Épisode 21 : « La joie que procure la possession d’un objet ne tient pas au fait qu’il soit neuf »

Dans cet épisode, le minimaliste Pierre Roubin évoque les jeux et les joies de la dépossession et de la possession, la seconde vie des objets, leur puissance convective.

pierre roubin, mes 43 objets,
Pierre Roubin.

epuis que j’ai démarré mon projet de vivre avec 43 objets personnels, j’ai déjà revendu bon nombre de ceux que j’avais remisé et dont je ne me servais plus ou très peu. La semaine dernière encore, j’ai revendu une paire de chaussures que j’avais depuis plus de dix ans. C’est curieux comme nous sommes parfois attachés à des objets… sans doute nous rappellent-ils des moments passés et d’heureuses sensations. Ils fonctionnent un peu comme des madeleines de Proust, les ressortir du placard une deux fois par an nous fait du bien intérieurement.

L’autre jour, lorsque je suis descendu à la cave chercher ma valise cabine et mon manteau, je suis tombé nez à nez avec mon blouson Helli Hansen. C’est un vieux blouson que j’avais acheté sur le site Vente Privée il y a plusieurs années et je l’ai tellement porté qu’il est complètement usé. Mais ce blouson est si douillet, tellement rassurant, tellement englobant et chaud, que j’ai eu un vrai coup de blues.

DES OBJETS CONVECTEURS D’AMOUR

Peut-être que cet hiver, un jour où j’aurai eu vraiment froid, peut-être que je descendrai à la cave en secret juste pour le passer, pour remonter la fermeture éclair, rabattre la capuche, glisser mes mains dans les poches et les manches, et sentir son confort. Ses manches sont exquises, le petit matelas strié qui couvre les poignets, est délicieux. Le col monte très haut, la capuche est par-dessus. On peut enfouir sa bouche, sa moustache et même son nez jusqu’au plus profond du col ; en bas sa chaleur nous protège jusqu’aux cuisses. C’est toute une expérience.

Évidemment, ceci je me le dis aujourd’hui parce que je dois m’en passer, quand je le mettais tous les jours je ne me disais pas toutes ces sottises. D’autant que je n’ai rien vécu d’extraordinaire dans ce blouson, il ne m’a pas emmené au bout du monde, je n’ai pas gravi l’Everest avec, mais simplement mon petit mont Blanc quotidien. Finalement, je ne suis pas si détaché que ça…

QUELQU’UN PRENDRA-T-IL SON PIED DANS MES CHAUSSURES ?

J’ai remarqué une certaine nostalgie aussi avec les vêtements de nos enfants quand ils étaient petits. Ce sont des objets convecteurs de notre affection, ils nous parlent de notre amour des autres.

Mais revenons à la vente de mes vieilles chaussures ! Inutile de vous dire qu’en ce qui les concerne, je n’en étais pas là du tout. Néanmoins, au moment de les voir partir, j’ai eu l’impression de me séparer de quelque chose. Et d’un autre côté, j’étais content de savoir qu’elles seraient à nouveau portées, que quelqu’un d’autre que moi peut-être prendrait un super pied dans ses chaussures (c’est le cas de le dire), comme moi qui les ai, dans leur première vie, emmenées dans presque tous les pays d’Europe pour le boulot. Cependant il faut bien avouer que quelques heures après m’en être séparé, je n’y pense plus du tout, mon petit pincement au cœur s’est estompé, je suis passé à autre chose.

mes 43 objets, pierre roubin
Les chaussures de Pierre Roubin (photo: Pierre Roubin).

Toujours est-il que grâce à ces ventes je commence à accumuler une coquette somme, plus de 200 €, Et je me demande bien ce que je vais pouvoir en faire. Évidemment je ne vais pas l’utiliser pour m’acheter quelque chose de parfaitement inutile, mais au contraire je vais soigneusement réfléchir pour renouveler un élément essentiel, avec les meilleurs caractéristiques. Quel qu’en soit le prix. Ou alors je paye un super week-end minimaliste à ma femme. Ce qui signifie dans notre conception à nous : voyager en train de nuit, arrivés sur place prendre un bon petit déjeuner face à la mer, louer des vélos, et partir à l’aventure… jouir de tout ce que peut nous offrir la nature, ses paysages, ses herbes, ses arbres, le vent, le soleil, le sable, le matin, le soir, le silence, les vagues.

Se séparer de nos objets, oui c’est difficile. Est-ce vraiment nécessaire ? À vrai dire non. On ne peut pas nier que tous ces objets, tous ces vêtements nous rassurent. Ils nous permettent de changer d’aspect, De se croire parfois un peu différents de ce que nous sommes, parce que nous avons emprunté un autre look.

NOTRE SIGNATURE VESTIMENTAIRE

Mais en réalité, quand je pense à une personne, l’image que j’ai d’elle est englobée dans un style, comme une sorte d’enveloppe. Par exemple, si je pense à mon frère, je vois avant toute chose un solide gaillard, toujours souriant, d’une gentillesse à couper le souffle ; je vois la bonté de son regard, j’entends dans ma tête le son de sa voix qui va proposer de prendre un apéro et de passer à table. Dans son enveloppe physique je le vois assez soigné, avec un polo de couleur (même si je ne saurais dire laquelle), il est dans un pantalon casual et porte des chaussures italiennes d’un genre décontracté. Voilà, c’est tout.

Je ne le vois pas dans tel ou tel vêtement, Ralph Loren, ou Tommy Hilfiger ou Hackett. Je dis ça parce que je sais que ce sont des marques qu’il aime bien. Finalement, dans ma tête il est toujours habillé de la même manière. Et en fait j’ai l’impression que cela fait ça avec tout le monde. C’est un peu notre signature vestimentaire. Moi je ne sais pas quel style j’ai dans la tête des gens qui m’entourent. Je ne sais pas comment ils me voient. Peut-être me voient-ils avec mon pull marin. Il faudrait leur demander de me dessiner, on verrait bien comment j’apparais.

L’ÉPOQUE DE MES 25 CHAUSSETTES

Tout ça pour dire qu’il y a un style qui nous correspond, qui nous définit en quelque sorte, qui va bien nous habiller, qui nous caractérise. Une fois qu’on a trouvé ce style – qui peut changer dans une vie – eh bien alors sans doute peut-on se limiter à ces quelques vêtements. D’ailleurs en vrai, dans nos armoires, il y a des vêtements que l’on choisit toujours en priorité. Moi par exemple, à l’époque où j’étais face à mes 25 chaussettes, je prenais toujours la même paire – si elle était propre et à portée de main, évidemment. Cette belle paire de chaussettes je l’ai gardée, et elle fait évidemment partie de mes 43 objets [cf. la liste à la fin de l’article].

Pour revenir à nos moutons : c’est dur de se séparer des choses. Mais leur donner une seconde vie c’est aussi une opportunité, un petit peu comme une renaissance. Quand je pense à la joie que j’éprouve quand je me dote d’un nouvel objet, je me dis que d’autres auront la même sensation avec mon objet usagé. Maintenant, quand je m’achète un objet, je veux toujours le porter tout de suite, c’est une grande nouveauté et j’en suis vraiment très heureux.

LE CHARME DE L’ANCIEN

Franchement, je serais très content si d’autres que moi peuvent connaître cette chouette sensation, celle d’avoir un nouvel objet, mais avec un vieil objet à moi. La joie de la possession ne tient pas au fait que l’objet est neuf, elle tient surtout au fait de le posséder. Le jour où je me suis acheté mon premier appartement, j’étais content qu’il soit à moi, évidemment il n’était pas neuf. Dans l’immobilier il y a des gens, dont je fais partie, qui préfèrent l’ancien comme on dit. Les vieux immeubles, les vieilles pierres, les vieilles ferme, les vieux mas, les longères, les granges. Pourquoi est-ce que ça ne pourrait pas être pareil avec les objets du quotidien ?

Mes 43 objets : la liste
#1 un livre
#2 un stylo
#3 un carnet
#4 un costume bleu
#5 un costume noir
#6 une chemise bleue
#7 une chemise blanche et ses boutons de manchette
#8 une chemise rose
#9 une cravate
#10 un Jean
#11 une paire de chaussettes de contention
#12 une paire de chaussettes noires
#13 un short de running
#14 une paire de chaussures de costume
#15 une paire de chaussures habillées
#16 une paire de chaussures de running
#17 un pull (marin)
#18 un bonnet
#19 une écharpe
#20 un caleçon
#21 un 2e caleçon
#22 un 3e caleçon
#23 une brosse à dents
#24 une montre
#25 des écouteurs (avec micro)
#26 un smartphone
#27 un vélo
#28 une cape de pluie
#29 un t-shirt de running
#30 un 2e t-shirt
#31 un 3e t-shirt
#32 une casquette
#33 une fouta
#34 un maillot de bain
#35 une ceinture
#36 des lunettes de soleil
#37 un short d’été
#38 un sac à dos (22 litres)
#39 une tondeuse à barbe
#40 un pantalon casual
#41 un manteau habillé
#42 une valise cabine
#43 mon parfum

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À propos de l’auteur

PIERRE ROUBIN

Ma démarche minimaliste est très matérialiste (au sens de pragmatique), urbaine, et en même temps réflexive. Je suis philosophe de formation donc j'aime bien manipuler aussi les idées.

Un commentaire

  1. Salut, chouette analyse.
    Oui, l’objet qui est un fardeau pour toi peut devenir le trésor d’un autre. Il y a du bonheur dans le don quand on pense à ça. Un client d’Emmaüs marche avec mes ex chaussures. Une rencontre de donnons.org utilise mon ex sèche-cheveux. Pas toujours facile de donner, des fois on n’a même pas un merci, mais quand on y repense on sait que l’objet sert à nouveau. Un objet neuf de moins sur la planète. Mon gamin donne ses anciens jouets, ça lui paraît normal, en fait ça l’est ; c’est moi qui doit désapprendre ce que cette société de consommation m’a inculqué pour revenir à la réalité de mon fils : tout ça c’est que des bidules.
    Pour les objets sentimentaux, les cadeaux, on peut apprendre qu’on a aussi le droit de s’en séparer, s’autoriser à le faire, comprendre que celui qui nous l’a offert ne nous en tiendra pas rigueur. On se souvient de ce qu’on nous offre, rarement de ce qu’on offre. Quid des souvenirs ? Un dernier contact avant un au-revoir suffit-il ? Prend une photo de ta veste et fais-en une madeleine numérique pour être sûr de pouvoir raviver le souvenir quand tu ne l’auras plus.
    Bye

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