Épisode 10 : En finir avec l’individu portemanteau, jouet d’une société qui s’ennuie

Le dandy minimaliste Pierre Roubin poursuit sa réflexion philosophique sur l’usage de nos vêtements, les tendances, la mode. Nous projetons tant de choses sur de simples carrés de tissus.

mannequins, mes 43 objets, l'individu porte-manteau
Pierre Roubin: « L’individu portemanteau est rêvé, il est transparent. Ce sont ses vêtements qui lui donnent son épaisseur. »

Lettrine souvenez-vous : j’ai retenu dans ma liste de 43 objets, une fouta qui me sert de serviette de bain et de serviette de toilette.

Eh bien aujourd’hui, j’ai voulu tenter une expérience et m’en servir comme d’une écharpe. A priori rien d’impossible : personne ne connaît l’existence de cette fouta, donc j’en déduis que personne ne peut l’associer à une pratique pour laquelle elle n’est pas destinée.

Avant de tenter ceci, je réfléchis un peu. Plusieurs solutions : soit j’y vais directement, franchement, sans rien laisser paraître ; soit j’y vais à moitié, intrigué moi-même, sans aucune assurance. Évidemment j’ai choisi la première solution mais pour l’accompagner je me dis qu’il faut aller jusqu’au bout, en m’habillant avec mon manteau qui fait plutôt chic. Je sors donc de la maison avec ma fouta autour du cou.

« QUE POURRAIT-ÊTRE CET OBJET ? »

Au bar du coin je donne rendez-vous à un ami, bobo du 15e comme moi, et dès les premières minutes je me rends compte qu’il ne remarque rien. On parle du boulot, de nos vies respectives, de nos dossiers en cours. Dans le bistrot, comme chaque matin, chacun est à son sujet. Qui à son journal, qui à sa prochaine révolution, qui aux prochaines prévisions météorologiques. Au bout d’un moment, et comme il a vu depuis peu ma page Facebook dédiée à cette expérimentation, et comme je lui explique mon idée, je lui demande ce qu’est cet objet que j’ai autour du cou. Il me répond « c’est une écharpe », ce qui est vrai dans un sens puisque je m’en sers comme d’une écharpe ; ce qui est faux bien sûr puisque ce n’est pas la fonction à laquelle elle était destinée.

Je lui demande à quoi cet objet peut me servir en plus d’être une écharpe, je lui demande finalement : « Que pourrait être cet objet ? » Il me répond ça pourrait être un plaid, à mettre sur un lit. J’adore cette réponse elle est fantastique, elle ouvre un nombre de portes incroyable.

Évidemment, mon ami Venceslas ne s’en doute pas : sans le savoir, il vient de m’indiquer une 7e ou même 8e fonction de cet objet, qui n’est, rappelons-le, qu’un simple carré de tissu.

Finalement nos vêtements ne sont chacun que des carrés de tissu, et nous projetons sur eux toutes sortes d’utilisations possibles, mais là je trouve quelqu’un qui se projette dans une utilisation qui n’est pas prévue.

CONNIVENCES IMAGINAIRES

Ceci m’amène à une réflexion plus large. Tous nos objets sont extrêmement déterminés, ils sont conditionnés pour une utilisation particulière. Sans doute la publicité y est-elle pour beaucoup. Toutes les marques ont évidemment intérêt à ce qu’on multiplie nos achats. Elles ont intérêt à multiplier les modes, à créer des tendances, à nous faire fantasmer sur des appartenances, des connivences imaginaires avec un passé tribal.

Au travers de toutes ces publicités, de ces images évocatrices d’un individu vidé de toute substance, simple portemanteau, le vêtement est là pour valoir d’intention, de posture, de présence et de volonté. L’individu est rêvé, il est transparent. Ce sont ses vêtements qui lui donnent son épaisseur. Tout ceci est une absurdité.

C’est encore plus évident avec les articles de sport : quand on entre dans un magasin les articles sont répartis par activité. Vous pouvez acheter un short pour le yoga, ou bien un short pour la course, ou bien un short pour faire de la gym, ou de l’escalade ou de la randonnée ou du vélo. Évidemment il y a des articles qui sont spécialement conçus pour des contraintes ou un confort particulier. Mais cette hyperspécialisation a pour corollaire une multiplication de tous les objets qui sont produits. J’avais moi-même par exemple, auparavant, une paire de chaussures de randonnée, une paire de chaussures de running, une paire de chaussures de trail, trois paires de baskets genre sneakers.

ABANDONNER NOS FANTASMES

J’élargis ici un peu le champ de cette réflexion mais c’est pareil aussi pour les spécialistes des différentes disciplines. Un sociologue aura du mal à s’entendre avec un philosophe, qui lui-même aura du mal à s’entendre avec un historien, dont l’approche sera différente de celle d’un ethnologue. Chacun va développer son langage, ses propres codes, un petit peu comme chaque marque va tenter d’imposer sa propre culture. Il me semble qu’une nouvelle approche, avec beaucoup plus de simplicité – qui sera plus centrée sur l’individu qui se vêtit, qui se meut, qui interagit avec les autres, sans se préoccuper des modes, sans subir les tendances, du moins sans en devenir le jouet – qu’une nouvelle approche est possible. Il est temps de remettre l’homme au centre de nos dérives, et d’abandonner nos fantasmes. Nous ne sommes pas au service des marques et des modes, ni les jouets d’une société qui s’ennuie et qui cherche continuellement à combler son vide.

Il me semble urgent de nous dévêtir, d’enlever toutes les couches qui s’amoncellent et nous dissimulent, de nous anonymiser, et de faire preuve d’un peu de simplicité et de modestie. Brillons par la qualité de nos discours, par la créativité de nos idées, et par la richesse de nos diversités, plus que par la bigarrure de nos vêtements.


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À propos de l’auteur

PIERRE ROUBIN

Ma démarche minimaliste est très matérialiste (au sens de pragmatique), urbaine, et en même temps réflexive. Je suis philosophe de formation donc j'aime bien manipuler aussi les idées.

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