Épisode 1 : Le soleil vient de se lever

Je suis née au début des années 70, juste avant la première crise pétrolière, dans une famille de la classe moyenne. Le climat dans lequel j’ai grandi était un curieux mélange entre une certaine nostalgie des Trente Glorieuses et un enthousiasme provoqué par les avancées en matière de liberté individuelle.

Dans les années 90, je me suis installée dans une vie confortable avec un mari et un travail tout neuf. Dans les années 2000, nous avons eu deux enfants. Et j’ai goûté pleinement les joies du confort moderne et de la consommation. Dans les journaux, on se préoccupait du moral des ménages. Nos dirigeants disaient qu’il fallait consommer pour relancer la croissance. Et que le chômage finirait par reculer parce qu’avec le retour d’une bonne croissance bien vigoureuse, on relancerait l’économie et on créerait des emplois.

DES SOURIRES ET DE LA JOIE

Alors j’ai consommé, sans vergogne et sans frein. Car non seulement c’était une bonne chose pour l’économie mais cela ne pouvait m’apporter que plénitude et sérénité. Car la croissance c’est la promesse du bonheur, la croissance ce sont des sourires et de la joie, du soleil et des paysages bucoliques… Comme dans la pub Ricoré.

Avec conviction, chaque semaine pendant des années, j’ai slalomé dans les rayons de mon supermarché pour remplir à ras bord mon caddie avec de la nourriture, du shampooing, des jouets, des fournitures scolaires… J’ai jeté ce qui ne marchait plus car cela m’aurait coûté plus cher de le faire réparer. Et j’ai remplacé ma télé par une plus grosse, parce que j’en avais les moyens.

IL Y A TROIS JOURS, J’AI EU LA NAUSEE

J’étais devant le rayon des yaourts et je ne trouvais pas ceux que j’avais l’habitude de prendre. Et face à la quantité phénoménale de yaourts différents – nature, aux fruits, avec ou sans morceaux, allégés, bio, à la grecque, brassés, au chocolat, à la vanille, au citron, à la pistache, au lait de chèvre ou de soja, sans sucre ajouté, avec de la vitamine D, avec de la crème, à l’unité, par paquets de 8 ou de 16, en pots, en verre ou en plastique – j’ai eu le tournis, la nausée, envie de fuir. J’ai poussé mon caddie dans l’allée, fait la queue à la caisse, payé ce que j’avais dans mon caddie à moitié rempli et je suis rentrée chez moi, avec un sentiment mêlé de lassitude et d’agacement. J’ai mis cela sur le compte de la fatigue.

50 000 YAOURTS

Évidemment, la pénurie yaourtière dans notre frigo a contrarié mes enfants qui ne comprenaient pas ce qui m’avait pris d’oublier les yaourts ! J’étais de sale humeur et je ne comprenais pas pourquoi. J’ai braillé que c’était quand même absurde qu’il faille choisir parmi 50 000 variétés différentes de yaourts ! Et est-ce que, si on arrêtait tout simplement d’en acheter, on serait vraiment plus malheureux ?

Soumise à la nécessité d’assurer le bien-être de mes enfants « qui sont en pleine croissance et qui doivent manger des produits laitiers », le lendemain, j’ai acheté des foutus yaourts à la supérette de mon quartier avec la sensation absurde d’abdiquer.

Exprès, comme une revanche vaine sur je-ne-savais-quoi, j’ai acheté les yaourts les plus simples possible, nature et sans aucun « bifidus » (celui qui rend mince et svelte rien qu’en regardant le pot).

À cet instant précis, ma vie ne ressemblait pas du tout à la pub Ricoré.

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À propos de l’auteur

ANNE GETTLIFFE

Consommatrice repentie, écolo convaincue, j'ai compris récemment qu'on n'a qu'une vie et j’ai décidé de changer la mienne pour qu'elle soit plus légère ! J'ai donc fait de mes passions mon métier : je suis devenue comédienne et auteure à plein temps.

10 commentaires

  1. très beau début de réflexion qui exprime si bien ce que l’on ressent confusément ! et encore, la question des desserts lactés, aussi pléthoriques, n’est pas abordée, sans parler du coût de cette surconsommation en terme d’impact écologique… Il est bien loin le temps de nos yaourts en pot de verre consigné, ou même de la yaourtière Seb de maman qui nous faisait nos yaourts le soir, tout frais pour le petit déjeuner du lendemain…
    Une piste pour répondre en partie à ton article: réduire le choix au « bio », qui te désintoxique l’organisme rien qu’en regardant l’étiquette 😉

  2. Bravo,
    superbe début de mise en scene.
    Je ne sais ce que sera la suite mais je ne peux qu’abonder.
    Cependant il faut mieux savoir qu’un Ile de France, pour aller vers le bio il faut avoir les moyens. La seule solution est de reduire la consommation, ne plus regarder la TV et dire sop à la consommation pour la consommation.

  3. Anne Collins

    Je suis ravie que mon texte vous plaise. Merci pour vos commentaires. Je ne peux qu’adhérer à vos suggestions : consommer moins et consommer mieux ! 🙂

  4. J’ai refléchi à la classe moyenne, je dirais medium; j’ai souri aux avancées en matière de liberté individuelle, j’ai fait Mai 68 dans les cafés du 8eme.
    J’ai compati devant le rayon des yaourts alors que c’est ma copine qui fait les courses (hirk hirk hirk rire sardonique) et que c’est moi qui rale quand il n’y a pas « les miens ».
    J’ai beaucoup aimé revoir la pub de l’ami Ricoré; et pour ma part j’y crois encore, je vais vivre ça… avec mes petits enfants bien sûr mais il y a des endroits où c’est possible. Certes sans doute loin de Paris et après une longue vie professionnelle. Alors oui tenez le coup vous jeunes gens qui payez les retraites des purs produits du baby boom que je suis. Merci merci merci.

    • Anne Collins

      Ami retraité, je te souhaite de profiter au maximum d’un repos qui, j’en suis sûre, est mérité ! 🙂

  5. Salut! Ben moi, je vis seule et en retraite, je n’achète que des yaourts basiques (mais bios, quand même, et pas ceux de la marque du supermarché parce que ça vire au magasin soviétique). En plus, ils sont attachés par quatre, sans emballage supplémentaire.

  6. Escussez-moi de parler en Espagnol.
    A mi me sucedía lo mismo en los años 90 cuando me encontraba delante del lineal de los yogures.
    En aquella época viajé a Rusia de vacaciones y entré en un Supermercado ruso. Fue sorprendente: una empleada, con un gran delantal blanco estaba dispuesta a atenderme delante de un lineal enorme prácticamente vacío. Pero, si mirabas con detenimiento veías un montoncito de yogures en una esquina, otro de paquetes de mantequilla en otra, algunas cajas de leche en otra,.. La tienda tenía de todo, yogurt, leche, mantequilla, … Pero sin marcas. De un relajante color blanco!!! Y allí comprendí: para comer yogurt no necesito ir a una tienda en el que me ofrezcan 50000 clases de yogurt. Desde entonces ya no compro los yogures en el lineal del supermercado sino en mercados locales que sólo me ofrecen un producto y me regalan paz y bienestar.

  7. Bonjour et merci pour vos articles,
    je ressens la même chose dans tous les rayons du supermarché. Tout me semble rempli de choses futiles, il y a tellement de choix qu’on n’arrive plus a trouver ce dont on a besoin.
    Je fuis ces lieux au profit de Biocoop pour l’épicerie et de magasins de producteurs pour le frais. Des endroits a taille humaine ou je n’ai de plus pas peur de perdre mes enfants et où ils peuvent particper à la tâche.

    • Anne Collins

      Merci Justine pour ce témoignage ! 🙂
      Votre définition des petits commerces, « des endroits à taille humaine », pointe précisément ce que l’on perd dans ces gigantesques supermarchés : rien moins que notre humanité !

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