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Épisode 5 : Marre du sexisme épistolaire !

Le coup de gueule de notre ménagère de moins de 50 ans contre cette vieille coutume : rebaptiser les femmes mariées en les appelant par les prénom et nom de leur époux.

© Anne Gettliffe.
Crédit image : Anne Gettliffe.

Je suis mariée depuis vingt ans et cela me convient très bien. Mes parents ont divorcé quand j’étais encore petite et Freud dirait sans doute que c’est pour cette raison que j’ai eu besoin de créer une famille très stable et très conventionnelle. Nous avons deux enfants : une fille et un garçon. Si notre profil ressemble aux silhouettes dessinées sur les t-shirts des excités de la Manif pour tous, la ressemblance s’arrête là (au secours…) !

Je suis mariée à un homme dont le nom de famille est Colin. J’ai choisi de prendre son nom comme nom d’usage parce que j’avais envie d’avoir le même patronyme que mes futurs enfants (à l’époque, la progéniture portait automatiquement le nom du père). Cependant, depuis, j’utilise de plus en plus mon nom de jeune fille, seul ou associé à mon nom d’épouse, parce qu’après tout, je m’appelle Anne Gettliffe depuis ma naissance, et je n’ai pas envie de renoncer à mon nom. Mais, pour toutes les paperasses qui concernent la maison, la banque ou les impôts, je suis et je reste Mme Colin. Et je le vis très bien.

En revanche, il y a une chose qui me fait bondir. Cela dure depuis vingt ans et ce sont vingt ans de trop.

LE STATUT D’ÉPOUSE

Mon mari s’appelle Pierre Colin. Quelques jours après mon mariage, j’ai reçu une lettre d’une de mes tantes. Probablement parce qu’elle est issue d’un milieu social très bourgeois, ma tante – que j’apprécie par ailleurs, cela n’a rien à voir – respecte une convention sociale que, moi, je n’utilise jamais (j’ai grandi dans un environnement assez peu « tradi »). Elle a donc écrit sur l’enveloppe qui m’était adressée : Mme Pierre Colin.

Tenant la lettre devant moi, les yeux écarquillés, je me suis exclamée : « Je ne m’appelle pas Pierre ! ». J’étais vraiment en colère. C’était comme si, en me mariant, j’avais perdu mon identité propre pour n’exister qu’à travers mon mari. J’étais ainsi définie socialement en tant qu’épouse : la femme de Pierre Colin ! Comme si être « épouse » était un statut, un titre, un métier… pire : un but dans la vie, un accomplissement !

Depuis, quand je reçois du courrier au nom de Mme Pierre Colin, j’ai comme une furieuse envie de mordre.

Heureusement, ce n’est pas systématique. Les administrations, par exemple, m’appellent par mon prénom. Mais à la banque, sur les chèques de notre compte joint il était indiqué par défaut « M. ou Mme Pierre Colin ». Il a donc fallu que je demande expressément qu’il soit indiqué « M. Pierre Colin ou Mme Anne Colin ». Et ça m’a fait du bien, j’ai eu l’impression d’être traitée en adulte autonome.

SERVITUDE VOLONTAIRE

Il y a plusieurs années, j’ai parlé de cette histoire de prénom au cours d’un repas partagé avec de nombreuses femmes de la génération de ma mère, des femmes qui avaient environ 20 ans au début des années 60. Mon point de vue les a interpellées. Elles m’ont comprise mais ont paru surprises, comme si elles ne s’étaient jamais posé la question. L’une d’elle m’a même répondu en souriant : « Nous, au contraire, nous étions fières de nous marier, de prendre le nom (et le prénom) de notre mari et d’avoir le statut d’épouse. »

J’avais alors pris conscience du conditionnement mental dont les femmes ont fait l’objet pendant des siècles (et ce n’est pas totalement terminé…). De générations en générations, abreuvées d’histoires de princesses qui attendent le prince charmant qui les libèrera et leur apportera inévitablement le bonheur, les femmes ont été préparées, conditionnées, non seulement à devenir des épouses dociles, des « ménagères », mais en plus à le désirer, comme un accomplissement ! Et dans un grand élan de servitude volontaire – après lavage de cerveau et broyage social : peu de droits et beaucoup de devoirs –, la majorité des femmes sont tombées dans le panneau ! Mais certaines n’ont pas adhéré au modèle proposé, et je leur en suis reconnaissante car c’est grâce à elles que les choses ont commencé à évoluer.

Le conditionnement dont je parle concerne aussi les hommes, évidemment. Ma grand-mère – une femme ayant du caractère et une certaine culture scientifique – m’a raconté une anecdote qui en témoigne : dans les années 60, au cours d’un dîner, une discussion avec son voisin de table s’était orientée sur la génétique et plus précisément sur le nombre de chromosomes présents dans les cellules humaines. Eh bien, cet homme s’est exclamé de façon tout à fait sincère, et sans songer le moins du monde que cela puisse être offensant, qu’il était très surpris par ce qu’elle lui disait car il était persuadé que les femmes avaient, dans leurs cellules, moins de chromosomes que les hommes ! Soupir.

Je le concède, les choses ont un peu évolué… Mais les codes sociaux et les préjugés sexistes ont la vie dure.

LE DIABLE EST DANS LES DÉTAILS

Bien-sûr, certains hommes (et même certaines femmes) lèveront les yeux au ciel et prendront un ton condescendant pour lâcher : « Oui, enfin, ça va, cette histoire de prénom, c’est un détail, franchement ! Il y a des enfants qui meurent en Somalie, quand même ! ». Certes. Et je suis pour qu’on envoie massivement de la nourriture en Somalie, tout de suite. Mais notre civilisation est capable de faire plusieurs choses à la fois. Et parfois, les détails sont chargés d’une symbolique si lourde que leur importance en devient fondamentale. Donc, je préconise que l’on supprime définitivement, maintenant, cette convention sociale rétrograde qui consiste à appeler une femme mariée par le prénom de son mari. Et que la « ménagère de moins de 50 ans », si chère aux publicitaires, rejoigne, une bonne fois pour toutes, le cimetière des stéréotypes ringards.

Voilà pourquoi je me suis à nouveau énervée quand, la semaine dernière, le téléphone a sonné et qu’une voix venue d’un lointain centre d’appel m’a demandé :
— Bonjour, vous êtes bien Madame Pierre Colin ?
Ton méprisant pour répondre :
— Ah, non ! Je ne m’appelle pas Pierre, je suis une femme !
La personne au bout du fil m’a raccroché au nez. Parce que les démarcheurs, en plus de nous déranger, sont dépourvus de savoir-vivre.

Je m’appelle Anne, je suis une femme, je suis indépendante, et je n’ai pas besoin de mon mari pour exister et être une citoyenne à part entière, travailler, payer des impôts, voter.

Et le prochain qui m’appelle Pierre, je lui en colle une.


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À propos de l’auteur

ANNE GETTLIFFE

Consommatrice repentie, j'exerce un métier inintéressant par nécessité et j'écris des nouvelles par plaisir.

2 commentaires

  1. Ah! chère Anne, combien je vous comprends! J’ai pour ma part repris après quelques années de mariage mon nom de naissance (et que l’on ne parle pas de mon nom de jeune fille!) même si je reste mariée.
    Je ne supporte pas du tout cette façon d’entendre appeler un femme du nom de son mari, j’en ricane systématiquement en appelant alors le mari du nom de sa femme. Dans ce sens-là, ce qui se laisse entendre laisse tout le monde interloqué.
    On a eu du mal à obtenir la fin du mademoiselle sur les formulaires administratifs, donc on obtiendra un jour la fin des madame Pierre Colin.
    Merci à vous pour cette indignation revigorante.
    Capucine

    • Anne Gettliffe
      Anne Gettliffe le

      Merci Capucine, je suis bien contente de partager cette indignation avec vous !
      Plus encore, vous me faites prendre conscience de la ringardise de l’expression « nom de jeune fille » que j’ai utilisée sans y penser ! « Nom de naissance » est bien plus approprié !
      Il y a encore du travail pour se débarrasser des automatismes dont nous avons hérité…
      Et je suis d’accord avec vous : renverser les rôles est un excellent moyen de faire prendre conscience des discriminations qui persistent.
      Anne

      1

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