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Épisode 3 : L’histoire du veau sacrifié parce qu’il était trop beau

Végétarienne depuis le scandale des abattoirs, Sylvie Barrans nous raconte le mythe du veau Epaphos et la satisfaction d’une nouvelle vie sans viande.

Crédit photo : Jjron.
Crédit photo : Jjron.

Une histoire vraie du Pays basque, mais qui frise la mythologie. Imaginez. Un veau magnifique dont la maman est montbéliarde et le papa un formidable Blanc Bleu, ces bœufs proches de Zeus et de l’Olympe. Après quelques mois dans une étable confortable, mon veau, il est tellement beau qu’il dépasse ses copains de près de 100 kilos. Vif, il aime la vie. Il est encore, comme on dit, « élevé sous la mère ». Quelle expression cruelle, quand on y réfléchit.

Flash back. Entendre son boucher, à Paris, alors qu’il fait nuit, qu’il tombe des trombes d’eau dehors, qu’il vous tarde de rentrer, vous rassurer en vous expliquant que la tranche pâle de viande qu’il vous emballe et que vous allez paner d’œufs, de chapelure et de citron parce que votre mère, à vous, faisait comme ça, le boucher, donc, vous affirme avec force, de ce ton couillu de l’artisan fier de son produit : « Et en qualité, on fait pas mieux, le petit a été élevé sous la mère ! »

GARDÉ À L’OMBRE COMME UN OTAGE

Veau mythique, je ne t’ai pas connu, mais je sais qu’après quelques mois, un camion t’a amené à l’abattoir bien avant tes copains, sacrifié parce que tu étais devenu trop gros, trop beau ? Cela ne veut pas dire que du coté de la ferme il y ait de la cruauté. Tous les paysans bio rencontrés au cours de mes pérégrinations m’ont sincèrement affirmé aimer leurs bêtes. Mais à la question : « Tes bêtes, tu les accompagnes jusqu’au bout, tu rentres dans l’abattoir ? », la réponse est toujours : « Ah non, je ne pourrais pas… ».

La paysanne qui gère tout ça est une jeune femme courageuse, battante, belle de cette énergie des femmes qui dirigent leur vie et leur ferme. Elle ne torture pas les veaux comme certains dans des containers de métal, les nourrissant par un trou dont on voit seul le petit mufle sortir pour téter. Mais oui ma cocotte, la viande blanche des veaux, elle vient d’un animal gardé à l’ombre comme un otage. Dès que que veau forcit, s’il gambade dans les prés, sa viande devient rouge et invendable à nous les Français, bande de débilos avec notre exigence de viande de veau blanche.

Ce veau n’est déjà plus. Mais je vais le baptiser Epaphos, nom d’un fils de Zeus, le dieu des dieux. Il a été vendu au prix du kilo de viande bio. De grands chefs étoilés le cuisinent en ce moment en plats à la hauteur de leur art. Je ne suis plus concernée. Cela fait un an que je ne mange plus d’animaux et cela me permet de vivre ce genre d’histoire sans me sentir mal, tout en ressentant beaucoup de compassion.

Physiquement, après 4 kilos perdus les premiers mois, mon poids s’est stabilisé. Mais ce n’est pas l’essentiel. J’ai beaucoup d’énergie et grimpe à vélo des cotes que je n’essayais même pas d’attaquer il y a un an. Mes analyses sanguines sont bonnes, sauf un peu trop de potassium. Je fais des orgies d’œufs (mollets sur épinards crus, pignons et vinaigrette tiède), d’huile d’olive (sur pain grillé de mon boulanger paysan, frotté d’ail et trois grains de fleur de sel de l’ile de Ré), de pâtes (sauce tomate, vieux parmesan et feuilles de blettes effilées crues balancées à la dernière seconde).

UN BESOIN VITAL DE COMMUNIQUER AVEC LES ANIMAUX

Devenir végétarienne me rend curieuse. Par exemple une amie m’a parlé des graines de chia, du coup un petit sac attend la bonne recette dans ma cuisine. Parfois, il est compliqué de mettre en équilibre de bons aliments avec le respect d’une alimentation locale, sans empreinte CO2 explosive : chia et quinoa viennent d’Amérique centrale et du Sud. Dois je me retourner vers le quinoa français, qui commence à se développer, et mettre en danger les petits paysans d’Amérique ? Ou dois je continuer à acheter ces petites graines après leur voyage de 10 000 km ?

Plus subtil, j’ai vraiment un besoin vital de communiquer avec tous les animaux. Limite mémère à chien-chien qui s’adresse à l’épagneul en ignorant son maître sur le banc. Les araignées du matin. Le deal passé avec elles ? Si elles rentrent dans la maison je ne crie pas, mais je les balance en douceur dans le jardin. Les chats, les chiens, les ânes, les chevaux, les lézards, les oiseaux, les hérissons, les écureuils… il me semble qu’aujourd’hui je communique directement avec eux, de manière plus forte qu’avant, j’ai besoin de leur regard (ah ah le regard de l’araignée, j’ai du mal c’est vrai).

Maintenant voici Pâques. Pour la première fois je vais lâcher la main de toutes ces femmes, mes farouches ancêtres, et ne pas cuisiner cet agneau pascal sublime et traditionnel des Charentes. Pourtant il m’arrive d’acheter du poulet, ou des steaks pour mes amis ou mes enfants, mais là l’agneau, je ne peux plus. Nous irons probablement au restaurant.


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À propos de l’auteur

SYLVIE BARRANS

Journaliste free-lance, j'habite le Sud Ouest de la France et j'écris sur l'écologie.

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