Épisode 20 : Comment ne pas se prendre une très belle veste

Dans le précédent épisode, le minimaliste Pierre Roubin errait avec son fils dans un centre commercial. Cette fois-ci il y retourne, seul, et flashe sur une veste.

veste homme
Illustration : Pixabay.

lettrine il y a encore beaucoup de choses que je veux sonder, notamment cette expérience du centre commercial. J’ai envie de comprendre comment fonctionne l’envie d’une chose, j’ai envie de décortiquer les mécanismes qui sont à l’œuvre, en épluchant toutes les sensations une par une. Alors je retourne dans le centre commercial. Ça tombe bien, il est ouvert le dimanche, comme un certain nombre d’entre eux qui ont obtenu une autorisation.

Ce cheminement a ceci de bon que je connais parfaitement tous mes objets (voir la liste en bas de l’article) et pour chacun d’eux, je sais exactement ce que je veux, ce que j’en attends. En arrivant ici, je me dis que je n’ai besoin de rien. Je déambule dans le centre commercial juste pour le plaisir. D’ailleurs je crois qu’on n’y a pensé, car ça et là il y a des canapés dans lesquels on peut s’asseoir, ainsi qu’un piano et des chaises renversées, un peu comme dans les jardins du Luxembourg ou des Tuileries. Pour mon plaisir donc, je flâne.

QU’EST-CE QUI ME PLAÎT EN ELLE ?

Les boutiques sont luxueuses. Tous les articles sont parfaitement présentés, sur des mannequins aux poses très inspirées, avec des éclairages dignes de studio de photographie. Je rentre dans la boutique Tommy Hilfiger. Je me promène entre les quelques consoles, et j’avoue profiter d’une savoureuse tranquillité. En effet le vendeur est en train de déballer une livraison qu’il vient de recevoir. C’est fort appréciable. Sur les consoles, j’admire les chemises parfaitement pliées, des pulls soigneusement alignés, des cravates verticalement droites, des cintres tous régulièrement espacés. Je sais que cela peut paraître idiot mais tous ces articles soigneusement rangés me font du bien. L’ambiance est feutrée, comme si l’amas de vêtements et la configuration de la boutique nous protégeaient un peu du bruit ambiant.

Je tombe sur une jolie veste, je ne sais pas ce qui me plaît en elle ? Très concrètement, cela n’est peut être que le reflet de la lumière sur l’épaule, car de là où j’étais quand je me suis dirigé vers elle, on ne voyait que l’épaule et la manche gauche. Mais je m’approche et en effet le motif est joli. J’écarte un peu le cintre pour dégager la vue, les boutons sont jolis, la coupe est prometteuse. Intéressant ! Je sens que je suis en train de me faire embobiner, mais à ce stade je n’ai encore rien commis d’irrémédiable. Je regarde, c’est tout. Oh et puis zut après tout on a bien le droit de se faire plaisir, acheter n’est pas un péché !

JE FAIS TOUJOURS CELA DEVANT UNE GLACE

Non, sérieusement, cette veste est jolie, je me verrais très bien avec. Elle a un petit côté british, très classe, qui me semble assez bien me correspondre. C’est tout, c’est comme ça, je me reconnais en elle. J’ai l’impression qu’elle et moi, on s’est trouvés. Je suis certain qu’avec une veste comme ça, la plupart des femmes se retourneront sur mon passage, que beaucoup d’hommes sans le dire, me jalouseront. Le tissu est agréable, il a l’air riche, j’ai l’impression que la laine vient de grandes plaines d’Écosse où des moutons gras paissent tranquillement. Non, c’est certain, avec cette veste je serai un vrai gentleman.

Bon… je sais bien qu’à un moment ou à un autre il va falloir que je me préoccupe du prix. Il y a bien des petites étiquettes qui pendent, mais je crains un peu de regarder. J’ôte la veste du cintre et je la passe. Le tissu est lourd comme promis, et soyeux… je rentre mon ventre et je gonfle un peu les pectoraux, voilà : dans la glace l’image est presque parfaite. Je fais toujours cela devant une glace, c’est une sorte de réflexe. Je prends aussi un air un peu inspiré, avec les yeux plissés et la tête sur le côté. Je mets les mains dans les poches, franchement je me trouve super.

Je retourne l’étiquette avec un peu d’appréhension, mais en même temps une solide détermination. Cette veste me plaît bon sang ! Elle est vraiment faite pour moi, le magasin est calme, il y a une petite musique douce avec de la flûte irlandaise, l’éclairage est tellement bien qu’on ne voit même pas ma légère perte de cheveux sur le dessus.

OH, ET PUIS ZUT !

475 €. Quatre cent soixante quinze euros ! Je déglutis, je regarde encore, je lève la tête pour chercher des yeux le panneau qui annonce une quelconque promotion. Nous sommes le 15 octobre, il n’a rien de chez rien. Pas de solution de ce côté-là. En même temps elle est vraiment bien cette veste, et puis c’est le prix que ça vaut, après tout pour une veste cousu main dans un atelier des Shetland tout au fond d’un vieux château écossais. Franchement non, c’est le prix que ça vaut. Et puis ce prix exorbitant me confirme que c’est vraiment une très belle veste. Et puis zut je la mérite quand même. Et puis personne d’autre que moi n’est censé connaître son prix. Je pourrais très bien dire que j’ai fait une super affaire en la négociant moitié moins cher ou que j’ai eu la chance de tomber sur une fin de stock qui m’allait parfaitement. Non vraiment une super occasion, un truc qui n’arrive pas souvent dans une vie, vraiment quelque chose à ne pas rater.

Et puis la qualité est tellement belle que je vais certainement pouvoir la garder dix ans. C’est ça la qualité ! La qualité c’est beau ça dure longtemps, donc ça vaut super cher. Normal. Finalement si on divise le prix par dix ça fait jamais que 46,5 € par an. Franchement pour 46,5 € par an, là ça vaut vraiment le coup. Mais en même temps dix ans avec cette allure de gentleman farmer ça va être long. Je suis pas sûr de pas en avoir marre au bout de quelques années. Si j’essaie de penser aux vêtements que j’ai depuis dix ans, en fait je n’en trouve aucun.

ELLE M’OBSÈDE. JE L’AI VUE, JE LA VEUX

Je me fais un peu des nœuds au cerveau. Si je prends cette veste j’aurai l’impression d’être super classe, et en même temps d’avoir fait une terrible connerie. Or les deux vont difficilement ensemble. Je ne peux pas ne pas l’acheter. Si j’hésite c’est simplement que je n’ai pas trouvé la bonne explication, la bonne histoire à raconter. Ce qui correspond exactement à moi, plus le vêtement, plus les autres qui vont juger. Il y a forcément une belle histoire. Mon dieu qu’est-ce que tout ça est compliqué !

Je commence en avoir marre, voilà vingt minutes que je suis dans la boutique. Essayer cette veste, la passer, me regarder dans la glace, la remettre sur son cintre, hésiter, retourner, faire semblant de m’intéresser à autre chose. Comme si j’avais des milliers d’euros à dépenser dans cette boutique. Je regarde les cravates, alors qu’en fait c’est cette veste qui m’obsède. Je l’ai vue, je la veux, je la veux. Ou alors je pourrais aussi l’acheter en cachette, la glisser rapidement dans la penderie, et la sortir dans quelques semaines. Si ma femme ou quelqu’un me demande d’où j’ai cette veste, alors je répondrai que je l’ai depuis longtemps en fait. C’est juste que je l’avais oubliée, mais je l’ai redécouverte, elle me va tellement bien ! C’est fou !

JE SUIS UN PETIT PEU IMPORTANT

J’en ai marre, je suis certain que le vendeur me regarde du coin de l’œil. Et dire que pour l’instant il n’est même pas venu me voir… Dans la plupart des boutiques ils auraient déjà été trois sur moi, à me dire que ça me va bien, que j’ai une taille mannequin, que c’est la dernière veste qu’il leur reste, qu’elle est sortie en exclusivité, en tout petit nombre d’exemplaires. Je ne sais pas moi, des trucs valorisants, qui donnent envie d’acheter, qui mettent le petit coup de pouce supplémentaire. Le gars n’en a rien à carrer ! Lui, il est sapé en Tommy Hilfiger de la tête aux pieds. Ah, il connaît pas son bonheur celui-là. Il a été « obligé » de payer une veste 475 €, c’est facile pour lui. En plus il est super mince, il a un pantalon moulant. Pour moi c’est dur de mettre des slim parce que j’ai la jambe gauche qui gonfle. C’est comme ça, pas de bol. Et lui il est là qui frime avec son style. Si c’est comme ça je ne vais pas lui faire le plaisir d’acheter sa veste.

Je sors furieux du magasin, évidemment sans me retourner pour ne pas donner l’impression que j’ai hésité. Et pour me donner de la contenance je saisis mon téléphone comme pour recevoir un appel. Bah oui mon gars, je suis un petit peu important moi, on m’appelle un dimanche matin. C’est pas comme toi qui ne fais que déballer ta livraison. Et puis je m’en fous de ta veste. D’ailleurs elle est beaucoup trop chère. Et puis ta marque, c’est une marque de bobo, de type qui se la joue. Je mange pas de ce pain-là moi !

Mes 43 objets : la liste
#1 un livre
#2 un stylo
#3 un carnet
#4 un costume bleu
#5 un costume noir
#6 une chemise bleue
#7 une chemise blanche et ses boutons de manchette
#8 une chemise rose
#9 une cravate
#10 un Jean
#11 une paire de chaussettes de contention
#12 une paire de chaussettes noires
#13 un short de running
#14 une paire de chaussures de costume
#15 une paire de chaussures habillées
#16 une paire de chaussures de running
#17 un pull (marin)
#18 un bonnet
#19 une écharpe
#20 un caleçon
#21 un 2e caleçon
#22 un 3e caleçon
#23 une brosse à dents
#24 une montre
#25 des écouteurs (avec micro)
#26 un smartphone
#27 un vélo
#28 une cape de pluie
#29 un t-shirt de running
#30 un 2e t-shirt
#31 un 3e t-shirt
#32 une casquette
#33 une fouta
#34 un maillot de bain
#35 une ceinture
#36 des lunettes de soleil
#37 un short d’été
#38 un sac à dos (22 litres)
#39 une tondeuse à barbe
#40 un pantalon casual
#41 un manteau habillé
#42 une valise cabine
#43 mon parfum

Voir tous les épisodes de Mes 43 objets


Nos articles sont en accès libre et sans pub grâce aux contributions de nos lecteurs :Harold, presentationParticiper au journal

Partager
Aller à la Une

À propos de l’auteur

PIERRE ROUBIN

Ma démarche minimaliste est très matérialiste (au sens de pragmatique), urbaine, et en même temps réflexive. Je suis philosophe de formation donc j'aime bien manipuler aussi les idées.

Exprimez-vous !