Je ne suis pas un robot

Des e-mails à gérer, des fichiers à traiter, des rapports à rendre à Boris, un open space climatisé, tout cela en mode café-sandwich-Doliprane, jusqu’au jour où…

Lettrine, Comme chaque matin, je monte dans ma voiture pour aller au bureau. Plus j’avale les kilomètres, plus j’ai du mal à respirer, l’air me semble épais, lourd. Au feu rouge, juste avant le parking de l’immeuble dans lequel je travaille, mes côtes se resserrent. J’expire profondément pour essayer de libérer mes poumons. En vain. Je sais ce qui m’attend au boulot.

Répondre à la multitude des e-mails qui tombent dans ma messagerie, puis les classer. Ouvrir des fichiers, remplir des tableaux avec des données. Calculer, analyser. Toute la journée, répondre aux nombreuses questions de mes clients, de mes prestataires, de mes collègues, de mon assistante, de Boris, mon manager, qui exige une réponse immédiate, même à une question qui nécessite des recherches.

Mon travail est principalement constitué d’une succession de tâches relativement courtes, qui s’enchaînent rapidement. Résoudre des problèmes et répondre à des questions sont le cœur de mon métier. Je gère du court terme, des urgences. Je cours après le temps. Parfois je me consacre à une tâche un peu plus longue : analyser un tableau de chiffres, construire un planning, écrire un compte rendu ou rédiger une proposition commerciale. Mais je suis continuellement interrompue par des questions qui nécessitent une réponse rapide, ce qui fait que je passe du coq à l’âne toute la journée. Je ne peux pas m’arrêter, sinon le retard s’accumule trop et devient impossible à rattraper. Je suis comme une funambule sur un fil infini, qui court sans cesse pour ne pas perdre l’équilibre. Si je m’arrête, je tombe. Et il n’y a pas de filet de sécurité.

Un robot à son bureau rêve de vacances, dessin Christophe Lassalleces
Illustration : Christophe Lassalle.

J’arrive tôt le matin et je repars tard le soir, parfois même très tard. Heureusement mon mari peut s’occuper des gosses le soir. Le dîner consiste la plupart du temps à réchauffer du surgelé.

A midi, il m’arrive régulièrement de manger un sandwich à mon bureau. Je suis seule avec mon assistante pour gérer l’activité principale du service auquel j’appartiens, alors qu’il y aurait largement de quoi occuper trois personnes et que mon assistante, recrutée par Boris, a malheureusement atteint très vite les limites de ses compétences et de sa capacité de travail. Mais Boris ne veut pas entendre parler d’embaucher quelqu’un de plus pour renforcer l’équipe.

Boris, ce n’est pas son nom. Je l’appelle comme ça parce que c’est « l’œil de Moscou » : il surveille tout, dans les moindres détails, il veut tout contrôler, valider la moindre décision. Si par malheur il y a des boulettes – ce qui est très rare – c’est la fin du monde. Mais si je suggère qu’en embauchant une personne de plus, on s’en sortirait bien mieux, il me répond « efficacité ». Selon lui, je n’ai pas encore atteint mon maximum d’efficacité, je dois « mieux gérer les priorités » et déléguer plus. « Déléguer » ? À qui ??

Boris me parle « marges » et « objectifs de rentabilité ». Le chiffre d’affaire ne cesse de croître et la quantité de travail de s’alourdir… mais « c’est la crise ». Ah bon ? Pas dans notre service en tout cas…

Je respire de l’air en boite : je passe de mon appartement à ma voiture et de ma voiture à mon open space climatisé. Je travaille tellement que je n’ai pas le temps de faire du sport ou de me balader. Le week-end, je m’occupe des courses, des enfants, de la paperasse, de la maison, de tout ce que je ne peux pas faire en semaine, et je fais la sieste pour rattraper le sommeil qui me fait défaut à cause des insomnies.

Je maîtrise parfaitement les différents aspects de mon travail. J’exécute chaque tâche sans avoir besoin de réfléchir tant les automatismes sont ancrés en moi. Telle question appelle telle réponse, tel problème nécessite telle solution. Et je réponds, et je mets en place les solutions.

Tableaux, rapports, e-mails, consignes à mon assistantes, reporting à Boris.

Café, sandwich et Doliprane.

La souris de mon ordinateur est le prolongement de mon bras droit. Le disque dur de mon ordinateur est le prolongement de mon cerveau. Nous ne faisons qu’une entité, dont les éléments sont connectés grâce à la mécanique de mes doigts sur le clavier et sur la souris, permettant les échanges d’informations entre mon réseau neuronal et son microprocesseur.

L’électricité, l’essence et l’énergie solaire doivent encore être converties en aliments, grâce à l’agriculture, pour me servir de source d’énergie. Mais peut-être qu’un jour on alimentera directement les employés à leur bureau, branchés sur une prise. Parce qu’au final, aujourd’hui, qu’est-ce qui me distingue d’un robot ?

Il paraît que l’intelligence artificielle fait des progrès stupéfiants. Cela ne m’impressionne pas. Je suis un robot hyper performant. Non seulement j’exécute parfaitement les tâches habituelles, répétitives, mais en plus je sais gérer tous les imprévus non programmés. Efficacement, intelligemment.

Je suis un robot.

Le « top management », comme on dit, exige toujours plus de rentabilité. Les employés sont priés d’être efficaces. On ne leur demande pas de réfléchir.

J’ai tellement de travail à abattre que je n’ai pas le temps de penser. J’agis, j’exécute. J’analyse des données pour en tirer un résultat, mais je ne réfléchis pas. Je ne crée pas…pour cela il faudrait laisser à mon esprit le temps de penser, de divaguer, de faire des liens entre des choses qui jusqu’à présent n’en avaient pas…

Non, je ne crée pas, je produis. Toujours la même chose, à la chaîne. On a remplacé les ouvriers qui travaillaient dans les usines par des robots. On ne doit sans doute pas regretter que certaines tâches pénibles et dangereuses soient à présent réalisées par des machines plutôt que par des humains. Mais peut-on parler de progrès quand, en parallèle, on développe dans les entreprises des organisations qui robotisent les êtres humains ?

Je suis un robot.

Clic, tip tap, clic clic. Mes yeux scannent l’écran, mes doigts courent sur le clavier, ma main bouge la souris, le disque dur calcule, mon cerveau prend note du résultat, le reporte dans un tableau, le disque dur l’enregistre. Clic, clic, tap tip tap. Je n’ai même plus faim. Je mange parce que c’est l’heure de manger. Je ne sais même pas quel goût a ce poulet-crudités que j’ingurgite en tapant un e-mail d’une main.

Je suis devenue désagréable. Avec tout le monde, même avec Boris. Il s’en fout. Il ne se pose pas de questions. Le travail est fait, bien fait, c’est ça qui compte. Je ne supporte plus la moindre interruption, la moindre question.

Et depuis quelques temps j’ai l’impression d’être ralentie, mon cerveau mouline un peu avant de donner une réponse. Mon disque dur neuronal est saturé. La mémoire est pleine. Je n’ai plus d’espace disponible. Trop d’infos à traiter, trop de stress, trop de charge mentale. Et l’on ne peut pas me brancher un disque dur externe pour augmenter ma capacité de travail.

Mon cerveau est en surchauffe, il est en train de cramer.

Car je ne suis pas un robot.

Je ne me nourris pas d’électricité et j’ai besoin de me reposer de temps en temps.

Je suis animale.

J’ai besoin de respirer de l’air libre, pas de l’air en conserve. Je fais partie de la nature et je m’en nourris. J’ai besoin d’être en contact avec les arbres, les plantes, les animaux. J’ai besoin d’entendre le chant des oiseaux, le bruissement des feuilles dans le vent et le bruit des vagues.

Je suis vivante.

Je suis un corps qui a besoin de courir, de sauter. J’ai besoin de marcher, de bouger. Si je reste tout le temps immobile, assise devant un bureau ou allongée dans un lit, mon corps devient tendu, rigide, inerte. J’ai besoin de sentir la chaleur du soleil et la caresse de la brise sur ma peau.

Je suis humaine.

J’ai besoin d’aimer et d’être aimée. J’ai besoin de partager car je suis un être social. Si je ne partage rien, je meurs. J’ai besoin de faire l’amour, de rire et de pleurer. J’ai besoin de jouer. J’ai besoin de créer. J’ai besoin de me sentir utile, que mes actes aient un sens. Sans tout cela, je ne suis pas humaine. Sans tout cela, oui, je deviens un robot.

Je suis un être humain.

J’emmerde la rentabilité. J’emmerde les marges et les bénéfices.

L’argent ne se mange pas, il pue la mort.

Il est tard, il fait nuit, je suis seule.

Je vais ouvrir une fenêtre. Je respire l’air frais à plein poumons. Cinq étages plus bas, il y a une cour intérieure à laquelle personne n’a accès, je sais que je ne blesserai personne.

Je suis un être humain.

Je débranche et soulève l’écran de mon ordinateur, je m’approche de la fenêtre et je le balance dans le vide. Il atterrit dans un craquement de plastique et de métal.

De retour à mon bureau, je donne un grand coup de pied dans l’unité centrale de mon ordinateur, posée à terre. Puis je renverse d’un seul geste sur la moquette bleue tout ce qui traîne sur mon bureau. À côté du porte-manteau, une fausse plante en plastique prend la poussière. Je l’attrape et la renverse. Les petites billes d’argile qui cachaient la mousse dans le pot se répandent en roulant sur la moquette. C’est joli, ce mouvement désordonné.

Je prends mes affaires, et je quitte l’open space après avoir éteint toutes les lumières.♦


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À propos de l’auteur

ANNE GETTLIFFE

Consommatrice repentie, écolo convaincue, j'ai compris récemment qu'on n'a qu'une vie et j’ai décidé de changer la mienne pour qu'elle soit plus légère ! J'ai donc fait de mes passions mon métier : je suis devenue comédienne et auteure à plein temps.

8 commentaires

  1. terrifiant !!!!
    vraiment flippant !!
    je suis bien content d’avoir échappé à cet univers très bien rendu
    beaucoup de rythme beaucoup de conviction
    on s’y croirait
    ça sent le vécu 🙂
    et l’expérience de l’écriture s’accumule avec bonheur

    • Anne Gettliffe

      Merci beaucoup Barnabé !
      Terrifiant, oui, de constater comment les entreprises sont de plus en plus gérées aujourd’hui. Avec un seul objectif : générer de plus en plus de dividendes pour les actionnaires. On est très très loin de l’entreprise image d’Épinal dont l’objectif serait de péréniser une activité en fidélisant les salariés, et leur savoir-faire, tout en réinvestissant les bénéfices.
      Aujourd’hui, le salarié est jetable, l’enteprise revendable à court terme, et les dividendes s’acummulent dans les poches de quelques-uns, toujours les mêmes. Pourtant on nous sert toujours le même discours sur les entreprises qui vont sauver le monde et à qui il faut concéder des avantages financiers pour créer des emplois sinon la Terre va s’arrêter de tourner…

      2
  2. Une des explications, c’est là aussi l’inversion des valeurs. Toute activité humaine devrait être au service de l’humain. Or dorénavant, c’est l’inverse : l’homme, comme la machine ou l’ordinateur doit servir l’entreprise, et notamment la sacro-sainte « croissance ». Dans quel but ? A priori remplir les poches déjà pleines de quelques actionnaires épars, et servir les egos des prédateurs d’argent et de pouvoir. Ces gens-là, qu’on nous vante comme les moteurs de nos sociétés (les fameux « premiers de cordée »), n’en sont en fait que le cancer. La difficulté, c’est que toute société génère ce genre de parasites, et que même si l’on parvient à se débarrasser des actuels, demain en surviendront d’autres. Que faire alors ? Quelle est la solution ? J’avoue ne pas savoir… Et c’est pourquoi je suis très pessimiste…

    • Anne Gettliffe
      Anne Gettliffe le

      Oui, Bruno, c’est bien un problème de valeurs. Tant que l’accumulation d’argent sera perçue comme un signe de réussite, rien ne changera. Il me semble que l’on devrait mépriser les voraces qui possèdent avec excès et accumulent les biens, au lieu de les envier, et définir la réussite individuelle autrement que par des chiffres sur un compte en banque.
      Par exemple, selon moi, faire une découverte scientifique a bien plus de valeur que pouvoir s’acheter une Porsche… Question de point de vue !

      1
  3. Je suis devenu un robot dans les usines d’agroalimentaire pendant des années. Je viens de finir une mission de 6 mois intensif (parfois 47 heures par semaines) à faire des milliers de palettes de yaourts destinés aux grandes surfaces… Moi qui suis minimal depuis 2 ans j’ai vraiment pris sur moi et oui après une démission j’avais besoin d’argent rapidement.

    Plus d’une fois on m’a dit « ici tu réfléchis pas tu fais », voilà ma vie pendant ces quelques mois intensif pour nourrir tout ces consommateurs. J’ai souffert moralement, à peine un bonjour ni un regard et souffert physiquement à soulever ces milliers de yaourts et je dit bien des milliers au vue de ces gros entrepôts.

    Oui j’ai gagné pas mal d’argent et… ma vie à littéralement disparu, je suis devenu l’ombre de moi-même. A peine le temps de faire mes propre courses en vrac et à peine le temps de voir les gens que j’aime et c’est comme ça que j’ai appris qu’un membre de ma famille à eu un accident et que je n’avais pas été pas au courant.

    Que faire maintenant ? Rreprendre des forces morales et physique. Profiter de ma vie et surtout une grosse remise en question. Travailler oui mais que cela ait un sens.

    Billy

    • Anne Gettliffe

      Merci pour ce témoignage, Billy. C’est assez déprimant de constater la façon dont les salariés sont broyés par des managers conditionnés à les traiter sans aucun complexe comme des « bêtes de somme » interchangeables. Et ces métiers dans des entrepôts immenses sont effrayants.
      Il n’est pas toujours facile de pouvoir faire un travail qui a du sens, on n’a pas toujours le choix. Mais cela ne vaut effectivement pas le coup de perdre son humanité pour gagner sa vie. Prenez soin de vous.
      Je vous souhaite sincèrement de trouver un job au minimum « humain » et, encore mieux, épanouissant.
      Anne

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