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Cachez ces réfugiés que nous ne saurions voir

Sur les traces des migrants, de la Turquie au Nord de la France… Voici un aperçu de « La nuit tombe sur l’Europe », l’impressionnante exposition du photographe Samuel Bollendorff pour Amnesty international.

Affiche de l'exposition
Le visuel de l’exposition, qui se tient en plein air et en accès libre sous la canopée des Halles à Paris, depuis le 15 avril et jusqu’au 11 mai 2017.

Il ne les montre pas mais on les devine, à travers ce monceau de gilets de sauvetage abandonnés, ou bien ces murs de fils barbelés le long d’une glissière d’autoroute… Pour Amnesty international, le documentariste Samuel Bollendorff est parti sur les traces des migrants. Il en rapporte une vingtaine de photographies et un film, exposés en accès libre à Paris depuis le 15 avril et jusqu’au 11 mai. Grosse piqûre de rappel en pleine présidentielle.

Nous publions ici une partie de ce reportage : 4 photographies commentées par l’auteur, un extrait du film (avec la voix off de Catherine Deneuve), ainsi qu’un texte écrit spécialement par Samuel Bollendorff pour le journal minimal.

LES 4 PHOTOS :

Photo : Samuel Bollendorf

« Ce ne sont pas des gilets de sauvetage mais des gilets de la mort. C’est simplement un massacre. C’est pour ça que tant d’enfants se noient. La plupart ne savent pas nager, mais ils n’ont de toute façon aucune chance de flotter. » Un fabricant de gilets de sauvetage à Izmir.
La plupart des gilets de sauvetage, vendus dix dollars à Izmir, sont faux. En cas de chute, ils se gorgent d’eau et font couler à pic ceux qui les portent. Sur les côtes turques, de plus en plus de magasins profitent du business juteux tiré de la vente de gilets de sauvetage et de bateaux pneumatiques totalement inadaptés pour naviguer sur la Méditerranée.
« On ne peut pas les empêcher de partir. Et si nous, on ne vend pas, celui qui est à côté vendra, celui qui est derrière vendra… » Françoise Olcay, la consule honoraire de France à Bodrum vendait elle aussi des gilets et des bateaux pneumatiques aux réfugiés.

Photo : Samuel Bollendorf

« La mer semblait calme, les passeurs nous avaient dit que la traversée durait dix minutes. Mais les vagues étaient très fortes, le canot s’est renversé. Il faisait noir, tout le monde hurlait. Nous avons essayé de nous cramponner au bateau mais il se dégonflait. Mes enfants m’ont glissé des mains. » Mohamed Kurdi, Syrien, avait fui Kobané avec sa femme et ses deux enfants. Après leur troisième tentative, ils ont essayé cette nuit-là de traverser la mer Égée entre Bodrum et Kos. Le 2 septembre 2015, au lever du jour, Aylan Kurdi, 3 ans, son frère Galip, 5 ans, et leur mère Rehan, 27 ans, ont été rejetés par la mer sur la plage d’Akyarlar en Turquie. Cette nuit là, 12 bateaux pneumatiques, sur lesquels on avait entassé 175 personnes, avaient tenté de rejoindre l’île de Kos. Aucun bateau n’est arrivé.

Photo : Samuel Bollendorf

« Pourquoi ne nous laissent-ils pas partir ? Ils veulent qu’on meure ici ? » Un Syrien de 70 ans, originaire d’Alep.
En janvier 2016, au nord de la Grèce, la frontière avec la Macédoine s’est refermée. Condamnant la « route des Balkans », et laissant 46 000 enfants, femmes et hommes bloqués au milieu de l’hiver dans des conditions sanitaires déplorables, dans la pluie et dans le froid. « Idomeni n’est plus qu’un cul de sac synonyme de désespoir et de misère où végètent des milliers de familles. Je les ai vus jour après jour se transformer, perdre la raison, être avalés par ce camp inhumain. Ils manquaient de tout, ils vivaient au milieu des ordures et des excréments. Ils devenaient parfois agressifs pour un peu de nourriture, un sac de vêtements ou quelques morceaux de bois. Leurs journées se résumaient à satisfaire les besoins primaires (boire, manger et se chauffer) et à attendre. Mais attendre quoi ? ! » Un volontaire à Idomeni.

Photo : Samuel Bollendorf

« Calais, le cimetière des espoirs et des rêves. Là-bas, beaucoup de gens perdent
complètement pied. » Hassan, exilé syrien.
En face de l’Angleterre, jusqu’à 10 000 personnes se sont entassées dans les plus grands bidonvilles d’Europe. Abandonnés depuis des années dans la boue et le froid, à la merci des passeurs et des mafieux, rois dans la jungle. Ils se servent des mineurs isolés pour faire les courses, les corvées d’eau, la queue à la douche. Ils s’en servent pour ouvrir les camions, racketter les familles, surveiller les aires de stationnement, bloquer à certains l’accès aux distributions de nourriture. Tout, même les promesses de passage, se paie comptant ou en échange de services sexuels.
Jamais les prix n’ont été aussi élevés pour traverser la Manche : entre 5 000 et 7 000 euros par personne. Senait est arrivée toute seule à 14 ans. Comme une vingtaine de jeunes femmes, pour survivre, à Calais, elle devait se prostituer dans la jungle. Survivre. À 5 € la passe. « Toutes les filles reçoivent des propositions pour se prostituer. Les plus faibles acceptent mais si tu refuses on ne t’oblige pas. Sauf si tu dois de l’argent. »
En 2015, 90 000 enfants non accompagnés ont demandé l’asile en Europe. En octobre 2016, la jungle a enfin été démantelée et plus de 5 000 personnes ont été « mises à l’abri ». Face au retour de réfugiés, dont de nombreux mineurs, Natacha Bouchart, maire de Calais, a pris un arrêté interdisant la distribution de nourriture aux réfugiés.

L’EXTRAIT DE FILM :

Voir le teaser du court métrage (avec la participation de Catherine Deneuve) projeté pendant l’exposition :


LE MOT DE SAMUEL BOLLENDORFF :

« En janvier 2016, au nord de la Grèce, les frontières se sont refermées, laissant 46 000 enfants, femmes et hommes traumatisés par la guerre et l’exil, bloqués à Idomeni, en plein hiver. Laissés dans la pluie et le froid, au milieu des ordures et des excréments face aux portes fermées de l’Europe.

Les images ne manquent pas qui témoignent de ces situations sans pour autant provoquer de changement dans les politiques qui font la honte de l’Europe. Les opinions publiques désarmées, sont certes touchées mais pas assez pour que les dirigeants tiennent compte des élans de solidarité qui peuvent s’exprimer. Pire, ils les condamnent.

Les images de naufrages en mer Méditerranée auxquelles nous sommes confrontés depuis quelques années ne changent malheureusement plus rien, nous l’avons vu avec la soudaine, et éphémère, prise de conscience de l’horreur à la suite de la publication de l’image de Aylan Kurdi, enfant mort le 2 septembre 2015, gisant sur une plage de Turquie.

Face à la montée des populismes, il est grand temps de se re-sensibiliser à la réalité de la brutalité, à l’insoutenable traumatisme que vivent ces milliers de femmes, hommes et enfants, errant sur les routes de l’exil.

C’est notre humanité qui se joue dans la capacité du projet européen à les protéger. »
S.B.

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