Épisode 23 : Les lapsus de mon smartphone et autres leçons technologiques sur la liberté

Le minimaliste Pierre Roubin n’a plus d’ordinateur. Il utilise énormément son smartphone et ferraille avec les intelligences artificielles pour rester le plus libre possible !

Pierre Roubin, Mes 43 objets
Pierre Roubin (selfie).

lettrine, mon smartphone s’est très bien adapté à ma dictée. Bien sûr les fautes sont fréquentes mais globalement cela va très très vite. Je peux dire aujourd’hui que mon téléphone me permet de pourvoir à toutes mes tâches professionnelles principales. C’est notamment l’un des apprentissages de cette fantastique aventure [voir l’épisode 3 : Comment je vais essayer de me passer d’ordinateur].

L’exercice de la dictée, sur mon téléphone un peu balbutiant, là encore, a été riche d’enseignements. Beaucoup de mots sont largement réinterprétés, dans le sens où la sonorité même peut prêter à de multiples confusions. Je dirais même à de multiples collisions, entre un monde ancien, peut-être plus littéraire, et un monde nouveau. Je vais donner un exemple, ce sera plus clair.

CONDITIONNEMENT

Dans une phrase ce matin, j’ai dicté : « Les semaines s’écoulent tranquillement, les week-ends s’enchainent, tout va bien. » La transcription immédiate de cette phrase dans le téléphone a été littéralement : « Les semaines c’est cool tranquillement, les week-ends sans chaîne, tout va bien. » Je comprends bien la mécanique : c’est évident que j’ai beaucoup plus souvent écrit dans mes SMS : « c’est cool », que le présent de l’indicatif du verbe s’écouler dans sa forme pronominale. J’imagine que pour mon téléphone, statistiquement, il y a infiniment plus de chances pour que le son qu’il entend doive être rattaché à l’espèce d’interjection niaise : « c’est cool ».

Alors je sais que certains vont me dire : Pierre, tu penses a trop de choses, t’es trop philo. Mais je ne peux pas m’empêcher de penser ici, que nos outils nous conditionnent dans le sens d’une restriction de nos opportunités. Tous nos outils d’aujourd’hui comportent des outils d’écriture prédictive. Quand je tape les premières lettres d’un mot dans une discussion SMS, aussitôt des mots complets apparaissent, qui correspondent statistiquement à ce que je pourrais vouloir dire. Si je cède à la facilité en enchaînant les prédictions qui sont données, mécaniquement mon champ d’expression rétrécit. Il rétrécit techniquement car en choisissant un mot déjà utilisé je renforce la statistique qui me fera obtenir la même prédiction lors d’une prochaine saisie. Culturellement il me propose de réduire mes mots à ceux que j’ai déjà utilisés.

OCCURRENCES STATISTIQUES

Ce serait tellement rigolo d’avoir un téléphone qui propose « s’écoule » à la place de c’est cool. Ce serait tellement plus créatif, tellement plus enrichissant, tellement plus disruptif pour reprendre ici un mot à la mode. On rigole, mais en fait on ne rigole qu’à moitié. Parce que cette mécanique est présente nativement dans tous les processus d’intelligence artificielle. La réalité devient une combinaison d’occurrences statistiques. Je ne sais pas si c’est bien ou si c’est mal, je n’ai pas encore beaucoup réfléchi à la question. Je vais le faire.

Sans même parler d’intelligence artificielle, on retrouve exactement le même phénomène avec le Web. Internet est un univers immense, un océan de partage, d’expériences et de compétences, de liberté et d’opportunités. Sans doute un élément d’émancipation, de lutte aussi contre le savoir des élites, bref c’est une formidable opportunité.

DE QUOI JE ME MÊLE ?

Or malheureusement, j’ai dû constater que beaucoup de nos recherches sur Internet peuvent s’avérer navrantes. Dans la plupart des grands navigateurs du marché, Chrome, Firefox ou Internet Explorer, toutes nos recherches sont enregistrées ; dès que je tape un mot, une précédente consultation va m’être suggérée. Si j’ai eu le malheur de chercher puis d’acheter un matelas sur Internet, il est certain que toutes mes pages vont être tapissées de publicités pour des matelas. C’est un peu énervant tellement le processus est grossier.

Mais là où ça devient très énervant, c’est quand vous l’avez déjà acheté votre matelas, et que les pages, aussi bien sur votre ordinateur que sur votre téléphone, sans que l’on ait compris comment, vous proposent encore des multitudes de matelas !

LE GRAND SUPERMARCHÉ DU WEB

Cette logique de détection de mes pages lues et de mes centres d’intérêt répond à une logique de marchandisation. On a bien compris, on n’est pas trop bête. Aucune innovation là-dedans, c’est la logique de la tête de gondole dans un supermarché. Mais elle me paraît dangereuse, car je me rends dans un supermarché pour faire les courses, pas pour me former, me cultiver, ou m’éduquer. Or sur Internet c’est une même logique qui prévaut partout. Et finalement, d’un immense espace des possibles et de liberté, nous nous retrouvons avec une toute petite lucarne sur l’univers, hyper restreinte à mes affinités commerciales, culturelles ou communautaires.

C’est pourquoi, pour ma part, j’ai désinstallé Chrome, je n’utilise jamais Internet Explorer, je me suis rendu sur les outils de gestion de la confidentialité de mon compte Google, et j’ai tout décoché. Régulièrement Google est en panique car il n’arrive pas à me suivre, il ne sait pas où je vais, toutes mes recherches sont relativement ardues à décortiquer, mais au moins je peux contempler devant moi l’horizon, et pas seulement la fenêtre du voisin d’en face.

SORTIR DE L’ENTONNOIR

J’utilise Ecosia comme moteur de recherche, c’est un modèle très intelligent qui replante un arbre à chaque fois qu’un annonceur ressort dans une requête. C’est un modèle malin respectueux de tous, de l’internaute, de l’annonceur, et bien sûr de la planète. Je me sers aussi de Vivaldi comme navigateur.

J’essaie de ne plus me servir de ces énormes sites qui nous font tous manger la même chose et dormir au même endroit : Trip Advisor, La Fourchette ou Booking. L’avis des autres m’intéresse jusqu’à un certain point – à la dictée, mon téléphone a écrit : « La vie des autres m’intéresse jusqu’à un certain. » ! Quelque part j’ai l’impression de retrouver aujourd’hui sur le Net, des choses qui m’exaspéraient autrefois lorsque je voyageais. Quand j’arrivais à Bangkok, j’étais certain de retrouver tous les Français au même endroit, dans le premier hôtel cité par Le Guide du Routard à la catégorie « bon marché ». Je ne me perdais pas, j’étais toujours guidé. Je retrouvais des compatriotes qui parlaient ma langue, bien souvent on venait des mêmes villes, on était jeunes et roots, quelque part on était un peu les mêmes.

PARTIR À L’AVENTURE

Mais finalement on passait des soirées à boire des bières dans la guest house, à parler de la France, plus que du pays que l’on venait visiter. A l’époque j’avais laissé tomber Le Guide du Routard, pour trouver exactement la même chose avec le Lonely Planet. L’avantage c’est que j’ai amélioré mon anglais. J’ai donc laissé tomber les guides pour partir un peu plus à l’aventure. Mais de temps en temps quand même je consultais Le Guide du Routard pour savoir où est-ce que je ne devais pas aller…

Toujours préférer la petite porte à côté, toujours rentrer sous un porche, tenter la petite lumière qui intrigue plutôt que la grosse enseigne qui rassure. Préférer la probable surprise, à l’assurance mièvre et galvaudée.

Mes 43 objets : la liste
#1 un livre
#2 un stylo
#3 un carnet
#4 un costume bleu
#5 un costume noir
#6 une chemise bleue
#7 une chemise blanche et ses boutons de manchette
#8 une chemise rose
#9 une cravate
#10 un Jean
#11 une paire de chaussettes de contention
#12 une paire de chaussettes noires
#13 un short de running
#14 une paire de chaussures de costume
#15 une paire de chaussures habillées
#16 une paire de chaussures de running
#17 un pull (marin)
#18 un bonnet
#19 une écharpe
#20 un caleçon
#21 un 2e caleçon
#22 un 3e caleçon
#23 une brosse à dents
#24 une montre
#25 des écouteurs (avec micro)
#26 un smartphone
#27 un vélo
#28 une cape de pluie
#29 un t-shirt de running
#30 un 2e t-shirt
#31 un 3e t-shirt
#32 une casquette
#33 une fouta
#34 un maillot de bain
#35 une ceinture
#36 des lunettes de soleil
#37 un short d’été
#38 un sac à dos (22 litres)
#39 une tondeuse à barbe
#40 un pantalon casual
#41 un manteau habillé
#42 une valise cabine
#43 mon parfum

Voir tous les épisodes de Mes 43 objets


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À propos de l’auteur

PIERRE ROUBIN

Ma démarche minimaliste est très matérialiste (au sens de pragmatique), urbaine, et en même temps réflexive. Je suis philosophe de formation donc j'aime bien manipuler aussi les idées.

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