Les cartels du lait

Le récit édifiant de la guerre laitière. Comment les groupes Danone, Bel, Lactalis mettent la corde au cou des petits fermiers et standardisent à outrance la production de l’or blanc.

Montage : La Rédaction, à partir d'une photo de France BleuLe genre
Enquête journalistique.

Le pitch
Où l’on découvre la manière dont les géants du lait (Bel, Danone, Lactalis, Savencia, Sodiaal…) s’entendent en vue de contrôler et remodeler le marché mondial au détriment des petits producteurs, des ruminants et des amateurs de fromage au lait cru.

Les auteurs
L’ouvrage est co-écrit par Elsa Casalegno, journaliste à La France Agricole et par Karl Laske, journaliste à Mediapart. Avec la collaboration de Nicolas Cori, journaliste aux Jours.

Mon humble avis
Ce gros livre se lit comme un roman d’espionnage palpitant : on y croise des petits éleveurs au bord du suicide/révoltés depuis la fin des quotas laitiers et l’effondrement des prix, un ministre de l’Agriculture qui écrit sous la dictée des grandes entreprises, des fermes-usines de 50 000 vaches, le responsable chinois de l’affaire du lait empoisonné à la mélamine venu faire des affaires en Bretagne, de hautes tours de séchage de lait édifiées un peu partout, des PDG qui se réunissent clandestinement dans des palaces avec des téléphones portables achetés sous des noms d’emprunt, des vaches malades et/ou boostées, des circuits d’argent complexes qui atterrissent aux Îles Vierges ou au Luxembourg, la nouvelle passion des industriels pour les propriétés émulsifiantes du lactosérum déshydraté, un fromager qui a de plus en plus de mal à s’approvisionner en saint-nectaire et époisses au lait cru… À travers ce récit folklorique des enjeux économiques globaux de la filière laitière, les auteurs offrent une vision précise des outrances du capitalisme.

Lorsqu’il incita, en 1954, tous les enfants français à boire « un verre de lait par jour », Pierre Mendès France se doutait-il qu’il favoriserait à ce point le productivisme ?

Source : SHCB
Décembre 1954, archive issue de la collection de la SHCB, Société d’Histoire de Châtelet-en-Brie (Seine-et-Marne)

Une phrase du livre
« Ces dernières années, l’objectif de la communication effrénée du lobby laitier a été, d’un côté, “la réponse aux détracteurs du lait” et de l’autre, “de porter des discours de réaffirmation” par des campagnes soutenant la recommandation de consommer trois produits laitiers par jour. »

Un extrait du livre
« Dans la ferme géante saoudienne, de simples toits de tôle ondulée apportent de l’ombre aux 37 000 vaches noir et blanc, de race Holstein (1). Dans cette région, les températures dépassent parfois 50 degrés en été. Or les Holstein sont des vaches peu adaptées aux grandes chaleurs. Leur température de confort se situe entre 0 et 15 degrés. Selon des études américaines, le seuil de stress thermique de ces vaches vivant dans un milieu très sec se situerait autour de 27 degrés. Au-delà de 40 degrés, elles se trouvent en situation de stress majeur. À Al-Safi, il a donc fallu leur installer d’énormes ventilateurs et des brumisateurs pour les rafraîchir. Selon les explications publiées par Danone, les vaches sont en “stabulation libre”, c’est-à-dire libres de se déplacer dans l’étable, et les “structures couvertes” sont “équipées de rideaux et de ventilation humides”. Les vaches sont traites trois fois par jours dans 6 salles de traite, qui comptent entre 80 et 120 postes de traite […]. Le lait est refroidi et envoyé quelques centaines de mètres plus loin à l’usine. Le complexe d’Al-Safi mobilise 1 400 employés  – pour beaucoup des Bangladais, des Népalais ou des Pakistanais sous-payés –, ainsi que des cadres français, hollandais ou danois pour gérer la ferme, et du personnel scientifique – généticiens, nutritionnistes, une dizaine de vétérinaires. La productivité des vaches est étroitement surveillée. »

(1) Quelques images de la ferme saoudienne de Danone, comme ici dans le film promotionnel de DeLaval EnDurance TM :

Elsa Casalegno et Karl Laske, avec Nicolas Cori, Les cartels du lait, Don Quichotte, 2015, 526 pages.

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À propos de l’auteur

EMMANUELLE VEIL

Journaliste, co-fondatrice du journal minimal, je suis spécialiste des questions de société.

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