Gare aux effets secondaires de la méthanisation agricole, une fausse bonne idée écolo

Les unités de méthanisation agricole se multiplient en France. Mais cette technologie soi-disant verte, vendue par Engie et Total, menace les milieux naturels et l’avenir des sols.

Les dangers de la méthanisation agricole
Vue d’une unité de méthanisation des effluents d’élevage à Mayrac dans le Lot en France (septembre 2017). Il y en aurait un millier en France. Photo: GrandBout.

Lettrine, La méthanisation agricole, c’est quoi ? Une technologie de recyclage qui consiste à produire de l’électricité, du gaz ou du carburant à partir des fumiers d’élevages hors sol, auxquels on ajoute des plantes cultivées exprès pour ça. Cela se passe dans des machines anaérobies appelées « digesteurs », où des bactéries spécialisées, en consommant ces matières organiques, vont produire du méthane et des boues (digestat). Ces boues sont présentées au grand public comme du compost pour l’agriculture, et c’est là où se situe un des problèmes.

4 CONTRE-VÉRITÉS

Pour vendre la méthanisation agricole, les multinationales telles que Total et Engie, leaders du marché en France, ont plein d’arguments positifs. Mais positifs pour la planète ou leur porte-monnaie ?

La méthanisation agricole est une farce de mauvais goût que vont payer très cher nos enfants. Étudions à titre d’exemple les 4 contre-vérités majeures présentées dès 2019 par la Chambre d’agriculture de la Moselle afin d’essayer de répondre aux alertes répétées des 210 associations et collectifs de citoyens qui luttent sur le terrain contre cette technologie :

Lettrine, chiffre 1La méthanisation agricole est « un procédé biologique naturel qui permet de dégrader les matières organiques par des micro-organismes », écrit la Chambre d’agriculture. Le procédé est naturel, c’est vrai. Mais dans les digesteurs d’Engie ou Total, cette dégradation de la matière organique n’est effectuée que par quelques espèces de bactéries spécialisées (méthanogènes). Alors que dans la Nature, cette digestion met en scène plusieurs millions d’espèces (insectes, champignons, bactéries, vers de terre…). C’est ce qu’on appelle la biodiversité – ou la diversité biologique.

De plus, les digesteurs artificiels sont incompatibles avec l’agroécologie, la permaculture et l’agriculture durable car ils confisquent leurs aliments aux petits animaux et micro-organismes qui vivent dans le sol. À cause d’eux, les vers de terre vont bientôt crier famine ! Le 12 décembre 2020, lors de l’émission « Climat, chaud devant » sur France Inter, la directrice de la multinationale gazière Engie a annoncé que toute la nourriture des vers de terre aura été réaffectée en 2050 à quelques espèces de bactéries méthanogènes ! En échange, 100 % du gaz français sera vert et renouvelable.

Bien entendu, elle ne l’a pas dit aussi crûment, et personne ne lui a opposé cette note de l’Inrae publiée le 20 avril dernier : « La mortalité de vers de terre retrouvés à la surface immédiatement après épandage de digestats de méthanisation est un phénomène qui pose question… »

Lettrine, chiffre 2La méthanisation agricole peut « se targuer d’un bilan carbone neutre quand on met dans la balance la construction, le fonctionnement, le transport et la production des cultures dédiées… Certaines installations, gérées au plus fin, ont même un bilan carbone positif », affirme la Chambre d’agriculture. Sauf que, dans un document en ligne, Jean-Pierre Jouany, directeur de recherche honoraire à l’INRAE, et vice-président du Groupe scientifique de réflexion et d’information pour un développement durable, écrit le contraire : « Le bilan CO2 de la méthanisation n’est pas neutre et ne conduit pas à une réduction des gaz à effet de serre (…) Dès lors, l’activité agricole et le processus de méthanisation auquel elle est associée, analysés dans leur globalité, consomment davantage d’énergie qu’ils n’en produisent. »

Lettrine, chiffre 3L’humus, lui, produit « un gaz à effet de serre puissant qui contribue au réchauffement climatique. Il a un impact sur l’effet de serre 25 fois supérieur au dioxyde de carbone (CO2) », prétend la publicité.

L’humus, cette fine couche supérieure du sol, là où la majeure partie de la biodiversité animale et végétale se nourrit, cette source de jouvence de la vie terrestre contribuerait au dérèglement climatique ? Les défenseurs de la méthanisation agricole n’ont vraiment peur de rien. Sans humus, la vie sur la terre ferme n’est pas durable. Même l’érosion des sols prend sa source dans l’absence d’humus ! Et eux nous disent qu’il est le problème et la méthanisation la solution.

Un désert est l’exemple type d’un sol sans humus. La folie de la méthanisation agricole est finalement de vouloir changer le fonctionnement naturel des écosystèmes, alors qu’un écosystème cultivé – ou pas d’ailleurs – dépend de la qualité de son humus.

Lettrine, chiffre 4La méthanisation « produit entre 5 et 9 fois plus d’énergie qu’elle n’en consomme ». La Chambre agricole de la Moselle énonce cela comme une évidence. Alors que c’est une ineptie puisque, comme on l’a vu plus haut, prise dans sa globalité, la méthanisation consomme plus d’énergie qu’elle n’en produit. On rirait presque, mais le problème c’est que le baratin, ça marche. Les plus anciens se souviendront du fameux slogan publicitaire pour la lessive qui lavait plus blanc que blanc… La marque existe toujours et elle continue de faire la fortune de sa multinationale.

Conclusion. En son temps, la famille de mon père pratiquait l’agroécologie, et les productivistes disaient que nous étions des arriérés, des freins au progrès agricoles. Aujourd’hui, les mêmes disent que la méthanisation est un procédé écologique gagnant-gagnant pour l’agriculteur : « La méthanisation est un des meilleurs vecteurs de réduction des gaz à effet de serre agricole par la valorisation des déchets. » C’est faux.

Et le mot déchet est au cœur de la mystification.
Hier, les marchands d’engrais chimiques usaient du même stratagème pour vendre leur camelote, désignant les fumiers d’élevage comme des déchets. Alors que les fumiers sont une ressource précieuse pour l’humus et la biodiversité. C’est d’ailleurs grâce aux fumiers ajoutés aux engrais verts, aux rotations et aux jachères, que les paysans ont réussi à protéger et de valoriser leurs terres pendant des millénaires.

LE ROMANTISME DE LA MÉTHANISATION AGRICOLE

« On constate donc que la méthanisation n’a pas pour objectif réel de soutenir l’agriculture et les agriculteurs, écrit Jean-Pierre Jouany. Sa technologie complexe et son coût élevé sont davantage destinés à des investisseurs intéressés par la demande croissante d’une énergie qui sera de plus en plus chère. »

Épilogue. Pour ancrer définitivement le romantisme de la méthanisation agricole dans la tête des gens, le Sénat vient de lancer une mission d’information, présidée par Pierre Cuypers un sénateur (LR) betteravier, pro biocarburants et FNSEA. Et, comme un cliché, parmi les dernières questions de ce sénateur au gouvernement, pas la réouverture des lieux de culture, mais de culte ! La messe est dite, comme on dit.


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À propos de l’auteur

Membre de l'association des Journalistes-écrivains pour la nature et l'écologie, je suis agronome, cultivateur, auteur d'ouvrages chez Flammarion (Éloge du ver de terre, Éloge de l'abeille).

7 commentaires

  1. Rien de vrai dans ce qui est dit dans cet article ! Aucune donnée scientifique pour le prouver. La base de la methanisation est d éviter que l ammoniac (issu des fumiers et lisiers des élevages; processus le plus naturel) soit vaporisé dans l air et contribue a l accroissement des GES. Oui le processus dégage un peu de CO2, mais ce n’est rien comparé à l économie d engrais azoté ( qui aurait dû être apporté à la culture en fin de compte) qui est finalement économisé en comptant tous les acteurs qui le produisent : exemple de l ammonitrate : pétrole puis usine puis engrais puis transport jusqu’à l exploitation puis épandage. Alors qu avec la methanisation directement dans les fermes, on épand directement le digestat qui contient de l azote pour les plantes qui ne finira pas dans l atmosphère et qui fertilisera les cultures sans une multitude d intermédiaires qui consomment de l énergie…

    • Bonjour Florent,

      Rien de vrai, donc tout ce que j’ai écrit est faux.

      – Même ce que dit Mr Jean-Pierre Jouany, directeur de recherche honoraire à l’INRAE, que je cite dans l’article.

      – Même ce que disent la cinquantaine de scientifiques (physiciens, ingénieur agronomes…) qui soutiennent mon travail et dont vous trouverez toutes les sources et coordonnées sur mon site.

      – Même les célèbres microbiologistes du sol, les Bourguignon, qui disaient il y a quelques jours, au sujet de l’engrais dont vous nous dites le plus grand bien : « Avec l’utilisation du digestat, on détruit la faune et les microbes des sous-sols »

      Reconnaissez que ça interroge. Ils ajoutent : « La méconnaissance des sols et de leur fonctionnement fait qu’on se laisse embarquer dans toutes sortes d’interventions dont certaines s’avèrent particulièrement néfastes à moyen ou long terme. » Je partage à 100 %. Et vous ?

      Sur « Le procédé de méthanisation retenu dans le Lot représente une autre forme de catastrophe pour les sols, dont on va se rendre compte dans les prochaines années » indiquent Claude et Lydia Bourguignon. On ramène trop d’azote dans les sols et en même temps on augmente la perte de matière organique. « On ne se projette pas suffisamment sur les conséquences de nos actes, dans le futur ! »

      Autre inquiétude exprimée par Claude et Lydia Bourguignon : « Quant aux déchets d’abattoir incorporés dans le processus de méthanisation, ils ne sont pas portés à une température suffisamment élevée pour pouvoir dire qu’ils sont sans danger, qu’ils sont exempts de pathogènes, pour les eaux souterraines et au final pour notre santé ! »
      Conclusion des deux intervenants : « La méthanisation, telle qu’elle est pratiquée dans le Lot n’est pas une bonne idée ! » https://actu.fr/occitanie/figeac_46102/invites-grand-figeac-claude-lydia-bourguignon-battent-breche-methanisation_18660024.html

      Avec la méthanisation, en passant d’une méthanisation raisonnable à XXL, on met la charrue avant les bœufs comme on dit.

      Cordialement

  2. Ne passe t’on pas sous silence le fait que de nombreux agriculteurs sont obligés de « nourrir » leur méthaniseur avec du mais et nourrissent leur bétail avec des sous-produits car s’ils n’atteignent pas les objectifs, ils sont pénalisés et certains sont d’ailleurs en faillite ? Et pourquoi en Allemagne font-ils « machine arrière » ??

  3. IRIS PETITJEAN le

    Merci pour cet article clair et informé ! En n’y ayant prêté qu’une oreille distraite, j’avais simplement entendu que la méthanisation permettait de produire de l’électricité à partir des fumiers, youpi, tout le monde est heureux. Je ne m’étais naïvement pas posé davantage de questions sur la fabrication des infrastructures pour ce faire, et surtout sur le devenir des boues (ni sur la pertinence de considérer du fumier comme un déchet…). Ce que bien sûr les promoteurs de ces centres taisent. Merci !

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