Une histoire politique de l’alimentation, du paléolithique à nos jours

Que mangeaient les Mésopotamiens, les Grecs, ou nos ancêtres les Gaulois ? J’ai lu pour vous le livre du politologue décroissant Paul Aries, spécialiste de l’alimentation.

Paul Aries, une histoire politique de l'alimentation
Une histoire politique de l’alimentation, par Paul Ariès. Photo: Catherine Simonet.

Le genre
Monographie

Le pitch
Voici l’histoire de ce que nous mangeons et donc de ce que nous sommes, depuis les hommes préhistoriques « curieux, gourmands et peut-être gourmets » qui mangeaient ensemble autour du feu, au mangeur solitaire du 21siècle qui consomme n’importe quoi n’importe comment devant la télé.

L’auteur
Chercheur en sciences politiques, spécialiste de l’écologie et de l’alimentation, Paul Ariès donne de nombreuses conférences et publie régulièrement.

Mon humble avis
Je me suis régalée en lisant cet ouvrage, chapitré en 13 repas (les tables mésopotamiennes, romaines, grecques…). Conteur hors pair, Paul Ariès nous raconte comment, au fil des millénaires, lorsque le surplus de denrées a pu être stocké et contrôlé par quelques-uns, la nourriture est devenue un élément de domination. Cuisine de l’élite ou cuisine populaire, on découvre les différentes symboliques de la viande, de la graisse, du sucre, du pain, de la bière, du vin, du cru du cuit, du chaud du froid. Un récit m’a semblé particulièrement emblématique, celui de l’éradication de la châtaigne au motif que les paysans pouvaient se procurer « sans culture ni travail ».

Une phrase du livre
« Si l’humanité s’est largement humanisée en humanisant sa table, il se pourrait bien qu’elle se déshumanise à force de la déshumaniser. »

Un extrait du livre
« Avec la chute de Robespierre, la Révolution dans ce qu’elle avait de populaire et démocratique est vaincue et les sans-culottes sont condamnés au silence. La bourgeoisie triomphante peut de nouveau, sous les traits successifs du Directoire, du Consulat, de l’Empire puis de la Restauration, assumer la continuité avec la monarchie absolue dans sa fougue à abattre les châtaigniers, symbole d’une alimentation génératrice de fainéants. On peine aujourd’hui à imaginer non seulement les ressorts, mais aussi la violence de cette haine du pauvre. Dans beaucoup de régions les milieux populaires sont d’abord des mangeurs de châtaignes, avant d’être, conformément à l’idéologie, des mangeurs de pain.

Les châtaigneraies sont très importantes depuis les 10e et 11e siècles grâce à l’action des moines bénédictins. La consommation croît encore au 16e siècle en raison des gratifications royales offertes pour toute plantation. Les riches les mangent rôties, les pauvres bouillies. Joseph du Chesne (1606) classe la châtaigne parmi les pains. Le déclin commence au 18e siècle où s’affiche le mépris pour une nourriture de pauvres et de fainéants. On lui refuse la qualité d’un produit du travail humain, donc d’une culture, en l’assimilant à la cueillette. Montesquieu se range dans le camp des ‘antichâtaignes’, même s’il est obligé de reconnaître que la densité de la population va avec la châtaigne. L’ethnologue Ariane Bruneton-Governatori, auteure d’une merveilleuse histoire du pain de bois constate que la principale objection à la châtaigne est morale : ‘C’est une production qui rend paresseux et constitue un handicap au progrès’. Le châtaignier aurait aussi une « influence nuisible sur le moral en n’excitant pas le développement de son industrie, puisqu’il ne demande d’autre soin de culture, après sa plantation et son émondage que la récolte de ses fruits » […]. Cette haine est alors banale. Alexandre Moreau de Jonnès (1778-1870), haut fonctionnaire, patron de la Statistique générale, écrit en 1848 : ‘Cette production est un vestige des temps où les populations vivaient des fruits spontanés de la terre, et de ceux qui n’exigent ni soins ni intelligence pour donner une nourriture chétive et grossière.’ »

Une histoire politique de l’alimentation, du paléolithique à nos jours, Paul Ariès, Éditions Max Milo, collection Essais-documents, 2016, 436 pages.


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À propos de l’auteur

CATHERINE SIMONET

Pianiste et compositrice, directrice de la publication du journal.

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