Euro 2016 : micmac autour du fric de la compensation carbone

EXCLUSIF ! D’après nos informations, 90 % des fonds de l’UEFA destinés à la compensation carbone iraient en fait à un intermédiaire basé en Suisse.

Euro 2016
La couverture du Guide des gestes responsables illustré par des dessins d’enfants, que l’UEFA distribue aux spectateurs pendant l’Euro 2016.

« Nous ferons de l’Euro 2016 un événement exemplaire en matière de développement durable », répète depuis des mois l’UEFA (Union des associations européennes de football). Parmi la série de mesures « responsables » destinées à limiter l’impact environnemental de la compétition, celle-ci est mise en avant : la compensation des 20 000 tonnes de CO2 générées par les déplacements en avion du staff de l’UEFA doit permettre d’alimenter deux villages de Nouvelle-Calédonie en énergie éolienne.

Sur le papier, un beau projet

Rapport UEFA
Photo d’une ferme éolienne de Nouvelle-Calédonie, page 8 du rapport de l’UEFA sur la responsabilité environnementale de l’Euro 2016.
rapport RSE UEFA
Extrait du rapport sur la responsabilité environnementale et sociale de l’Euro 2016, qui avait été présenté à l’été 2015 par Michel Platini, président de l’UEFA.

Dans les faits, à qui ira vraiment l’argent ? 
L’UEFA nous a déclaré qu’elle allait acheter ses 20 000 crédits carbone au prix de 10 €, soit en tout 200 000 €. Bien sûr, pour l’instance européenne du foot, cette dépense n’est rien en regard du milliard d’euros de bénéfices exonérés d’impôts que va lui rapporter la compétition, mais pour un producteur d’électricité éolienne, cela représente une aide importante.

Sauf qu’en Nouvelle-Calédonie, Alizés Énergie, la société propriétaire des fermes éoliennes concernées, nous indique non seulement qu’elle n’a reçu à ce jour aucune information de l’UEFA, mais que de plus, le prix de vente des crédits sur le marché est actuellement de 1 €. Si la compensation carbone a bien lieu après l’Euro 2016, Alizés Énergie ne toucherait donc que… 20 000 €. Où passeraient les 180 000 € manquants ? Réponse évasive de l’UEFA, qui renvoie sur l’opérateur spécialisé dans la vente de crédits carbone auquel elle fait appel : Climate Friendly.

90 % de « frais de dossier », n’est-ce pas un peu… excessif ?
Du côté de Climate Friendly, la réponse reste, elle aussi, assez floue : il s’agirait de « coûts additionnels ». « Nous sommes une compagnie australienne privée, pas une association. Nous gérons l’achat, le process, l’enregistrement des crédits, la vérification, il y a des frais de personnel… » Auxquels s’ajoutent la rémunération d’un second intermédiaire, qui lui, fait le lien avec la Nouvelle-Calédonie : le groupe South Pole, basé en Suisse, qui n’est autre que la maison mère de Climate Friendly !

Des « frais de dossiers » de 90 % pour l’intermédiaire, est-ce normal quand on achète des crédits carbone ? « J’avoue, cela fait beaucoup, c’est assez osé, » juge Fanny Fleuriot, ingénieure au service Climat de l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maitrise de l’énergie), mais je ne peux pas me prononcer davantage, je ne connais pas le groupe South Pole. Ce qui est sûr, c’est que le principe de la compensation est une bonne chose. Mais le principal écueil de la démarche, ce sont les pratiques de trading. Parfois, des gens font du trading de carbone comme ils feraient du trading de blé ou de sucre. »

Qui sont les dirigeants de South Pole ?
Au conseil d’administration de cette multinationale, on trouve des profils atypiques pour le milieu du développement durable : le vice-président de Dow Chemical (n°1 mondial de la chimie), un haut responsable de l’industrie pétrochimique, des dirigeants de sociétés de conseils juridiques et fiscaux, etc. À ce stade de nos investigations, cette histoire d’Euro 2016 exemplaire et vert ressemble davantage à une opération business qu’à un coup de pouce aux énergies propres.

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À propos de l’auteur

EMMANUELLE VEIL

Journaliste, co-fondatrice du journal minimal, je suis spécialiste des questions de société.

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