Fiche de lecture : Écologie et politique – écrits rassemblés de Cornelius Castoriadis

Contempteur du productivisme, le philosophe grec Cornelius Castoriadis a posé avec force la question environnementale dès le début des années 1960. Un ouvrage rassemble ses écrits sur le sujet.

Écologie et politique
« Écologie et politique », textes de Cornelius Castoriadis rassemblés par les Éditions du Sandre, 2020. Image: Bella Roll.

Le genre
Philosophie.

Le pitch
Connu pour son travail sur la manière dont les sociétés s’organisent, et pour sa proposition séduisante d’une démocratie radicale en perpétuelle mouvement, qui serait peuplée de citoyens autonomes, Cornelius Castoriadis n’est pas spécialement identifié comme un penseur de l’écologie politique. Pourtant, dès le début des années 1960, la question environnementale inspire et guide son projet révolutionnaire d’une société sortie du productivisme et composée d’individus conscients, capables de décider de leur vie.

L’auteur
Cornelius Castoriadis (1922-1997) est un philosophe grec émigré en France en 1946. Économiste à l’OCDE, il la quitte pour l’EHESS dans les années 1970, et devient par ailleurs psychanalyste. Il a publié de nombreux ouvrages et textes critiques au sujet des systèmes totalitaires, du religieux, du capitalisme et du communisme.

Mon humble avis
Cet ouvrage réunit, outre les écrits de Castoriadis sur le thème « Écologie et politique », sa correspondance (avec Jacques Ellul, Ivan Illich, Jean Daniel, Pierre Viansson-Ponté…) et des textes divers. Une très bonne manière d’aborder son travail, pour ceux qui ne le connaissent pas ou ceux qui, comme moi, n’ont encore jamais réussi à achever la lecture ardue de L’Institution imaginaire de la société. Et un ouvrage d’approfondissement pour tous ceux qui connaissent Castoriadis, mais pas forcément son discours sur la nature.

Ce qui est frappant, ici, c’est la modernité de l’analyse, qui date parfois de plus d’un demi siècle mais n’a pas pris une ride dans le fond et reste d’avant-garde. Lire ces textes, c’est entrer dans le cerveau d’un philosophe brillant qui avait le souci d’appréhender le monde d’une manière globale et profonde, avec un point de vue historique et psychanalytique. Pour nous parler du rapport de nos sociétés contemporaines à l’environnement, Cornelius Castoriadis convoque aussi bien Aristote que Rachel Carson, et décortique avec insolence l’imposture des décideurs qui veulent faire croire à la neutralité de la technoscience pour conserver un statu quo.

Une phrase du livre
« Aucune considération n’était accordée au fait que, dans les pays ‘développés’, la croissance et les gadgets étaient tout ce que le système pouvait offrir aux gens et qu’un arrêt de la croissance était inconcevable (ou ne pourrait conduire qu’à une explosion sociale violente), à moins que l’ensemble de l’organisation sociale, y compris l’organisation psychique des hommes et des femmes, ne subisse une transformation radicale. »

Un extrait du livre
« Pendant l’Antiquité grecque, le fait que la technique appliquée à la production est restée certainement en deçà des possibilités qu’offrait le développement scientifique déjà atteint ne peut pas être séparé des conditions sociales et culturelles du monde grec, et probablement d’une attitude des Grecs à l’égard de la nature, du travail, du savoir. Comme inversement, on ne peut pas séparer l’énorme développement technique des Temps modernes d’un changement radical – même s’il s’est produit graduellement – dans ces attitudes. L’idée que la nature n’est que domaine à exploiter par les hommes, par exemple, est tout ce qu’on veut sauf évidente du point de vue de toute l’humanité antérieure et encore aujourd’hui des peuples non industrialisés. Faire du savoir scientifique essentiellement un moyen de développement technique, lui donner un caractère à prédominance instrumentale, correspond aussi à une attitude nouvelle. L’apparition de ces attitudes est inséparable de la naissance de la bourgeoisie – qui a lieu au départ sur la base des anciennes techniques. Ce n’est qu’à partir du plein épanouissement de la bourgeoisie que l’on peut observer, en apparence, une sorte de dynamique autonome de l’évolution technologique. Mais en apparence seulement. Car, non seulement cette évolution est fonction du développement philosophie et politique déclenché (ou accéléré) par la Renaissance, dont les liens profonds avec toute la culture et la société bourgeoise sont incontestables ; mais elle est de plus en plus influencée par la constitution du prolétariat et la lutte des classes au sein du capitalisme, qui conduit à une sélection de techniques appliquées dans la production parmi toutes les techniques possibles. Enfin, dans la phase récente du capitalisme la recherche technologique est planifiée, orientée et dirigée explicitement vers les buts que se proposent les couches dominantes de la société. Quel sens y a-t-il à parler d’évolution autonome de la technique, lorsque le gouvernement des États-Unis décide de consacrer un milliard de dollars à la recherche de carburants de fusée et un million de dollars à la recherche des causes du cancer ? »

Écologie et politique, suivi de correspondances et compléments, écrits politiques de Cornelius Castoriadis, 1945-1997, VII, Éditions du Sandre, 2020, 160 pages.


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À propos de l’auteur

Journaliste, co-fondatrice du journal minimal, je suis spécialiste des questions de société.

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