Christophe Gatineau, jardinier : « La permaculture ne s’apprend pas, c’est une sensibilité que l’on développe »

Cultivateur et agronome, auteur d’un best-seller sur le ver de terre, Christophe Gatineau nous parle de son rapport à la nature et de ce que la terre lui a enseigné.

Christophe Gatineau, Le Jardin vivant, permaculture
Christophe Gatineau. Photo: Le Jardin vivant.

Ami des plantes et des insectes, Christophe Gatineau est cultivateur, naturaliste, agronome. Il tient un blog foisonnant, a publié de nombreux ouvrages pour témoigner de sa sensibilité au monde vivant,et a récemment rédigé une lettre ouverte publiée par Le Monde afin d’interpeller le Président au sujet de la disparition des vers de terre.

Comment vous définiriez-vous en une phrase ?
Depuis que je suis né, il y a bientôt soixante ans, j’essaye de me cultiver pour rendre ma vie aussi fertile que possible.

À propos de culture, parlez-nous de votre jardin ainsi que de votre blog.
Notre jardin est un espace où nous produisons au moins 2 tonnes de nourriture tous les ans pour alimenter la famille. C’est ce que l’on appelle de l’agriculture vivrière. C’est un milieu extrêmement riche en vies de toutes sortes [insectes, micro-organismes, N.D.L.R.] puisque notre travail repose sur une coopération avec la nature.

Quant au blog Le Jardin vivant, c’est un site pédagogique sur l’écologie sociale, l’agronomie, la nature, où l’objet n’est pas d’apprendre à planter des poireaux… Nous tentons, via ce media, de sensibiliser le grand public à des systèmes de culture sans pesticide, sans engrais chimique et sans pétrole. Cela passe également par la promotion d’une agriculture vivrière, autonome et humaniste et de solutions reproductibles et transmissibles aux générations futures. Enfin, notre objectif est d’agir pour la reconnaissance du droit à la terre pour tous…

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Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de vous intéresser à la culture ?
Je suis né dedans, ma famille cultive depuis au moins cinq cents ans. Quand j’étais enfant il n’y avait ni journaux, ni télé, ni téléphone, ni Internet à la ferme, seulement une radio allumée de temps en temps le soir… Donc, difficile d’aller voir ailleurs…

C’était du temps où les subventions agricoles n’existaient pas, du temps où tous les  « vieux » de la famille avaient connu la faim. Tout le monde l’a oublié, a oublié qu’à Paris, il y a moins d’un siècle, on mangeait les chiens et les chats quand on avait faim, et les corbeaux sur le plateau de Millevaches (Limousin) quand les récoltes étaient maigres. Nous, nous vivions dans une région privilégiée pour le climat et la nourriture, près de l’île d’Oléron en Charente-Maritime.

Alors, la voie naturelle pour un fils de paysan comme moi, c’était le lycée agricole…

Qu’y avez-vous appris ?
Les deux premières années passées au lycée agricole de Saintes en Charente-Maritime, je ne comprenais rien à ce que l’on voulait m’enseigner. Mais vraiment rien, je ne voyais pas la finalité. J’étais « l’idiot du village ».

Alors j’ai décidé de me spécialiser pour devenir « médecin » des cultures. Nouvelle déception, car j’ai vite compris que le but était de supprimer toute la biodiversité, en faisant table rase de la nature. Et ce programme est toujours plus ou moins au menu de l’enseignement agricole. L’état actuel de la nature, des sols cultivés, des populations d’insectes, d’oiseaux, de vers de terre… témoigne de la bêtise de cette conception agronomique.

Mais aujourd’hui je constate que ces connaissances me permettent d’analyser rapidement les manœuvres politiques pour imposer les pesticides aux populations.

Vous avez donc pu vous intéresser de près à la question du sol. En quoi le respect de ce qu’il y a sous nos pieds est-il important ?
C’est en cultivant sa nourriture qu’on découvre l’extraordinaire complexité d’un écosystème cultivé. Les sols nourriciers sont le produit d’une digestion : la vie fabrique son propre humus pour se développer, à partir de ses déjections corporelles. Mais sans vie, les sols sont aujourd’hui en train de disparaître dans les océans. Selon les chiffres du ministère de la Transition écologique, 25 % des sols européens sont en train de rejoindre les océans… C’est loin d’être de la bricole !

Mais je vais vous surprendre : le sol m’indiffère en tant que tel, pareil pour les océans… Qu’est-ce qui est important en réalité : l’eau, le niveau d’eau ou la vie ? Il y a quelques millions d’années, la forêt de Fontainebleau était une plage, il y a deux mille ans, l’océan Atlantique battait aux portes de la ferme familiale, aujourd’hui il est à 5 kilomètres. Ce qui est important selon moi, c’est la vie qui s’exprime dans les océans et les sols.

Comment et pourquoi êtes-vous venu à la permaculture ?
La permaculture, ça ne s’apprend pas, c’est une sensibilité que l’on développe au fil du temps, une manière de poser son regard sur le monde qui nous entoure. Pour celui qui vit au contact avec la nature, la formation est donc permanente. C’est comme pour la musique ou la peinture, c’est une écoute, un véritable travail quotidien pour aiguiser son regard.

Alors, je ne suis pas « venu à la permaculture », je suis né dans une ferme où l’agriculture était permanente depuis des siècles, une ferme en quasi autonomie. Je suis né dans un monde qui a aujourd’hui disparu… C’est finalement incroyable comme tout a été balayé en si peu de temps.

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Pourquoi selon vous le sol est-il si peu pris en compte dans l’agriculture et dans notre environnement en général ? Comment changer cet état de fait ?
Oh, c’est très simple, il y a une croyance qui considère que le Ciel est l’antre du pur, et le sol, celui de la putréfaction. Au Moyen Âge, on considérait que les insectes naissaient des carcasses pourries… Il faut lire l’historien Michel Pastoureau (ou mon prochain livre dans lequel nous détricotons ces vieilles croyances insensibles aux savoirs).

Le seul changement sera politique. Mais pour cela, il faudrait que le personnel politique soit à l’abri de la croyance… Généralement, l’être humain ne parvient à changer que quand il a la tête encastrée dans le mur. Quand il a mal dans sa chair. Du coup, nous allons droit dans le mur, mais comme nous croyons que le mur n’existe pas – et c’est vrai qu’il n’y a pas de mur – nous avons l’impression que nous allons passer entre les mailles du filet. La vraie question est : à quelle vitesse allons-nous nous crasher ?

J’en regretterais presque d’avoir écrit l’Éloge du ver de terre car, outre le succès inattendu, quand je vois à mon plus grand désarroi comment sa cause est reprise par les promoteurs du glyphosate, au nez et à la barbe de tout le monde, des médias en particulier… on se dit que l’on ne peut rien contre la croyance en l’argent… Bref, la suite qui sortira au mois de mai, Éloge de l’abeille, intègre un chapitre sur le sujet.

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Qu’est-ce qui vous réjouit, à l’aune de votre parcours ?
Personne ne peut se réjouir, vu l’état de la planète que nous léguons à enfants… La seule chose qui me réjouit aujourd’hui, d’un point de vue narcissique, c’est la diversité des expériences et des rencontres que la vie m’a offerte.

Du milieu inculte d’où je venais, de berger à vacher, puis animateur, éducateur, photographe, chef opérateur, réalisateur, auteur… toujours j’ai cultivé ma nourriture, jamais je n’ai cessé d’étudier, d’observer, et jamais je ne me suis laissé enfermer dans une idéologie.

▶︎ Jusqu’au 30 avril 2019, Christophe Gatineau offre un sachet gratuit de graines de coquelicot à toute personne qui achète son livre Éloge du ver de terre ou qui réserve en ligne Éloge de l’abeille (sortie le 15 mai 2019).

Pour suivre les publications de mon journal préféré, je reçois la lettre minimale, chaque 1er mercredi du mois. Bonne nouvelle, c’est gratuit et sans engagement !

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À propos de l’auteur

IRIS PETITJEAN

Écologue de formation, je concilie mes deux passions, les insectes et la typographie, en écrivant en pattes de mouche.

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