La boîte de cacao Van Houten

Une maison familiale à Amsterdam, une grand-mère malade, un cousin inconnu et des souvenirs d’enfance qui refont surface… Notre nouvelle estivale est aussi envoûtante que l’odeur d’un bon chocolat chaud.

Lettrine nouvelle

haque année au printemps, Johanna rendait visite à sa grand-mère, Marieke, qui vivait à Amsterdam. Marieke avait grandi dans un grand appartement qui occupait les quatre niveaux d’une de ces maisons aux façades étroites qui bordent les canaux de la vieille ville. Ses parents étaient morts dans un naufrage quelques semaines avant son mariage avec Hans et, comme elle était fille unique, Marieke avait hérité de cette maison, dans laquelle elle vécut ensuite durant toute sa vie.

Marieke et Hans avaient eu quatre enfants, dont l’ainée, Elisabeth, était la mère de Johanna. Elisabeth avait quitté Amsterdam pour faire ses études à Paris, où elle avait rencontré Pierre, le père de Johanna. Elisabeth était rarement retournée à Amsterdam. Questionnée par sa fille, elle avait répondu qu’elle étouffait dans la maison de ses parents, puis elle avait changé de sujet. Johanna ne comprenait pas sa mère car elle, au contraire, adorait cette maison, dans laquelle elle avait passé la plupart des vacances scolaires, confiée à ses grands-parents.

Le salon était sa pièce préférée. Haute de plafond, elle était très lumineuse grâce aux trois fenêtres qui donnaient sur le canal Singel. La poussière accumulée sur les livres des étagères et sur les plantes vertes disposées dans toute la pièce, voletait dans les rayons du soleil oblique de la fin de journée. Enfant, Johanna observait ces minuscules points de lumière qui flottaient comme de la poudre magique. Cela l’émerveillait. Elle passait également des heures à lire ou à rêvasser, vautrée sur un des canapés moelleux ou assise en tailleur au pied d’un grand ficus. Elle aimait particulièrement regarder les atlas qui, pour certains, dataient de la fin du 19e siècle, laissés là par son arrière-grand-père, qui avait beaucoup voyagé.

◊◊◊

Devenue adulte, Johanna avait notablement espacé ses visites à sa grand-mère, ce dont cette dernière se plaignait beaucoup, surtout depuis la mort de Hans. Lorsqu’elle sonna ce jour-là chez Marieke, elle était inquiète car sa grand-mère était malade depuis plusieurs semaines. Amy, sa tante, lui avait expliqué que les reins de Marieke ne fonctionnaient plus correctement. Amy habitait dans la banlieue d’Amsterdam et elle rendait très souvent visite à Marieke, qui bénéficiait également de l’aide à domicile de deux jeunes femmes qui se relayaient pour venir tous les jours pour faire le ménage, les courses et les repas.

Illustration : Christophe Lassalle.
Illustration : Christophe Lassalle.

C’est un homme inconnu qui ouvrit la porte. Il était grand et mince, avait d’épais cheveux noirs et bouclés, portait un pull bleu marine et un jean usé un peu trop large. Il paraissait un peu plus jeune qu’elle, il ne devait pas avoir quarante ans. Il ne sourit pas et ne se présenta pas. Il lui dit juste bonjour d’un ton neutre sans la regarder dans les yeux. Et il la laissa monter l’escalier qui menait au salon. Trop surprise pour lui poser des questions, Johanna retrouva sa grand-mère assise dans un large fauteuil placé près d’une fenêtre. Elle était emmitouflée dans un grand châle pourpre dans lequel elle semblait avoir rétréci. Son visage était pâle et ses doigts crispés sur les accoudoirs, comme si elle souffrait.

— Johanna, ma petite. Quel plaisir de te voir, dit-elle d’une voix fluette. Tu as fait la connaissance de Lucas ?
— Heu, oui, enfin pas vraiment !, répondit Johanna en se penchant pour embrasser Marieke délicatement.
Le dénommé Lucas se tenait à l’autre bout de la pièce, les bras ballants.
— Lucas, ne reste pas planté là, voyons, le réprimanda Marieke, approche ! Johanna, je te présente ton cousin. Il vient de Bretagne. D’où déjà ? J’oublie toujours le nom de cette île, Lucas !
— L’île de Sein, répondit Lucas en s’approchant lentement.

Johanna le regarda, puis regarda sa grand-mère, les sourcils froncés. Elle posa son sac à côté de sa valise et enleva sa veste.

— Mon cousin, Mamie ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
— Et bien, c’est le fils de ton oncle Sven, celui qui était dans la marine. Il a épousé une Française, une Bretonne. Donc, tu as des cousins bretons.
— Mais, comment ? Je veux dire, pourquoi ? Pourquoi est-ce que… C’est dingue que maman ne m’en ait jamais parlé ! S’exclama Johanna en regardant Lucas comme s’il était fautif.

Celui-ci écarta les mains d’un signe d’impuissance et haussa les épaules. Il ne souriait toujours pas mais ses yeux brillaient d’un éclat assez remarquable. Marieke garda le silence puis elle demanda à Johanna d’aller s’installer dans la chambre du dernier étage, celle qu’elle occupait toujours lors de ses visites.

◊◊◊

Johanna posa sa veste et sa valise sur le lit. Elle remarqua que le tableau qui était accroché au-dessus du lit avait disparu. Seul le clou restait planté au mur. Mais ses pensées ne s’attardèrent pas sur cette disparition car elle était bien plus préoccupée par le fait que sa propre mère lui avait caché l’existence de ces cousins bretons. Elle avait toujours cru que son oncle Sven, sans cesse en vadrouille autour du monde, était resté célibataire. Elle ne l’avait rencontré qu’une fois, lorsqu’elle était toute petite, au cours d’un repas de famille. Ensuite Elisabeth et lui s’étaient brouillés. Johanna n’avait jamais su pourquoi. Sa mère refusait d’en parler.

Lorsqu’elle redescendit, elle trouva Marieke attablée devant une tasse dans la salle-à-manger. Deux autres tasses étaient disposées sur la nappe brodée. La vieille dame indiqua à Johanna de s’asseoir sur la chaise qui était à sa droite.

— Mamie, je n’en reviens pas que ni toi ni maman vous ne m’ayez parlé de… Lucas. Même si maman était fâchée avec Sven, elle aurait pu… enfin, merde, quoi !
— Johanna ! La reprit Marieke, qui ne tolérait aucun juron.

Johanna la regarda en haussant les sourcils, se demandant comment il se faisait que, dans cette famille, dire « merde » soit plus inadmissible que commettre un mensonge par omission aussi énorme que celui qu’elle venait de découvrir. Puis elle s’adossa à sa chaise et balaya la pièce du regard. Elle s’aperçut alors qu’il manquait plusieurs bibelots familiers sur le buffet. En fait, il n’y avait plus aucun bibelot dans la salle-à-manger. Même la grosse horloge avait disparu. Par la vaste ouverture qui séparait la pièce du salon, Johanna découvrit qu’il y manquait aussi des objets. Il lui semblait en particulier que les étagères étaient beaucoup moins remplies que dans son souvenir.

Mais elle n’eut pas le temps de se lever pour aller vérifier car Lucas revint de la cuisine en portant un plateau avec une théière fumante. Johanna attendit qu’il eut terminé de servir le thé pour le bombarder de questions. Il prit une grande inspiration et commença à y répondre, avec un flegme qui ne fit qu’attiser l’énervement de Johanna. Il avait 38 ans, il avait deux frères cadets, Yann et Erik. Il avait grandi sur l’Ile de Sein mais il habitait Brest depuis qu’il s’y était installé pour ses études. Sa mère s’appelait Marie, elle était institutrice, mais proche de la retraite. Son père souffrait d’une insuffisance cardiaque sévère qui l’handicapait beaucoup. Lucas était vétérinaire. Il travaillait pour une ONG installée en Afrique qui œuvrait pour la sauvegarde d’espèces animales menacées. Il revenait d’une expédition en Afrique du Sud où il avait étudié le comportement des manchots installés au Cap. Le mois suivant, il devait partir en Afrique centrale pour étudier notamment des troupeaux de zèbres. Johanna hocha la tête en silence, puis regarda Marieke.

— Mamie, où sont passés tous les bibelots de la maison ? Et le tableau qui était au-dessus du lit de ma chambre ?
— Ah, ma petite fille… Tu vois, je suis bien fatiguée. Je… je crois que je vais devoir m’allonger. Lucas va tout t’expliquer, n’est-ce pas Lucas ?
— Oui, mamie. Attends je vais t’aider à monter.

◊◊◊

Dans la cuisine, Johanna entreprit d’essuyer les tasses qu’elle venait de laver. Elle constata que dans cette pièce-ci également de nombreux objets avaient disparu. Il y avait, à côté de la cafetière, une collection de vieilles boites en métal datant du début du 20e siècle. Dans la boite « Van Houten », Marieke rangeait naturellement le cacao en poudre. Johanna adorait le rituel du gouter : l’ouverture de la boite, dont le couvercle résistait un peu, les deux cuillères à café de poudre compacte versées dans le bol, le lait chaud et les grumeaux qu’il fallait écraser avec patience avant de boire le mélange savoureux. Cette boite avait toujours été là, où pouvait-elle bien être ?

Illustration : Christophe Lassalle

Lucas entra dans la cuisine et invita Johanna à s’asseoir en face de lui. Il lui expliqua que Marieke était maintenant trop malade pour rester dans sa maison. Elle allait partir pour s’installer dans une résidence médicalisée. Aucun de ses enfants n’avait les moyens ou l’envie de racheter les parts des autres pour garder la maison. Il fallait la vendre. Lucas était venu aider Marieke et Amy à la vider. Certains objets et meubles avaient déjà été distribués entre les quatre enfants de Marieke, d’autres avaient été vendus. Johanna l’interrompit.

— Où est la boite Van Houten ?
— Quoi ?
— La boite de cacao qui était posée là. Elle est où ? J’avais toujours droit à un chocolat chaud…
— Je ne sais pas. Amy le sait peut-être. Elle s’est occupée de l’inventaire et du partage.

Johanna se sentit submergée par la tristesse, la colère et la frustration. On lui confisquait d’un coup cette maison et les objets qui l’avaient accompagnée pendant toute son enfance, comme des balises rassurantes. Des larmes coulaient sur ses joues et elle ne fit rien pour les essuyer ou les dissimuler.

— Je suis désolé, dit Lucas d’une voix douce.

◊◊◊

Ils discutèrent jusqu’au dîner et, après le dîner, jusque tard dans la nuit. Chacun racontant à l’autre sa vie, ses souvenirs avec Hans et Marieke, les bons moments dans cette maison. Et les moins bons. Ainsi Johanna découvrit qu’elle avait été bien plus protégée des querelles familiales que Lucas.

Alors que la conversation s’étirait, Johanna expliqua à quel point cette maison comptait pour elle et combien elle se sentait brutalement dépossédée, non pas d’un point de vue financier mais parce qu’elle était très attachée à certains objets, qui signifiaient beaucoup pour elle. Lucas conclut avec beaucoup de délicatesse mais une certaine fermeté :

— Johanna, la vente de cette maison et de tout ce qu’elle contient est triste mais cela devait arriver un jour ou l’autre. A quoi bon attacher une importance à ces objets ? Est-ce que ce sont ces objets eux-mêmes qui comptent vraiment pour toi ou la part d’enfance qu’incarnait cette maison ? Cette enfance est loin derrière toi et un jour prochain Marieke va mourir. Et tu n’y peux rien changer. Est-ce que posséder des objets qui lui ont appartenu te ferait remonter le temps ? Bien-sûr que non… Et vivre dans le passé n’a jamais rendu personne heureux.
— Mais, même si je n’y venais plus très souvent, j’aimais tellement retourner dans cette maison. Savoir que c’était possible, qu’elle existait telle que je l’ai toujours connue, me suffisait. Et maintenant, c’est fini. Ce ne sera plus jamais comme avant.
— Mais rien n’est jamais plus « comme avant »… Il vaut mieux l’accepter, crois-moi.

Johanna se mit à sangloter bruyamment en cachant sa figure dans ses mains. Elle se sentit un peu ridicule, comme une petite fille un peu naïve qui refusait de voir l’évidence. Lucas la prit dans ses bras. Et cela lui fit du bien de se laisser aller contre lui. Ils se tinrent enlacés un moment avant de se séparer pour aller se coucher.

◊◊◊

Johanna s’éveilla avec les yeux gonflés mais le cœur léger. Elle dévala les escaliers pieds nus, sa chemise de nuit voletant entre ses jambes, et entra dans la cuisine sans croiser personne dans la maison. La cafetière toussotait. Johanna choisit une tasse au hasard dans un placard et, jetant un œil au ciel voilé à travers la fenêtre, elle décida que c’était une belle journée. Elle ferma les yeux et s’étira longuement, levant ses bras au-dessus de sa tête et pivotant sur elle-même sur la pointe des pieds. Restant immobile un instant, comme suspendue, elle ouvrit les yeux et se retrouva face à Lucas, qui venait d’entrer. Johanna lui sourit.


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À propos de l’auteur

ANNE GETTLIFFE

Consommatrice repentie, écolo convaincue, j'ai compris récemment qu'on n'a qu'une vie et j’ai décidé de changer la mienne pour qu'elle soit plus légère ! J'ai donc fait de mes passions mon métier : je suis devenue comédienne et auteure à plein temps.

4 commentaires

  1. Hello,
    nouvelle très sympa et en effet… trop courte! Il nous faut la suite!
    Bravo, pour la création de l’ambiance et du décor dans les moindres petits détails. C’est comme si on y était. Les illustrations sont très chouettes aussi.
    Maintenant que la peinture des caractères est bien exposée, il faut nous raconter la suite des aventures de Johanna et Lucas, et sans doute en croisant avec les histoires des grands-parents et parents… Ca sent le famille, « je vous aime » ou bien… « je vous hais »!
    Waouh! Que d’aventures en perspective…

    Amicalement,
    Anna

    • Anne Gettliffe

      Merci beaucoup, Anna, pour cet enthousiasme qui fait bien plaisir !
      Je me sens donc le devoir de raconter la suite !

      1

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