et Buzz Aldrin, les astronautes de la mission Apollo 11, marchaient sur la Lune et revenaient sur Terre en héros. Leurs noms restent gravés dans la mémoire de l’humanité. Mais on sait très peu de choses du troisième homme, le commandant Michael Collins, au milieu sur la photo. Dans cette nouvelle, l’écrivain Fabien Maréchal imagine, pour les lecteurs du journal minimal, une toute autre histoire…

La face cachée d'Apollo 11
Les hommes de la mission Apollo 11, mai 1969. De gauche à droite : Neil A. Armstrong, commandant; Michael Collins, pilote commandant du module; and Edwin E. Aldrin Jr., pilote du module lunaire. Montage: Élodie Safta.

lettrine, michael Collins est mort avant-hier.

L’information figure dans le journal, ce matin. Trois paragraphes serrés, en bas des pages internationales, illustrés par un minuscule portrait officiel. Sa biographie se résume quasiment à une date. Le 20 juillet 1969. Pas certain que vous vous en souveniez. Quant à son nom à lui, Michael Collins, vous l’aviez sans doute oublié. Mais peut-être pas celui d’Apollo 11.

Peut-être même vous rappelez-vous les grandes lignes. Le décollage depuis Cap Canaveral. Le colossal lanceur Saturn V, haut de cent dix mètres pour plus de trois mille tonnes, crachant ses flammes. Les quatre jours pour gagner l’orbite de la Lune et tourner dix fois autour. La séparation du module lunaire, qui emporte le commandant de mission Neil Armstrong et le pilote Edwin « Buzz » Aldrin, d’avec le module où Collins demeure seul à orbiter la Lune. Puis, en pleine descente du module lunaire, l’alarme sur l’ordinateur de bord. Rapidement, la rupture de toute communication avec le centre opérationnel terrestre, à Houston. Enfin, le silence. Le vide sidéral. Et l’oubli du temps.

Apollo 11, programmée pour déposer deux hommes sur la Lune, devait consacrer la revanche de l’Amérique, huit ans après que le Soviétique Youri Gagarine avait tourné autour de la Terre. La mission disparut d’un coup comme claque une lampe dans le noir – et alors, rien ne sert de s’acharner sur l’interrupteur.

Maintenant que sont morts tous les protagonistes de cette sombre histoire et que je suis moi-même proche de rejoindre le grand Meccano de la redistribution moléculaire, il est temps de déposer ici la vérité. L’Histoire en fera ce qu’elle voudra. Même si personne ne sait que c’est la vérité, elle existera quelque part, tel la sonde Voyager II partant se perdre au-delà du système solaire avec son disque en platine représentant une femme et un homme asexués. Vous me croirez ou pas. On est toujours libre de croire ou pas. C’est notre liberté la plus intime, la plus inviolable. Et moi-même, peut-être que je vous raconte tout cela seulement pour mourir en paix.

Après l’alarme sur le module d’alunissage lors de la descente, Houston a interprété la subite rupture des communications comme une désintégration de l’engin.

La vérité, c’est qu’il n’en est rien.

Je discutais avec Louise quand tout cela est arrivé. J’avais vingt-six ans et je discutais régulièrement avec elle depuis un mois et demi. Pourtant, je ne connaissais pas son visage. Je l’imaginais – des cheveux bruns mi-longs, bouclés, une peau trop blanche pour le soleil australien, des taches de rousseur sur les joues, et des robes blanches à volants avec de discrets motifs de fleurs. Mon anglais scolaire l’amusait.

Derrière mon micro, avec mon dictionnaire Harper & Collins à portée de main, je tentais de suggérer à Louise que si nous avions l’occasion de nous rencontrer… Si, peut-être, l’un de nous deux traversait le monde… Qui sait ? J’étais encore plus excité que d’ordinaire car, l’avant-veille, j’avais inauguré mes nouvelles installations, tout de même un peu bricolées par rapport aux plans ordinaires. Sans doute avez-vous déjà vu de ces maisons munies de hauts mats métalliques plantés dans le jardin, avec, au bout, des sortes d’énormes grilles de barbecue. Mes râteliers me permettaient d’écouter Sydney, d’écouter Vladivostok, Vancouver, Le Cap, Helsinki.

Les radioamateurs sont des gens un peu particuliers, une communauté informelle de femmes et d’hommes qui s’enferment chez eux pour parcourir le monde par ondes interposées. Plaisir étrange : discuter avec des personnes qui partagent le même rêve que vous, et qui, justement parce qu’elles partagent ce rêve, se trouvent à des milliers de kilomètres de vous. Sans jamais savoir qui peut capter incidemment leur fréquence.

Louise se situait à dix-sept mille kilomètres de moi. Nous n’entrions guère dans les détails intimes, mais ses conversations m’offraient des rires et des rêves – qui sont à la vie ce que l’air et l’eau sont à l’existence. Ce jour-là, Louise et moi avions établi le contact à l’heure où Armstrong et Aldrin étaient encore en route pour la gloire, tandis que le troisième larron, Collins, les regardait s’éloigner vers la Lune par un hublot du module où il devait rester en orbite de notre satellite. À sa place, j’aurais pleuré.

Pourquoi, à cette heure-là, Louise et moi n’étions-nous pas devant un téléviseur, comme le reste de l’Occident ? Je ne sais plus trop. Je suppose que, pour ma part, je tentais d’échapper à un rêve de jeunesse qui s’était enfui, pour le remplacer par un autre. En France, Georges Pompidou venait de succéder à mai 1968. Parlez d’une utopie.

Dans les jours ayant précédé le décollage d’Apollo 11, celui-ci avait bien sûr été un sujet de conversation sur les ondes radioamateures. Nous étions tous, toutes, un peu la tête dans l’espace. Bizarrement, je n’ai entendu personne émettre l’idée, même pour plaisanter, de pirater les ondes de la Nasa ou d’essayer de les capter. Mais je suis certain que la possibilité a traversé l’esprit de pas mal d’entre nous. Si ça se trouve, des dizaines de carnets à spirale abritant un récit similaire au mien dorment dans des dizaines de tiroirs à travers le monde.

Avez-vous besoin d’en savoir plus sur moi ? Si je vous décrivais davantage ma maison, vous ne verriez qu’un pavillon comme on en a construit à la va-vite en France, dans les années 1960, en périphérie des villes moyennes de province. Pas d’étage, cloisons minces, mais un grand sous-sol. Si je me décrivais, vous verriez un type ordinaire qui regarde plus souvent par terre qu’en l’air avec ses yeux, et plus souvent en l’air que par terre avec son esprit. Ce que j’aurais voulu, c’est vous montrer une photo de Louise. Une photo avec des cheveux bouclés et une robe claire. J’étais certain que Louise adorerait la France si elle y venait, et j’étais certain que j’aimerais l’Australie si j’y allais un jour. Voilà à peu près ce que je venais de lui déclarer maladroitement, en n’osant pas encore ajouter que l’essentiel était que, un jour, l’un adore le pays de l’autre. Pile à ce moment-là, j’ai entendu une sorte de larsen. Par réflexe, j’ai éloigné le micro de ma bouche. J’ai tripoté quelques boutons, tapoté deux ou trois cadrans. Tout paraissait normal. Le sifflement continuait. Puis, très nettement, quoique entrecoupé par des crrr-crrrchtt dignes des retransmissions de l’ORTF un jour de brouillard, j’ai entendu cette phrase :

— Houston, we’ve got a problem.

Il était environ dix-neuf heures à la pendule murale blanche, en face de moi, dans ma cabine installée au sous-sol, et trois heures à la pendule bleue. L’heure de Sydney. C’est à partir de là que j’ai surpris les conversations entre Collins, d’une part, et Armstrong et Aldrin, d’autre part.

Le centre opérationnel terrestre a accusé réception du S.O.S. de Collins. Son module orbital jouait le rôle d’antenne relais vers Armstrong et Aldrin. Mais, apparemment, ceux-ci n’ont pas entendu la première réponse de Houston. Non plus que ce message, deux minutes plus tard : l’alarme sur la console provenait sans doute de la saturation de la mémoire de l’ordinateur de bord. Faute de réaction, Houston a demandé :

— Collins, vous m’entendez ?

Rien. Puis, s’adressant à Aldrin, dans le module d’alunissage :

— Eagle, vous m’entendez ?

Rien non plus.

Bien sûr, Houston a dû tenter de rétablir la communication par tous les moyens, essayer toutes les fréquences de secours prévues. En vain – forcément. Ce n’est pas que Collins ne pouvait plus répondre. C’est qu’il ne voulait plus répondre. Ce qu’il a bidouillé pour court-circuiter l’alunisseur et demeurer seul à pouvoir échanger avec Armstrong et Aldrin jusqu’au bout sans que Houston ne l’intercepte, je ne peux que l’imaginer.

— Ici Collins. Les gars, je n’arrive pas à restaurer la communication avec Houston.
— Reçu, a notifié Aldrin au bout de trois secondes.
— Système hors service. Je crois qu’un truc a grillé, ça sent l’ozone, ici. Impossible de rétablir.
— Reçu.

Louise m’a répondu que j’avais raison. Elle avait toujours rêvé de visiter la France, a-t-elle ajouté, sur le ton de qui se retient de déballer ses cadeaux avant l’heure.

Depuis ses trois mille kilomètres d’altitude au-dessus de la Lune, Collins continuait à communiquer avec ses deux acolytes. Ceux-ci s’approchaient de plus en plus du sol poussiéreux et crevassé. L’alarme continuait à biper sur leur console.

— Qu’est-ce qu’on fait ? a demandé Collins.
— On continue, a répondu Armstrong.

Évidemment.

Ensuite, je les ai entendus échanger les paroles de la séquence de manœuvres, sans doute mille fois répétées avant le décollage. Seulement, cette histoire d’alarme avait un peu semé la pagaille. Le module avait déjà dépassé le site d’alunissage prévu.

— Je reprends les commandes manuelles, a annoncé Armstrong.
— OK, a dit Aldrin.
— OK, a dit Collins.
— Cent vingt secondes de carburant restant, a annoncé Aldrin.
— OK, a dit Armstrong. »

À l’entraînement, sur la Terre, il était capable de poser le module en moins de vingt secondes sur un site qu’il découvrait visuellement à l’instant. Mais, sur la Lune, avec des rochers et des cratères partout, il devait commencer par trouver lui-même un nouveau site.

— Cent secondes, a annoncé Aldrin.
— Visibilité quatre sur dix, a précisé Armstrong. Ça valse de partout, là-dessous, avec les propulseurs.
— Quatre-vingt-dix secondes.

Ha, s’enthousiasmait Louise, enfin découvrir Paris, Versailles, les châteaux de la Loire ! Elle prononçait : Pa-wi, Veu-saï, Loaweu. Elle m’avait déjà parlé de l’Australie lors de précédentes conversations. Cela m’avait coupé l’envie d’ouvrir des guides pour en savoir plus. Ce que je voulais connaître, ce n’était pas l’Australie, mais le pays de Louise.

— Soixante cinq secondes, a annoncé Aldrin.

Son surnom, Buzz, venait de sa petite sœur qui, quand elle commençait à parler, l’appelait « buzzer », au lieu de « brother », et ça lui était resté.

— Cinquante-cinq.
— Ça ira, a dit Armstrong, ça ira !
— Sûr, est intervenu Collins, mais je ne sais pas si ça collait aux procédures. Armstrong a dit qu’il allait regarder par un hublot latéral pour être moins gêné par les poussières. Aldrin égrenait. Cinquante-cinq. Cinquante. Il s’est raclé la gorge.
— Ici, a fait Armstrong.
— Quarante-cinq, a dit Aldrin.

Ils se sont tus.

Pendant un temps indéterminé, je ne sais plus trop de quoi Louise m’a parlé. Quelque chose sur le pays de l’amour, peut-être Edith Piaf. Ces compliments qu’elle adressait à la France, je les prenais pour moi, mais je n’entendais que d’une oreille. De l’autre, j’étais collé au mutisme des astronautes. J’avais une soif dévorante. Dix pas vers le robinet risquaient de me faire passer à côté des minutes les plus cruciales de ma vie. Soudain, Aldrin a annoncé :

— Vingt-cinq.
— Coupure moteur ! s’est écrié Armstrong, trop vivement à mon goût.
— Vingt ! s’est exclamé Aldrin.

Et alors il y a eu dix secondes du plus grand silence depuis avant le big-bang.

— Les gars ? a appelé timidement Collins.
— God… a agonisé Aldrin.
— Eagle has landed, a annoncé Armstrong.
— Congratulations guys, s’est écrié Collins.

On le sentait sincère.

J’ai appuyé mon pouce droit sur mon poignet gauche pour prendre mon pouls. Louise m’a demandé si j’habitais loin de Pa-wi. « Yes », a répondu Armstrong, mais sûrement à autre chose. Mon cœur battait à cent cinquante.

— Tu as l’air fatigué, a observé Louise. Moi aussi, il faut que j’aille me coucher.

J’en ai ressenti un soulagement. Armstrong et Aldrin ont entrepris une check-list qui a duré des heures. Je me suis endormi sur ma chaise, la tête sur les bras. Je me suis réveillé, j’ai bu un litre d’eau, je me suis traîné aux toilettes, et je suis revenu m’endormir devant le micro. J’attendais Louise. J’attendais la Lune. Collins n’intervenait quasiment plus. Vers deux heures du matin, ça a commencé à remuer à nouveau. Armstrong s’est équipé pour effectuer la première sortie d’un être humain sur un corps céleste extraterrestre. Je me sentais affreusement vaseux.

J’ai été surpris que Louise reprenne aussi vite la communication. Le facteur l’avait réveillé, m’a-t-elle expliqué. Il fallait signer l’accusé de réception pour ses billets d’avion.

— For your what ????
— For where ???

Mon anglais scolaire de lycéen se noyait dans le magma de mon cerveau. La trappe du module lunaire s’est ouverte. Je transpirais à grosses gouttes, malgré la fraîcheur du sous-sol. De la main droite, j’ai saisi le micro, et son pied s’est mis à jouer des castagnettes sur ma table. J’avais envie que Louise se taise pour suivre la Lune, et que la Lune se taise pour ne pas louper mon atterrissage avec Louise. L’énorme casque sur mes oreilles s’enfonçait douloureusement dans mes tempes.

— I go, a simplement dit Armstrong – genre, je vais chercher le pain.

J’aurais aimé savoir ce qu’il avait vraiment dans la tête à ce moment-là. N’aurait-il pas préféré se changer en pompiste incognito à l’orée du désert du Nevada, plutôt que de se trouver sur la Lune en ignorant totalement s’il était en train d’entrer dans l’histoire humaine ou, depuis la rupture du son avec Houston, de vivre anonymement ses dernières heures ?

À quoi ça sert, d’entrer dans l’Histoire, si personne ne sait que vous y entrez ?

Entendons-nous : je suppose qu’il existe des milliers de types, et même de filles, qui auraient signé sans hésiter pour une mission sans retour – effectuer trois pas sur la Lune et mourir aussitôt – et même sans gloire. Quand on regarde nos vies, qu’est-ce qui fait le poids ? Moi, déjà à vingt-six ans, j’aurais signé. Alors à soixante-seize… N’empêche qu’Armstrong a posé le pied sur la Lune et qu’alors, au moins à ses propres yeux, il a été l’être humain le plus important de toute l’histoire de l’humanité (ce que chacun d’entre nous voudrait être pour lui-même, non ?). Et il l’a été pour moi aussi.

Ça m’a donné un coup au cœur quand sa voix a trahi la panique. J’ai pensé : il fallait qu’un accident arrive. Était-ce le sol qui s’effondrait sous ses pieds ? Ça ne serait pas la première fois que des astronautes y laisseraient leur peau. Ceux d’Apollo I n’ont même pas décollé. Ils sont morts grillés vifs, dans leur fusée, lors d’un test au sol. Les Soviétiques aussi ont eu leur part de cendres de héros.

Armstrong aurait dû prononcer les mots qui ont suivi d’un ton assuré, mais ça devait se bousculer dans la tête. Rêvait-il de gloire, ou de revoir ses deux fils ? À l’instant de formuler les paroles censées s’inscrire plus grand encore que Veni, vidi, vici dans l’encyclopédie de l’humanité, tout s’est effondré dans sa bouche – Jules César se cassant la figure de son char en plein défilé triomphal à Rome. Aldrin l’a entendu. Collins l’a entendu. Je l’ai entendu.

— That’s one steeple… Rheuu… That’s a small spell for human… Rheu… »

Ensuite, un terrible blanc. Armstrong a dû s’imaginer être la risée de la Terre entière : à jamais, il resterait comme le premier homme a avoir bafouillé sur la Lune.

— Tu m’entends ? a demandé Louise avec une pointe d’impatience. J’étais suspendu aux lèvres d’Armstrong, qui a fini par se reprendre. « That’s one small step for man, a giant leap for mankind… » Je crois. Je consigne tout cela de mémoire. De même que ce bruit étrange : « Klong ! Ouuuch ! » Peut-être qu’Armstrong a tenté de s’essuyer le front après l’effort, oubliant qu’il portait un scaphandre.

— Tu m’entends ? a répété Louise.
— Oui… oui. Et toi, tu entends ce que j’entends ? Tu entends l’autre conversation ?
— Quelle autre conversation ?
— Je capte un truc pas normal en même temps que je te parle.
— Quoi ?

Je n’ai pas osé avouer la vérité : « les mecs sur la Lune ». Elle m’aurait pris pour un fou. Pourtant, ça aurait été le moyen de savoir si elle croyait en moi ou pas.

Isolé dans son module orbital, Collins a eu la délicatesse (ou le machiavélisme ?) de laisser Aldrin et Armstrong vivre encore un peu leur illusion. Aldrin est sorti à son tour de l’alunisseur. Il n’avait pas eu de phrase historique à préparer, alors il a seulement dit ce qu’il ressentait. Que la vue était belle. Il a ajouté : « Une magnifique désolation. »

J’étais plus d’accord avec lui qu’avec Armstrong.

D’après ce que j’ai compris, ils ont encore effectué quelques bonds, jouant comme des gamins avec la faible pesanteur, puis sont redevenus sérieux : ils s’apprêtaient à planter un drapeau américain à une cinquantaine de mètres du module. Pile à ce moment-là :

— Ici Collins. Système de contrôle d’accrochage hors service.
— Pardon ? a fait Aldrin, grillant la politesse à son commandant de mission.
— Le système de contrôle retour sur le module orbital est mort. J’ai bien peur que vous ne puissiez plus raccrocher en orbite, les gars.

Là, le blanc a duré plus longtemps.

— Re… reçu, a bafouillé Armstrong à son tour. Mike, tu en es certain ?
— Vu les grésillements qui sortent du panneau, je dirais que oui. En plus, la trajectoire de mon engin est en train de dévier. Je m’éloigne de la Lune.
— Fuck ! C’est impossible !
— C’est ce que vous avez réalisé, qui était impossible, les gars.
— Mike !
— Je suis vraiment, vraiment désolé, les gars.

Le temps d’intégrer ça, forcément, les gars n’y croyaient sans doute pas totalement, sur la Lune. Ils devaient se dire : Collins va trouver une parade ; il existe un circuit de secours caché ; Houston va envoyer une ambulance avec le gyrophare.

Je me suis repris.

— Tu es sérieuse, Louise ? Tu viens en France ?
— Oui. Tu en as mis, du temps !

J’étais prêt à abandonner Aldrin et Armstrong à leur sort si c’était le prix à payer pour rencontrer Louise. Pourtant, en me décarcassant, j’aurais sans doute pu contacter la Nasa et leur raconter la réalité des événements quasiment en direct. Je ne l’ai pas fait. Qui aurait pris au bout du fil un Frenchie appelant en PCV, baragouinant l’anglais et affirmant qu’il avait retrouvé à lui seul les astronautes perdus ? Ce jour-là, la Nasa a dû recevoir des centaines de coups de fil farfelus. De toute façon, ce n’était déjà pas normal que je converse avec Louise tout en entendant des astronautes distants de trois cent cinquante mille kilomètres de la Terre, alors même que Houston s’était fait couper la chique.

Par la suite, j’ai appris que la Nasa avait prévu d’utiliser un site de retransmission situé à Canberra, en Australie, pour relayer les images de la Lune. Est-ce que ça peut avoir un rapport ? Ou alors, est-ce à cause des deux ou trois pièces russes d’occasion dans mon bazar électronique, notamment pour le régulateur de fréquences. Collins était-il un agent soviétique ? Je ne le crois pas. Un espion communiste qui abandonne deux Américains à la mort sur la Lune n’est pas « désolé, les gars ». Il ne feint pas que le système de commande est en rade. Et lui-même ne termine pas ses jours seul et ruiné dans un taudis de Rome, sa ville natale, où il est retourné deux ans avant sa disparition.

Je n’ai plus rien capté de la mission, ensuite. Collins a dû couper tout contact et, sans son relais, je ne pouvais plus entendre ce que les deux autres se racontaient. Ça vaut mieux. Pour eux, ça a dû être très long, et pas très très gai. Ou bien, Armstrong et Aldrin se sont paisiblement allongés côte à côte, sur le sol lunaire, pour contempler les étoiles avant d’en retourner poussière.

Collins a effectué encore plusieurs révolutions autour de la Lune. Puis, comme prévu initialement, son module – qui, en réalité, n’avait jamais dévié – s’est réorienté. Il a quitté l’orbite lunaire, vogué sur l’océan stellaire, et est rentré dans l’atmosphère terrestre. Ses parachutes se sont déployés. L’engin a amerri dans le Pacifique, au soulagement de la Nasa, qui pensait avoir perdu tout son monde, mais avait tout de même déployé une flotte dans la zone prévue, au cas où.

Collins a été placé en quarantaine. On ne savait pas trop quels germes pouvaient se promener là-haut, à l’époque. Il a subi tous les examens que la médecine avait imaginé depuis Hippocrate.

Le fiasco d’Apollo 11 a suscité bien des théories dans la presse et aux comptoirs – sabotage des « rouges », complot d’une CIA jalouse des budgets stratosphériques accordés à la Nasa, attaque de Sélénites vivant jusqu’alors bien heureux car bien cachés sous la surface de la Lune… Mais, officiellement, Collins a confirmé la version de la désintégration du module lunaire au cours de la descente.

De mon côté, juste après que Collins avait appris à Armstrong et Aldrin qu’ils ne reviendraient pas, j’avais pondu un ou deux « Marvelous ! » à destination de Louise, sans plus trop savoir de quoi je parlais. Mon ton ne devait pas sembler très convaincu.

Elle avait ajouté : j’espère sincerely que nous aurons le temps de nous voir.

Sincèrement ?

Pourquoi n’aurions-nous pas eu le temps ?

◊◊◊

Dès le lendemain, j’ai commencé à démonter mon matériel. D’abord, les râteliers, dehors. Après, les seules ondes qu’un engin militaire d’interception d’écoutes aurait pu capter chez moi, ça aurait été celles de Radio Monte Carlo. Puis j’ai attendu.

J’avais une valise toute prête, une petite, de celles qu’on loge dans la cabine des avions. Je pensais à Louise. N’était-ce pas moi qui aurais dû toquer à sa porte, là-bas, en Australie ? Mais personne n’a frappé à ma porte. Ni les services secrets. Ni Louise, bien sûr.

Naïveté d’avoir cru que j’étais le seul type à grandes oreilles avec qui elle communiquait ! Communiquer, voilà bien le mot. Il est vrai que, parfois, je l’avais assommée avec les subtilités techniques des plans de montage des râteliers radio. Avec l’autre, de Paris, c’était différent, sans doute. Ils s’étaient découverts des points communs – la peinture romantique du XIXe siècle, les randonnées en montagne.

Après tout, avais-je jamais laissé réellement paraître ce que je ressentais pour elle ? Collins avait déjà rompu le contact avec Armstrong et Aldrin quand Louise m’avait demandé une dernière chose avant que nous raccrochions – façon de parler. Est-ce que, d’ici à son arrivée en France, un mois plus tard, j’accepterais de lui donner quelques cours de français par radio ? Elle voulait lui faire bonne impression, à lui. J’étais effondré.

No way !

Mais j’ai menti : « Of course. »

Pendant ce temps-là, deux types regardaient la Terre tourner sur elle-même, quatre fois plus grosse dans le ciel sélène que ne l’est la Lune dans le ciel terrestre. Des milliards d’êtres humains pensent à vous, vous pensez à ces milliards d’êtres humains, mais personne ne parvient à atteindre personne, chacun prisonnier du lien rompu, comme s’il n’avait jamais existé, ou comme si moi, voilà des centaines de millions d’années, j’avais vu de mes yeux l’Australie se détacher de la Pangée pour s’en aller naviguer seule, loin des autres terres émergées. Rien que pour cela, Armstrong et Aldrin auraient mérité d’entrer dans l’Histoire : pour avoir été les acteurs de la scène la plus poignante ayant jamais illustré ce qu’est un être humain.

Le président Richard Nixon a prononcé leur éloge funèbre alors qu’ils n’étaient peut-être pas encore morts. « Ces hommes courageux, Neil Armstrong et Edwin Aldrin, savent qu’on ne pourra les récupérer. Mais ils savent aussi que leur sacrifice est porteur d’espoir pour l’humanité. » Le discours n’était long que d’une dizaine de phrases, et il se terminait ainsi : « Ce soir, chaque être humain qui regardera la Lune saura que l’humanité est maintenant présente à jamais dans un autre monde. »

Par la suite, les États-Unis n’ont pas voulu prendre le risque d’un nouvel échec, les Soviétiques ont dû avoir la trouille qu’il leur arrive la même chose, et ont préféré en rester sur la « victoire » de Gagarine. Et puis, dans les deux années qui ont suivi, la guerre du Viêt Nam s’est étendue aux pays frontaliers, le conflit israélo-égyptien a fait tache d’huile, les tensions indo-pakistano-bengladaise ont dégénéré et, bref, la « Petite Troisième » a balayé tous les budgets consacrés à l’espace.

◊◊◊

On sent la gêne, dans le communiqué de la Nasa sur la disparition de Collins, retranscrit dans le journal de ce matin : « grand astronaute », « dévouement ». Pas une fois n’est citée Apollo 11, rejeton honteux dans la famille de l’Amérique triomphante, mais seulement « une mission dans des circonstances tragiques ».

Je prends appui sur ma canne et ouvre la porte. Le jardin se situe derrière ma maison en carton-pâte aux tuiles Redland, bordée d’une haie de thuyas, avec sa réplique exacte à cinquante mètres à gauche, une autre cinquante mètres à droite, et encore les mêmes de l’autre côté de la rue. On appelle ça un lotissement. Ça offre un bon aperçu des allées d’un cimetière. Au moins, je peux encore en sortir.

En levant le nez, il vous suffit d’une paire de jumelles pour discerner l’endroit où Armstrong et Aldrin doivent encore reposer. Sur la droite de la face visible de la Lune, vous distinguerez une oblique de trois taches grises. Ils se sont posés dans celle du milieu, la plus grande. Mare Tranquillitatis : ainsi se nomme ce cratère de près de neuf cents kilomètres de diamètre et aussi vieux que la Terre elle-même.

J’y pense seulement maintenant. Peut-être que Houston a compris le jeu de Collins. Peut-être que Houston a réussi à intercepter ses communications avec Armstrong et Aldrin. Et peut-être que Nixon a préféré assumer un échec spatial avec un homme revenant sain et sauf, plutôt que reconnaître un échec avec en prime un traître revenant sain et sauf. Et si ça se trouve, Louise attendait seulement que je lui dise : va te faire voir avec tes cours d’anglais, c’est toi que je veux, l’autre n’est qu’un tocard de Parigot, je saute dans le premier avion ! Déjà qu’on ne sait jamais très bien ce qui se passe réellement dans la vie, alors comment savoir pourquoi ça advient ?

Ce que je sais, en revanche, c’est qu’il n’existe pas de plus beau nom pour reposer en paix : la mer de la Tranquillité.♦

Remerciements amicaux à Fabien Torres.


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À propos de l’auteur

FABIEN MARÉCHAL

Journaliste au magazine National Geographic France, auteur, j’essaie de débusquer dans ma banlieue de Seine-Saint-Denis quelques atomes d’enfance à la campagne.

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