Comment j’ai accouché à la maison naturellement et sans douleur

Après avoir donné naissance à son premier enfant dans une maternité, notre journaliste Marie Pragout a choisi l’accouchement à domicile, assisté d’une sage-femme, pour le deuxième. Elle partage son expérience.

AAD, Accouchement à domicile
Jeanne, la fille de Marie Pragout, née à domicile. Crédit photo: La Pragout family.

lettrine, quand j’ai accouché de mon premier enfant, à la maternité des Bluets à Paris, je me suis dit « plus jamais ça ! ». Le terme de l’accouchement était dépassé depuis plusieurs jours. Le placenta était encore abondant. Les médecins ne voulaient prendre aucun risque : « S’il y a un problème vous pourriez nous faire un procès. Nous risquerions de le perdre, donc nous vous déclenchons. Si vous refusez, nous ne vous accueillerons pas à la maternité au moment de l’accouchement. » J’avais dû recevoir trois doses exponentielles d’ocytocine, l’hormone de déclenchement.

L’HÔPITAL ENTIER AVAIT DÉBARQUÉ

Les différentes doses administrées n’avaient d’abord produit aucun effet. Au bout de quelques jours, les produits cumulés avaient finalement déclenché la charge. La naissance avait été très violente. J’avais vomi, je m’étais évanouie puis réveillée au moment où l’enfant était en train de sortir. Je ne sentais rien à cause de la péridurale. J’étais seule dans la pièce avec mon compagnon. Je ne lâchais pas du regard le moniteur sur lequel défilait le pouls du bébé.

Soudain, les pics de la courbe du cœur s’étaient mis à fondre. De 150 battements par minute, ils étaient descendus à 140, 130, jusqu’à 60. La sonnette avait sonné. L’hôpital entier avait débarqué. Le cœur avait lâché. Dix secondes plus tard, les soignants avaient extirpé le bébé aux cuillères, et l’avaient massé. Son pouls était reparti. Je n’arrivais pas à croire ce qui arrivait. Je me sentais rompue, battue, privée d’une part de moi-même. Mon enfant était là mais il était sorti de moi sans que je m’en rende compte vraiment. Ce qui a rendu difficile mon lien avec lui. L’épisode l’a fait hurler nuit et jour pendant trois mois. Nous aussi.

DÉLICIEUSE SURPRISE

Les infirmières et aides-soignantes de la maternité ont paru soulagées lors de notre départ avec ce bébé hypertendu et tonitruant. La pédiatre nous a en revanche rassurés en nous disant que, d’expérience, les souffrances fœtales des bébés produisaient souvent de futurs adultes sérieux et précocement matures. A 12 ans, Félix correspond à cette description. J’aurais néanmoins souhaité que le début de sa vie se déroule de manière plus douce. J’ai encore parfois le sentiment tenace de ne pas être une mère à la hauteur avec lui.

Pour la naissance de mon deuxième enfant, je savais ce que je ne voulais pas. Je me suis renseignée. Quelle délicieuse surprise de découvrir qu’il était possible de donner naissance naturellement, chez soi ! J’ai trouvé aux Lilas une sage-femme à domicile, Sidonie. Elle faisait partie des rares militantes qui pratiquent encore en France, à leurs risques et périls (cliquer sur l’encadré ci-dessous pour en savoir plus).

Sage-femme à domicile : une profession risquée et en voie d’extinction
Depuis la loi Kouchner de 2002, qui impose aux maïeuticiennes une prime d’assurance prohibitive de 22 000 € par an, le nombre d’accouchements à domicile avec l’assistance d’une sage-femme a été divisé par deux. Il ne concerne désormais que 1 % des accouchements, pour 2 % en 2000. Nombreuses sont pourtant les femmes qui réclament le droit à disposer de leur corps. Moins de 60 sages-femmes accompagnent aujourd’hui la naissance à domicile. Soit une franche infime au sein de la profession, qui compte 29 000 praticiennes.

La rencontre s’est déroulée un peu comme un entretien de recrutement, en plus détendu. La praticienne doit d’abord s’assurer qu’elle peut se fier à la patiente. Justement, comme la plupart du temps elle ne peut pas contracter d’assurance, elle engage potentiellement sa responsabilité pénale. La relation qu’elle développe avec sa patiente se fonde sur une confiance réciproque, précieuse.

Les rendez-vous avec la sage-femme ont lieu à son cabinet. Les autres rendez-vous médicaux se déroulent à la maternité. Il s’agit de vérifier qu’il s’agit bien d’une grossesse « classique », que tous les voyants sont au vert pour accoucher naturellement, chez soi.

LES CONTRACTIONS ONT COMMENCÉ

Le jour J, les contractions ont commencé le soir. Cinq jours après le terme officiel comme pour le premier, mais cette fois sans chimie. J’ai appelé la sage-femme. Elle est arrivée une heure plus tard avec son matériel et sa voiture en cas de problème. La maternité se trouvait à moins d’une demi-heure.

Nous avions installé des matelas dans le salon avec des draps et une bâche dessous pour protéger le matelas. Des fruits étaient prêts pour l’après-naissance. Vers minuit, la sage-femme m’a massée. Puis tout le monde est allé dormir. Les contractions étaient encore légères. Vers 1 heure du matin, le noir et le silence régnaient dans la maison. Le travail pouvait commencer. Je n’ai pas allumé les lumières. J’avais froid. Je me suis recouverte de la couverture en laine à carreaux que m’avait offerte ma grand-mère.

SANS DOULEUR

Instinctivement, je me sentais à l’aise à quatre pattes, animale. J’ondulais du bassin à mesure que les vagues des contractions me traversaient. À chaque contraction/expiration, je chantais l’Ohm avec un son très grave, terrestre. Linguiste de formation et chanteuse amateur, je savais d’expérience que la voyelle « o » résonnait dans le bas-ventre et détendait les tissus de cette région.

Lors de l’inspiration, je reprenais mon souffle, par le nez, comme une méditation. Ces vagues de son, d’air et d’ondulation, dans le noir et le silence de la nuit, me traversaient comme une transe. Je n’ai ressenti aucune douleur. Seulement cet état primitif, animal, que je n’avais jamais connu avant, mais qui m’était agréablement familier.

« TU PEUX POUSSER »

Pendant ce temps, mon compagnon, Robin, observait à quelques mètres, un chocolat chaud dans les mains. Sidonie était à l’autre bout de la pièce, discrète. Elle n’a pas prononcé un seul mot pendant cette transe, qu’on appelle généralement le travail. Puis mes sons ont changé de tonalité. Ils sont devenus encore plus graves et continus cette fois. Plus proches du « ouh » d’un loup que de l’Ohm. J’étais parcourue de frissons. Je me suis accroupie sur mes deux pieds. Mon corps entier était mobilisé par le passage du bébé.

Pour la première fois de la nuit, Sidonie a parlé. « Tu peux pousser si tu veux, il est là. » J’ai eu la sensation d’un continent qui se déchirait pour laisser passer la mer, au milieu. La poussée s’est avérée tellement forte que le bébé a été propulsé comme un bouchon de champagne. Il a glissé sur les mains de Robin, disposées pour le recevoir délicatement, et continué sa glissade sur le drap.

UN BÉBÉ NATUREL

Il était né « coiffé » [entouré de la poche de liquide amniotique, N.D.L.R.] : un signe de chance nous avait dit Sidonie en riant. La poche des eaux ne s’était rompue qu’à la sortie du bébé. Elle nous avait tous éclaboussés et expliquait la glissade, liquide, hilarante, cartoonesque.

Robin a ensuite coupé le cordon du petit poisson et participé à l’examen du placenta avec Sidonie. Pendant ce temps, Jeanne me tétait. Il était 3 heures du matin. J’étais abasourdie par le fait qu’elle soit déjà là, si vite, si facilement.

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Pendant les mois qui suivirent, Jeanne n’a que très rarement pleuré. Elle a surtout dormi, baillé, tété, observé le monde. La première fois qu’elle a vu le pédiatre, il nous a fait part de son émerveillement face à l’absence de stress qu’exprimait le bébé, contrairement à ceux qu’il examinait habituellement. C’était un bébé naturel, qui était né dans une petite maison, à 50 mètres de là. Jeanne a à présent quatre ans. Elle témoigne d’une facilité déconcertante à vivre.

L’accouchement à domicile, infos pratiques
• Il existe des listes de sages-femmes qui exercent l’accompagnement à domicile (AAD), par département. Elles ne sont pas exhaustives. Le bouche-à-oreille fonctionne aussi.
• Prévoir un honoraire de 1 000 à 2 000 € pour la sage-femme.
• Pour que la sage-femme accepte d’accompagner à domicile, la femme enceinte doit présenter une grossesse « classique », sans risque connu de complication. Elle doit avoir moins de 40 ans et habiter à moins d’une demi-heure d’une maternité, en cas de nécessité d’hospitalisation.

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À propos de l’auteur

MARIE PRAGOUT

Journaliste, auteure et traductrice dans les champs social et écologique, j'ai quitté Paris en 2017 pour effectuer mon retour à la terre en Charente limousine, où j'ai grandi.

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