Merci, au revoir

Un beau dimanche de printemps, dans le Paris de la fin du 20e siècle, la balade semée d’embûches d’une jeune parisienne qui voulait juste lire un livre au jardin du Luxembourg… Une nouvelle d’Anne Gettliffe, pour le journal minimal.

Illustration : Christophe Lassalle.

lettrine, c’était un dimanche de mai ou de juin, je ne sais plus bien, il y a de cela bien des années… en tout cas c’était le printemps. Il faisait beau et il flottait dans l’atmosphère une odeur de frais, comme si Paris avait fait sa toilette. A l’époque, le dimanche pour moi, c’était le plus souvent : couette, café au lait, musique et lecture. Il ne fallait pas compter sur moi pour une balade en forêt, j’étais un animal urbain. Mais de cette espèce qui aime les grands espaces. La ville, oui, mais avec une vue dégagée.

J’avais dix-sept ou dix-huit ans, quelque chose comme ça, mais on me donnait souvent plus que mon âge. Je n’étais pas particulièrement bien dans ma peau et je n’avais pas de petit ami pour partager ma couette. Mais ce jour-là, ça allait : je cohabitais bien avec moi-même. Et tout d’un coup, ma chambre m’a parue étouffante.

J’ai eu envie d’aller lire au jardin du Luxembourg. L’idée c’était, ensuite, de me promener dans Paris, juste pour le plaisir. Toute seule. J’avais envie de contempler les façades étroites des petits immeubles bordant le quai des Grands-Augustins. J’avais envie du pont Neuf, de Notre-Dame et de l’île Saint-Louis, du quai de la Tournelle et de la place Saint-Michel, du Louvre et des Tuileries… Ce sont les endroits que je préfère. Je sais, je vous entends déjà : « Ah, le cliché ! Le Paris de cartes postales ! » Je sais, ça manque d’originalité. Mais au moins, là-bas, on a de l’espace, on respire. Et je peux tout à fait assumer l’idée de manquer totalement d’originalité, ce n’est pas un problème. Il n’est pas question – sous prétexte de jouer la parisienne blasée – que je boude le plaisir d’admirer l’ile de la Cité accoudée à la rambarde de la passerelle des Arts (avec la lumière rasante d’une fin de journée c’est encore mieux).

J’avais donc un programme pour profiter pleinement de ma solitude, et j’avais préparé mes affaires : un bouquin tout neuf, ma carte Orange pour le métro et une petite bouteille d’eau (c’était avant que je bannisse les bouteilles en plastique de ma vie). J’avais enfilé un pantalon de toile, léger et large, des baskets confortables et un t-shirt blanc tout simple, même pas décolleté. Je n’avais rien d’attirant, franchement, et c’était voulu : je ne cherchais pas la compagnie, je me suffisais à moi-même !

Arrivée au jardin du Luxembourg, j’avais miraculeusement trouvé une chaise libre pas trop branlante, pas loin du grand bassin, entre un couple d’une cinquantaine d’années et une maman avec un bébé endormi dans une poussette. Je me suis installée en me réjouissant à l’idée de passer un moment agréable avec mon livre, je me souviens, c’était L’Écume des jours de Boris Vian.

Pourtant, je ne dépasserai pas la page 5, ce jour-là. D’abord, un petit brun avec de grands yeux et l’air malin s’est approché et s’est écrié : « Moi aussi je l’ai lu, ce bouquin ! » Et de s’émerveiller de la coïncidence que c’était : nous étions connectés avant même de nous rencontrer, vraiment ! Je lui ai expliqué que justement, j’espérais moi aussi pouvoir bientôt dire « je l’ai lu, ce bouquin », et qu’il me fallait si possible du silence et personne pour lire par-dessus mon épaule, merci, au revoir. Et il n’a pas trop insisté.

Ensuite, quand la chaise d’à-côté s’est libérée j’aurais dû me méfier. Une chaise libre ne le reste jamais longtemps au jardin du Luxembourg, un dimanche après-midi ensoleillé. Et une seule chaise libre veut dire qu’une personne SEULE va s’y asseoir.

Inévitablement, une page plus tard, un pantalon beige et chemise à manches courtes, journal à la main, est venu s’installer à côté de moi. Après avoir fait illusion deux minutes, il a refermé son journal – qu’il avait fait semblant de lire – et il a commencé à me parler du beau temps qu’il faisait et combien il aimait venir lire dans cet endroit où l’on rencontrait tellement de gens sympathiques. Soupir.

Cet homme n’était ni trop petit, ni trop grand, ni gros, ni maigre, ni beau, ni moche. Mais, franchement, ce n’était pas mon type. Et il devait bien avoir dix ans de plus que moi, alors… Ce n’est que plus tard que je me suis mise à craquer sur les hommes plus âgés que moi. A l’époque, le genre de type qui me faisait fondre c’était, par exemple, le beau gosse du lycée avec à peine trois poils sur le menton, qui se la jouait un peu trop décontracté, la mine blasée et le regard mou, mais avec de beaux yeux verts et un sourire à tomber par terre. Il s’appelait Damien Chomsky, et j’aurais été prête à beaucoup de compromissions pour obtenir son attention pleine et entière. Mais, de toute façon, son esprit et le reste étaient accaparés par Maud Delorme, la fille avec laquelle on ne pouvait pas rivaliser, même en y travaillant dur.

Donc, si un Damien Chomsky s’était assis à côté de moi, ce dimanche-là, sur une chaise branlante du jardin du Luxembourg, et qu’il avait commencé à me parler météo, je pense que j’aurais soudain trouvé Boris Vian assommant et les anticyclones passionnants, il faut être honnête. Mais, les Damien Chomsky, ils ont toujours besoin de deux chaises libres parce qu’il y a toujours une Maud Delorme avec eux…

Comme je suis de nature plutôt gentille, j’ai répondu aimablement au pantalon beige – avec la distance qu’il fallait pour ne pas l’encourager – que, oui, c’était une belle journée. Une journée parfaite pour pouvoir avancer la lecture de ce roman si haletant ! J’espérais que l’allusion serait suffisante, et que le simple fait de replonger le nez dans mon livre avec un air de concentration intense le ferait fuir. Mais, alors que je relisais mécaniquement la même phrase en espérant qu’un glissement de terrain emporterait la chaise de mon voisin de l’autre côté du parc, il tentait une nouvelle approche météo. Avec cette chaleur, n’est-ce pas, il serait vraiment agréable d’aller s’installer à la terrasse d’un café pour siroter une boisson fraîche. Et il se trouve – quelle chance j’avais ! – qu’il était tout à fait disposé à m’offrir un verre.

Il m’est alors apparu clairement que l’indifférence polie n’était pas une arme assez efficace contre la ténacité de mon spécialiste des hautes pressions atmosphériques. J’ai sorti l’argument des lâches : « Oh ! Mais quelle heure est-il, zut alors, j’ai un rendez-vous, je vais être en retard, je dois y aller. Merci, au revoir. » J’ai quitté ma chaise avec un petit sourire désolé et j’ai marché vers la sortie d’un pas précipité en rangeant mon bouquin, plutôt agacée d’avoir été contrainte d’écourter mon petit moment de lecture au soleil…

Mais, déterminée à ne pas gâcher la suite de mon petit programme, j’ai pensé à autre chose, en remontant la rue Soufflot puis en descendant tranquillement la rue de la Montagne Sainte-Geneviève jusqu’au boulevard Saint-Germain.

Je m’apprêtais à rejoindre le quai de la Tournelle avant d’aller faire un petit tour sur l’ile Saint-Louis. Je n’avais pas fait trente mètres sur le boulevard qu’un grand type, les cheveux coupés très courts, jean, baskets, polo et paquet de cigarettes à la main, s’est approché de moi – si près qu’il me touchait le bras – et m’a demandé si je n’avais pas du feu, par hasard. Il y avait quelque chose de gauche dans son attitude et la façon dont il se collait à moi me déplaisait. Je lui ai répondu que non, désolée, je ne fumais pas. J’ai bien vu que ça le décevait. Pas parce que je n’avais pas de briquet mais parce qu’il allait devoir trouver autre chose pour entamer la conversation. Est-ce que je savais où trouver un tabac ouvert ? Non ? Ah bon, je n’habitais pas le quartier ? Et qu’est-ce que je faisais là toute seule ? Soupir. Je me promène – enfin, j’essaie. Non, non, je n’ai pas besoin de guide, merci, au revoir. Je commençais à en avoir ma claque des célibataires en manque.

Ile Saint-Louis : répit, calme et tranquillité. Aucun mec pour me parler du beau temps ou me taxer du feu.

Arrivée sur l’ile de la Cité, après avoir bravement attendu mon tour à la suite des nombreux touristes, je me suis glissée dans Notre-Dame – parfois j’aime bien titiller mon athéisme – et la beauté des grandes rosaces traversées par la lumière me fit presque envisager l’existence de Dieu ! En sortant de l’édifice à l’époque intact, je m’arrêtai un instant sur le parvis pour contempler les deux tours. Et c’est là qu’à nouveau un fumeur – sans clopes celui-là – m’accosta. Et je n’aurais pas une cigarette « s’il vous plait, mademoiselle ? ». Et je ne saurais pas où trouver un tabac ouvert ? Où un café ? Parce qu’on aurait pu aller boire un café…

On aurait pu. Merci, au revoir.

Ils pourraient au moins être inventifs, les gars. Le coup du fumeur qui cherche un tabac, pour aborder une fille, c’est un peu léger, non ? Et pour croire qu’une fille suivra n’importe quel inconnu qui lui propose de boire un café, il ne faut pas être bien malin. Ou alors il faut être vraiment désespéré… ce qui manque d’attrait, il faut bien l’avouer.

Place Saint-Michel, j’ai marqué une petite pause. J’aime bien observer les gens qui attendent quelqu’un, devant la fontaine. Il y a les patients, qui s’installent sur le bord du bassin ou s’adossent à un réverbère avec un journal ou un bouquin ; les désœuvrés, qui, lentement, font les cent pas, le regard perdu au loin ; et les angoissés, qui trépignent sur place en regardant leur montre toutes les trois secondes. C’est un vrai petit plaisir que de surprendre le sourire qui éclaire soudain le visage de celui ou celle qui vient d’apercevoir l’être attendu, l’ami ou l’amant qui s’avance d’un pas précipité parce qu’il est en retard et qu’il en est désolé. Un jour, j’avais rendez-vous avec un petit con qui n’est jamais venu. Je me souviens de l’avoir attendu longtemps…

Ce fameux dimanche dont je vous parle, je n’attendais personne devant la fontaine Saint-Michel. Mais… alors que je me détournais pour reprendre ma promenade, un autre type s’est planté devant moi. Est-ce que j’attendais quelqu’un ? Gros soupir.

Non, je n’attendais absolument personne.

Il ne savait pas, évidemment, qu’il était le cinquième célibataire de l’après-midi à m’aborder lourdement. Et mon soupir l’a encouragé à plus d’audace. Tout en écoutant, contrainte et forcée, sa petite entrée en matière – vraiment, une jolie fille comme moi, disait-il, ce n’était pas possible qu’elle n’attende personne –, je commençais à bouillir un peu d’impatience. Ils allaient me lâcher, oui !?

J’ai donc expliqué au type que si, c’était possible ! Non seulement je n’attendais personne, mais je ne voulais rencontrer personne, merci, au revoir ! Il a assez mal pris mon ton condescendant accompagnée d’une pointe d’agressivité. Son grand sourire convenu a aussitôt disparu et il a pris une mine offensée : on pouvait parler, tout de même, et si on ne voulait rencontrer personne, on n’avait qu’à rester chez soi !

J’aurais pu lui préciser ma pensée en lui expliquant que par « ne rencontrer personne » j’entendais surtout « ne pas rencontrer n’importe qui ». Mais il n’est pas certain qu’il aurait apprécié. Par ailleurs, je notai son argument imparable : se promener seule dans la rue est forcément une invitation pour tous les célibataires de Paris ! C’est même de la provocation ! Ça devrait être interdit…

Je suis partie en lui laissant le dernier mot, pour ne pas risquer de devenir véritablement désagréable. Mais d’avoir réprimé mon agacement à son égard ne m’a pas rendu service car l’énervement a grandi en moi, s’étalant, se répandant jusqu’à la paranoïa. Voyais-je un jeune homme s’arrêter à côté de moi pour traverser la rue : je lui lançais un regard méfiant. Me trouvais-je en marchant face à un type seul qui regardait dans ma direction, je détournais les yeux en priant pour qu’il m’oublie. Tous les mâles d’âge pubère étaient devenus potentiellement pénibles.

J’ai continué ma petite promenade en longeant les bouquinistes, résolue tout de même à ne pas me laisser envahir par le ressentiment, m’arrêtant de temps en temps pour fouiller dans les étalages. On a toujours l’impression qu’on va trouver un trésor parmi tous ces bouquins, entre une collection de livres de la Pléiade, un vieux livre de poche à la couverture vieillotte et des Fluide glacial amoureusement protégés sous plastique. Arrivée devant l’Institut, j’étais presque totalement détendue, savourant à l’avance la petite pause que je souhaitais m’accorder sur un banc de la passerelle des Arts, ultime étape de mon petit parcours parisien. Le soleil de fin de journée étirait les ombres à merveille et dorait à souhait les façades du Louvre. La vue était telle que je l’attendais, la lumière parfaite.

Bon, aucun banc de libre : je ne suis pas la seule à apprécier l’endroit. Accoudée à la balustrade, j’ai allumé une cigarette. Car je fumais à l’époque et j’avais menti au type du boulevard Saint-Germain et à celui de Notre-Dame. J’ai pris le temps de regarder la Seine et l’ile de la Cité, dans un moment de parfaite sérénité, en soufflant la fumée avec contentement.

— Pardon, vous auriez du feu, s’il vous…
— Ah non, c’est pas vrai ! Ça suffit, maintenant !
— Non mais quoi, ça va pas ?

En me retournant, prête à mordre le malotru qui me gâchait définitivement l’instant de petit bonheur qui devait être le clou de ma journée, j’ai découvert un jeune homme qui avait tout du type décontracté et sympa. Il avait l’allure d’un étudiant en fac de lettres tel que je me l’imaginais, le style négligé mais propre sur lui – juste ce qu’il fallait pour me plaire – et l’air un peu intello (mais sans l’arrogance des petits péteux qui se croient formidablement intelligents parce qu’ils ont lu trois bouquins de philo). En fait, on aurait dit Damien Chomsky, en plus mature. Exactement ce qu’il me fallait… Il avait des yeux magnifiques mais l’air consterné. J’ai lu dans son regard qu’il me prenait pour une hystérique.

J’ai rougi.

Il a échangé un regard avec son copain, qui, une clope éteinte au bec, s’est mis à ricaner de façon méprisante en me regardant. Ils me croyaient folle et moi j’avais réagi trop vite : ces deux-là se promenaient et ils voulaient vraiment que je leur prête mon briquet, ce n’était pas un prétexte. J’ai bredouillé une excuse maladroite en m’enfonçant davantage dans le ridicule.

Comment – alors qu’il s’éloignait déjà, l’air dédaigneux, pour aller chercher du feu ailleurs – comment lui expliquer, en trois secondes, l’état d’esprit dans lequel j’étais et pourquoi sa question m’avait faite enrager ?

Je suis restée les bras ballants, penaude, en pestant contre moi-même. À ce moment-là, j’aurais bien aimé creuser un trou pour pouvoir m’y cacher.

Ce n’est pas possible d’être aussi stupide ! Si ça se trouve, en lui donnant du feu, j’aurais pu amorcer la conversation, lui parler de tout et n’importe quoi… Tiens, pourquoi pas du temps magnifique qu’il faisait, après tout…♦


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À propos de l’auteur

ANNE GETTLIFFE

Consommatrice repentie, écolo convaincue, j'ai compris récemment qu'on n'a qu'une vie et j’ai décidé de changer la mienne pour qu'elle soit plus légère ! J'ai donc fait de mes passions mon métier : je suis devenue comédienne et auteure à plein temps.

3 commentaires

  1. Avatar

    très bien tournée cette nouvelle comme d’habitude; je suis juste un peu échaudé ces derniers temps par les « htag me too » et les « balance ton porc » pour avoir pu gouter à sa juste valeur le sel de chaque situation.Mon côté macho conservateur a encore de bons jours devant lui……..

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