La page blanche

Un écrivain à succès consulte un jeune médecin trouvé dans l’annuaire. Un dialogue se noue, peu à peu… Voici la page blanche, notre nouvelle de l’été, par Anne Gettliffe.

La page blanche, une nouvelle littéraire d'Anne Gettliffe. Dessin: Christophe Lassalle.
Illustration : Christophe Lassalle.

Lettrine Alors, qu’est-ce qui vous amène ?
— Eh bien, docteur…
— Oui ?
— J’ai un problème : je vais bien.
— Pardon ?!

Et voilà. Comment faire comprendre à ce médecin généraliste, habitué à entendre les doléances d’innombrables patients tout au long de l’année, que la raison pour laquelle je viens – pour la première fois – le consulter, c’est que je vais trop bien ?
Il fait une drôle de tête. Incrédule, il se demande si je plaisante.

Son cabinet est propre mais petit. Les murs, fraîchement repeints d’un jaune très clair, sont ornés d’affiches de musées : celles qu’on peut acheter à la boutique après avoir vu (ou pas) l’exposition dont tout le monde a parlé. Son bureau, une simple planche de bois blanc posée sur des tréteaux métalliques, est occupé d’un côté par un ordinateur, de l’autre par une pile de dossiers. Entre les deux obstacles, au-dessus d’un pot à crayons noir, son regard bleu, aiguisé, m’examine.

C’est un homme relativement jeune, je lui donne 35 ans. Il est vêtu d’un polo à manches courtes et d’un pantalon à pinces beige. Un coup d’œil sous le bureau me révèle qu’il aime les chaussures de très bonne qualité. Je parie qu’il joue au golf. Pas pour frimer, parce qu’il aime vraiment ça. Je suis persuadé qu’il joue bien, d’ailleurs. Vu son attitude concernée, son air de professionnel consciencieux, vu sa jeunesse aussi, je devine qu’il n’est pas blasé. Et c’est exactement ce qu’il me faut : un petit jeune qui n’a pas l’impression d’avoir fait le tour de tous les maux de ses contemporains et qui ne prendra pas un ton condescendant en me raccompagnant à la porte pour me dire de ne pas m’en faire, après m’avoir prescrit des somnifères. Lui, il ne me conseillera pas – comme ses trois confrères consultés avant lui – de partir en voyage et de « prendre du recul ». Lui, il n’a pas lu mes livres. Il ne sait même pas qui je suis. Il ne me maternera pas.
Il est absolument parfait.

C’est pour savourer le plaisir d’avoir enfin trouvé l’interlocuteur idéal que je prends mon temps. Oui, j’ai pris rendez-vous avec lui. Lui, le généraliste lambda dont le cabinet est loin de chez moi, que personne ne m’a recommandé en me disant d’un air entendu : « Tu verras, il est formidable. Il est réputé, tu sais. »

Je me lance :
— Je vais très bien et je suis en bonne santé.
Son sourcil droit se hausse légèrement, seul signe qu’il a entendu.
— Je suis marié depuis vingt-cinq ans à une femme que j’aime et qui me le rend bien, j’ai deux enfants qui réussissent leurs études et avec qui j’entretiens de bonnes relations, je gagne bien ma vie, je possède un appartement confortable à Paris et une maison en Bretagne. Je fais ce qui me plaît, je suis bien entouré, je ne manque de rien…

Je le laisse digérer un instant ce beau tableau, dessiné volontairement avec une pointe d’autodérision. Je ne peux m’empêcher de me régaler de son air concentré. Il prend soin de camoufler son impatience : si je vais si bien, que fais-je dans son bureau alors que d’autres patients – malades, eux – l’attendent ? Il se garde bien de relancer la conversation, il a compris que je ménage mon petit effet. Il joue le jeu.

— En fait, la seule chose qui me manque, c’est l’inspiration. Pendant trente-cinq ans, il ne s’est pas écoulé une journée sans que j’écrive ne serait-ce qu’une phrase sur un coin de feuille. Mon éditeur se frotte les mains chaque fois que je lui apporte un manuscrit (mes livres ont pas mal de succès). Mais, depuis six mois, je n’écris plus. Pas un mot. Et je sais pourquoi.

— Pourquoi ?
— Parce que je vais bien.
— Vous pouvez m’expliquer ça ?
— Je vous épargnerai l’histoire de ma vie, docteur. Sachez seulement que, jusqu’à récemment, je cohabitais très difficilement avec moi-même et encore plus difficilement avec les autres. Quand mes enfants ont commencé à régler leurs comptes avec moi, sans ménagement, et qu’en même temps mon couple s’est mis à battre de l’aile, j’ai senti que je devais choisir entre perdre ceux que j’aime ou me soigner. J’ai choisi la deuxième voie.

Je me tais un instant pour m’assurer qu’il voit où je veux en venir. Impassible, il me donne l’impression d’être ailleurs : sur le 18 trous de dimanche prochain, celui qu’il fera avec ses copains d’internat.
Mais non : la question suivante me prouve qu’il a tout bien écouté.
— Vous êtes allé voir un psychologue ?
— Un psychanalyste. Pendant plusieurs années. Et ça m’a plutôt réussi. En particulier sur le plan familial. Depuis la fin de ma thérapie, je me sens apaisé, libéré.
— Depuis six mois, donc.
— C’est ça, depuis six mois je me sens bien, mais je n’ai pas pu aligner trois mots sur une feuille, rien.
Soudain, je perds un peu de mon flegme et je deviens volubile :
— C’est quand même un problème, parce que, enfin, l’écriture est toute ma vie : mon gagne-pain, la seule chose que je sache faire et ma plus grande satisfaction. Et mon éditeur attend mon prochain texte. J’ai pu le faire patienter en lui faisant croire que je travaillais sur quelque chose, je lui ai même ressorti un vieux manuscrit, écrit il y a quinze ans, que je n’avais pas osé lui présenter à l’époque, tellement il est mauvais. Il l’a évidemment trouvé médiocre mais il ne me l’a pas dit comme ça, non, il me ménage. Il m’a encouragé à le retravailler, à changer le début, et peut-être la fin, et à revoir aussi le milieu tant qu’à faire. Mais au moins, ça m’a évité de devoir lui avouer que je n’avais rien écrit depuis des mois.

La page blanche, une nouvelle littéraire d'Anne Gettliffe. Dessin: Christophe Lassalle.

Je reprends mon souffle après avoir parlé trop vite. Et je lâche :
— Docteur, je suis dans la mouise.
— Je vois.
Il se renverse sur sa chaise et porte son stylo à ses lèvres sans cesser de me dévisager.
Je continue :
— En plus, vous comprenez, au début je ne m’en faisais pas trop, ça peut arriver à tous les écrivains d’être en panne. Et puis, je profitais de la vie. Je me baladais, je lisais. Mais depuis quelques semaines, cela m’inquiète, et j’ai des insomnies. Je me réveille en sueur à 4 heures du matin et je n’arrive pas à me rendormir. Le manque de sommeil me rend si désagréable que ma femme s’en plaint. Et je tourne en rond toute la journée, car je m’interdis de faire autre chose que d’écrire.
— Pourquoi vous l’interdisez-vous ?
— Parce que… parce que je culpabilise, voyons !
— De quoi vous sentez-vous coupable ?
— D’abord de ne pas écrire, évidemment ! De passer mes journées à écouter la radio, à lire, à penser, à me laisser vivre. De voir mes amis, mes enfants, de prendre du bon temps et d’aimer ça ! Vous vous rendez compte, avec tout ce que j’entends à longueur de journée sur ce monde qui ne tourne pas rond, c’est indécent d’être satisfait de son existence !
— Donc, vous n’allez pas très bien, tranche le présumé golfeur, avec un air mi-compatissant, mi-moqueur.
— Je… oui, on peut dire ça…

Ah, il est content, le bon docteur, il jubile : il a réussi à me faire dire que cela n’allait pas. Et ça le rassure : il se retrouve en terrain connu.
Piqué au vif par sa remarque, je précise :
— Oui, mais si ça n’allait pas, l’inspiration reviendrait, comme avant, vous comprenez ? Mes plus grands succès sont ceux que j’ai écrits dans la dépression !
— Donc, résume-t-il en détachant bien chaque mot, si je comprends bien, vous êtes persuadé que votre panne d’inspiration est directement liée au fait que vous avez achevé une psychanalyse réussie.
— C’est un fait, oui.
— OK.
— Vous en doutez ?
— Je n’ai pas dit ça… Vous en avez parlé à l’un de vos proches ? Votre femme, un ami ?
— Parlons-en ! Vous savez ce que ma femme m’a dit ? Elle s’est mise dans une colère telle que, même dans les pires moments de notre couple, je ne l’avais jamais vue aussi véhémente. Elle m’a dit que j’étais le dernier des tordus pour me plaindre d’aller bien, et que si ma vie était agréable, j’avais bien de la chance. Qu’après tous les moments durs par lesquels nous étions passés et tout ce qu’elle avait subi (par ma faute, évidemment) il fallait vraiment être malade pour regretter les crises. Voilà toute la compréhension que j’ai obtenue d’elle, vous vous rendez compte !
En face de moi, l’amateur de musées sourit. Je crois qu’il est assez d’accord avec ma femme. Mais il se garde bien de le formuler.

— Qu’attendez-vous de moi, au juste ?
— …
— Je suppose que vous n’êtes pas là pour une prescription de somnifères…
— Non, en effet, dis-je, soulagé qu’il soit plus perspicace que ses aimables confrères.
— Malheureusement, je ne vois pas très bien ce que je peux faire pour vous. Je veux dire, ne le prenez pas mal, mais je suis médecin et je ne connais pas de médicament contre la page blanche…
— Il esquisse un sourire désolé avant de reprendre :
— Votre problème relèverait plutôt des compétences d’un psychologue, vous ne croyez pas ?
— Ah non ! J’ai passé des années sur un divan pour que cela aille mieux, vous m’imaginez y retourner pour me plaindre que je vais bien ?
Il sourit franchement. Je l’amuse beaucoup et cela m’énerve un peu. Qu’est-ce que j’imaginais donc en allant le voir ? Qu’il me donnerait un remède miracle ?

Après un silence, il lance soudain, très sérieusement :
— Mais vous n’avez pas songé à en faire un livre ?
— Faire un livre à propos de quoi ?
— De votre histoire de perte d’inspiration : vous entamez une analyse pour vous sentir mieux et cela marche, mais vous y perdez votre raison de vivre : l’écriture. Et cela vous rend malheureux au point de regretter d’aller mieux. C’est un sujet, non ?
— Vous croyez vraiment ? Franchement, c’est un peu faiblard…
— Peut-être. C’est vous le professionnel. Moi, ce que j’en dis…
— Non, non, mais, pourquoi pas ? C’est surprenant comme idée, il faut que j’y réfléchisse…
Un silence s’installe. Il m’observe : je regarde mes mains en m’imprégnant de sa suggestion.
— Vous savez, dit-il, le sentiment de culpabilité des gens qui ont une vie agréable, vous n’êtes pas le seul à le ressentir…
Parlerait-il de lui ?
— … le mettre sur papier, ça vous ferait peut-être du bien.

Il me raccompagne à la porte sans m’avoir rien prescrit et me serre la main en silence. Je lui souris. Ce petit jeunot de docteur vient, mine de rien, de me réconcilier avec mon stylo. Je ne sais pas ce qu’il en ressortira, mais je n’attends qu’une chose : retrouver mon bureau délaissé.

J’ai vraiment été inspiré, pour le coup, d’aller le voir, lui…
En marchant dans la rue, je me mets à sourire en me remémorant ma recherche sur Internet pour trouver un nouveau médecin généraliste. J’avais arrêté mon choix sans hésiter en tombant sur son nom : MUSE Jean-Christophe.♦


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À propos de l’auteur

ANNE GETTLIFFE

Consommatrice repentie, écolo convaincue, j'ai compris récemment qu'on n'a qu'une vie et j’ai décidé de changer la mienne pour qu'elle soit plus légère ! J'ai donc fait de mes passions mon métier : je suis devenue comédienne et auteure à plein temps.

3 commentaires

  1. Avatar

    J aime toujours bien le ton …
    L observation de tes contemporains
    Est très réussie.
    Un petit malaise quand on passe un peu vite du je vais bien accrocheur au
    Je ne vais pas bien
    Il aurait pu attendre plus que six mois
    Pour s inquiéter
    En fait je comprends en écrivant que j’ai trouvé cela trop court !!
    À quand le premier roman ???
    Bravo

  2. Anne Gettliffe

    Merci beaucoup pour ces compliments et encouragements.
    « C’est trop court » est le reproche le plus flatteur que peut recevoir un auteur !
    Un roman ?
    J’y pense… j’y pense !

  3. Avatar

    Merci Anne pour ce bon moment qui fait rêver !
    Nous avons tous les cartes en main pour aller plus que bien, tu as raison.
    A bientôt pour une suite 🙂
    Clémence

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