Je vis sans téléphone portable et ça va très bien, merci!

Ils appellent cela une « laisse électronique », un « fil à la patte »… Le journal minimal est allé à la rencontre de ces Français qui se passent très bien de portable.

la vie sans téléphone portable
Illustration : Christophe Lassalle.

Nous sommes tous plus ou moins accros à nos smartphones. Tous ? Non ! Selon une étude commandée par l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes, 7 % d’irréductibles citoyens résistent encore et toujours à l’envahisseur. Quelles sont leurs motivations ? Comment se débrouillent-ils au quotidien ? Témoignages.

Denis Sazhin pour The Noun ProjectCyril, 45 ans, développeur web, Paris.

Je n’ai jamais eu de téléphone portable. Ce n’est pas par défi ni par résistance quelconque, je pense que je finirai par en avoir un, mais jusqu’à maintenant j’ai toujours réussi à faire sans.

Les dernières cabines téléphoniques parisiennes ont été retirées il y a un an et demi environ je crois. Mais même ça, ça ne m’a pas poussé à acheter un téléphone. Si j’ai absolument besoin d’appeler, je demande aux gens autour de moi, dans la rue. L’autre jour, j’allais voir mes parents dans le centre de la Creuse, il y avait du retard sur les correspondances à Châteauroux. Mon premier réflexe a été de chercher une cabine téléphonique, je suis allé demander à la patrouille de policiers mais ils m’ont dit qu’il n’y en avait plus. Du coup, un des policiers m’a prêté son portable. Je suis resté plusieurs minutes au téléphone et quand je me suis retourné ils n’étaient plus là, ils avaient continué à patrouiller dans la gare, j’ai dû partir à leur recherche !

Ce qui n’est pas évident en revanche ce sont toutes les applications Internet qui nécessitent de plus en plus un portable. Par exemple pour les nouveaux vélos Go Bike en train d’être installés dans Paris, il faut obligatoirement un smartphone [ces vélo fonctionnent avec un QRcode, N.D.R.]. Aussi, je ne peux pas faire de paiement internet en dehors de chez moi. Avec les systèmes « 3D Secure », qui demandent de recevoir un code par SMS, c’est impossible de finaliser un achat. Et ça, ça me handicape plus que de ne pas pouvoir appeler ou joindre une personne

Mais c’est en vacances que je ressens le plus le besoin d’avoir un téléphone portable, pour faire des réservations d’hôtels, de restaurants, vérifier des horaires d’ouvertures… En fait ce qu’il me faudrait c’est un téléphone avec seulement Internet, sans appels ni textos !

 

Aline Escobar pour The Noun ProjectLa famille Lafargue est domiciliée à Strasbourg et en région parisienne.

Nathalie, 48 ans, graphiste : Quand je sors de chez moi, j’apprécie qu’on ne puisse pas me joindre. La seule chose qui soit compliquée, c’est que la société considère désormais que vous êtes tenu d’avoir un numéro de portable. Il est déjà exigé pour s’inscrire à certains services. S’en passer va devenir de plus en plus complexe. J’appréhende le moment où cela ne sera tout simplement plus possible.

Maintenant, la région Ile-de-France envisage de remplacer le pass Navigo par le smartphone… Conditionner l’accès d’un service public à la possession d’un objet aussi coûteux et polluant me semble pourtant déraisonnable. Je perçois le téléphone portable comme un outil de contrôle, l’injonction faite à chacun d’être disponible pour tous en permanence — ce qui n’est évidemment pas possible. On parle beaucoup de charge mentale : je me demande si le téléphone portable n’en rajoute pas une couche.

Jean-Noël, 48 ans, enseignant en design numérique : Je n’aime pas énormément le téléphone. J’apprécie les communications non intrusives comme l’e-mail.

Dans ma vie de tous les jours, je dois surtout penser à toujours demander aux gens qui m’invitent le code de leur immeuble, car il n’est pas rare que chacun compte sur le coup de fil de dernière minute pour l’obtenir ou le transmettre. Comme je n’ai pas de mobile et que les gens le savent, je suis très ponctuel et je leur impose de l’être : pas possible de s’envoyer un SMS pour dire « désolé, je suis en retard », il faut être fiable.

Je remarque que les gens qui ont un téléphone mobile ont plus de mal à être dans l’instant, à être avec les autres à 100 %. J’apprécie particulièrement de me promener sans distraction, et donc de pouvoir laisser divaguer mes pensées, sans ce fil à la patte qui rend à chaque instant possible d’être dérangé par sa vie professionnelle, sa famille, ses amis.  Cependant, j’ai une tablette et il m’arrive souvent de passer du temps à tenter de capter les wifis ouverts… Je tombe un peu dans le même travers.

Hannah, 27 ans, illustratrice : J’apprécie particulièrement de ne pas avoir de téléphone portable à chaque fois que je vois quelqu’un redouter un appel impromptu. Donner son numéro de portable, c’est en quelque sorte jurer d’être joignable en toute situation.

Quand  j’étais au lycée, on me demandait tout le temps : « S’il t’arrive quelque chose de grave, comment tu fais ? » Mais ça ne m’a jamais convaincue. Si je fais un AVC ou si je me fais renverser par un véhicule, je pourrais difficilement passer un coup de fil, si quelqu’un s’attaque à moi, idem.

Comme je n’en ai jamais eu, je n’ai jamais organisé ma vie autour de la possession d’un portable. J’ai la chance d’exercer des activités pour lesquelles le téléphone portable n’est en rien nécessaire, par conséquent la plupart de mes échanges professionnels se font via Internet. Même chose en ce qui concerne mes échanges personnels : il m’arrive de passer des appels depuis mon téléphone fixe pour prendre des nouvelles, mais la majorité de mes interactions passent par des mails ou Facebook, ce qui me semble naturel. Privée d’internet, je fais tout de suite moins ma maline.

 

Gan Khoon Lay pour The Noun ProjectCatherine*, 42 ans, céramiste dans le département de la Loire.

Il y a 20 ans j’ai eu des symptômes d’électro-sensibilité : brûlures au poumon, accélérations cardiaques. Les symptômes n’ont cessé de s’intensifier : brûlures insoutenables à l’oreille et au cerveau avec une perte d’équilibre et très grosse fatigue après des conversations téléphoniques. C’est à ce moment-là que j’ai compris que j’étais électro-sensible et en 2012 j’ai décidé de me séparer de mon téléphone portable.

Même si je n’ai plus de téléphone portable, j’arrive à m’organiser pour toujours être joignable, notamment pour ma fille, en lui donnant plusieurs numéros de fixe où me joindre. Au collège, j’ai donné certainement beaucoup plus de numéros d’urgence que d’autres parents, c’est sûr. On fonctionne autrement mais on y arrive.

Quand vous êtes électro-sensible, la vie sociale est très réduite car personne ne veut éteindre son téléphone. Vous demandez aux gens une fois, deux fois et puis vous finissez par ne plus voir la personne.

Je souffre de choses invisibles et toute ma vie est organisée autour de comment être le moins exposée possible. Pour les courses par exemple, je vais aux horaires où il n’y a presque personne pour ne pas subir les ondes de trop de téléphones portables.

Quand j’avais encore un portable, je ressentais un stress à chaque fois que je l’oubliais, quelque chose faisait qu’il me manquait. Je me sens beaucoup plus libre d’esprit, moins attachée à un objet. C’est tyrannique cette laisse électronique. J’ai grandi à une époque où il n’y avait rien de tout cela. On ne peut pas m’obliger à avoir de téléphone portable. Même si certains services le demandent. C’est très important le sens de la liberté.

*Le prénom a été changé

 

Simon Child, pour The Noun ProjectJean-Jacques, 58 ans, professeur de mathématiques à l’Université de Toulon (Var). Depuis environ un an, Jean-Jacques, non sans regrets, ne fait plus parti de ces citoyens qui vivent sans téléphone portable. Mais son utilisation en reste assez réduite, voire quasiment nulle : il ne l’utilise qu’une seule fois par semaine, pour une activité bien précise.

C’est parti d’une blague avec ma femme : je lui avais offert une cafetière, elle qui ne boit pas ce genre de café en capsule, et pour se « venger », elle m’a offert un portable ! L’ironie c’est que je me le suis fait voler il y a quelques mois, mais ma fille aînée qui changeait de téléphone pour un plus récent, a voulu que je prenne son ancien.

Cela fait maintenant un an que j’ai un téléphone mobile mais je ne l’utilise qu’une seule fois par semaine, le week-end, quand je dois aller chercher mon autre fille à la gare. Elle m’envoie un message s’il y a un problème ou du retard, je lui réponds ou l’appelle si besoin, et c’est tout. Ce qui doit faire une utilisation moyenne de quatre ou cinq minutes par mois ! C’est vrai que quand je n’avais pas de téléphone portable il m’est arrivé de la rater et de devoir retourner chez nous pour pouvoir l’appeler depuis le fixe. Je reconnais que ça n’était pas très pratique.

Le reste du temps il est au fond du sac ou loin de moi. Pour moi c’est essentiellement source de dérangement. Il m’est déjà arrivé pendant des séances de tennis que quelqu’un arrête le match pour répondre à son portable.

Il y a peu, j’allais manger chez un ami et je me suis retrouvé à la porte parce qu’il me manquait le code de l’immeuble, heureusement un autre ami, qui lui avait les codes, est arrivé quelques minutes après moi. Mais vous voyez, cela ne m’est arrivé qu’une seule fois en plusieurs années, ce qui ne justifie pas pour moi d’acheter un téléphone portable. D’une manière générale, pouvoir appeler n’importe où n’importe quand ne m’intéresse pas. Si j’ai un appel important à passer je le ferai depuis mon téléphone fixe chez moi.

Certains sont devenus très dépendants de cet objet. Par exemple je vois mes étudiants qui ont le réflexe d’aller chercher toutes les définitions de leurs cours sur Wikipédia ou autre, mais ce faisant, ils gardent moins bien l’information en tête. Or ce qui compte ce n’est pas tant de connaître le cours par cœur que de créer des liens en fonction de ce que tu as en tête. Ils utilisent ces outils comme une mémoire qui remplacerait la leur, et ainsi, leur mémoire s’appauvrit. Un article du M.I.T. dit qu’on perd du Q.I à cause de ce genre de problème.

J’ai remarqué que les gens consacrent de plus en plus de temps à des échanges par téléphone. Or une relation pour moi ça n’est pas ça, c’est rencontrer quelqu’un de visu, discuter autour d’une table… Ou bien par exemple, les gens vont se prendre en photo avec leur téléphone en train de poser à côté d’une œuvre ou d’un paysage pendant leurs vacances juste pour le montrer aux copains à leur retour, mais tu ne profites pas de la même manière de ton voyage en ne faisant que ça !

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À propos de l’auteur

LAURE CHASTANT

Journaliste indépendante et assistante réalisation de fictions radiophoniques, je laisse traîner mes yeux et mes oreilles du côté de ce qui touche à l'art, à la culture et aux questions de société.

7 commentaires

  1. Moi non plus, je n’ai pas de portable, ce fléau. Il ne m’a manqué qu’une fois, quand j’ai voulu réserver un trajet sur Blablacar. Tant pis, j’ai pris un car et devinez quoi ? C’était moins cher que Blabla. Mes frères et sœurs, vivent les échanges de visu! Je vous embrasse.

  2. Christine MAURICE le

    Pourquoi je n’ai pas de portable ? Ce n’est pas pour nourrir une nostalgie du bon vieux passé ou une façon de me démarquer ni l’illusion d’échapper à cette dépendance devenue invisible d’être si partagée.
    Non, je crois que ça concerne plutôt une façon d’être engagée, d’être présente à moi-même. J’ai trop conscience du temps qui fuit entre mes doigts, de tous ces regards vides qui ne font même plus semblant d’être là, de l’urgence de ralentir, me rendre indisponible, rêver, grandir sans « dring-dring », choisir quand et où je prends ou donne mon énergie…
    C’est un peu comme quand je dors d’un bon sommeil : après l’étreinte (et jusqu’à la prochaine), je me coupe du souffle de l’autre, de ses cauchemars, ses ronflements, ses interférences. Je bascule dans cette solitude bienfaisante où je vais reprendre des forces.

  3. Je n’ai pas de portable non plus.
    Lors des repas entre amis ou collègues, c’est chiant, je n’ai pas d’écran à regarder…
    Au volant, c’est un avantage. Je regarde la route et je vois les automobilistes qui arrivent en face en roulant au milieu de la chaussée parce qu’eux, ont les yeux rivés sur leur smartphone (qui n’a rien de « smart »). A 80km/h, il y aura toujours autant de dégâts …
    J’ai déjà un cancer et un je ne suis pas tenté par un autre. Bien sûr, les accros prétendront qu’il n’y a aucun danger comme il n’y avait aucun danger avec l’amiante, les glyphosates, le diesel… mais bon, quand il y a autant d’argent en jeu, la vie des citoyens passe au second plan. On en reparlera dans 50 ans.
    Je les vois tous. Esclaves modernes, avides de technologies futiles, heureux de payer pour des services qu’ils n’utiliseront qu’une fois ou deux, insouciants de vivre dans un monde qui s’effondre. On leur a bien lavé le cerveau.

  4. Je n’ai plus de portable cela fait maintenant quatre mois.
    J’entends les reproches de tous car je ne suis joignable que par mail, Facebook et Twitter. Et franchement je crois que ça sera ainsi, les appels et textos j’en ai marre… Je suis libre!

  5. danièle vagnerre le

    J’ai un téléphone portable uniquement pour appeler quand je pars en voiture, sa fonction n’est donc qu’un service qui remplace les cabines téléphoniques au cas où j’aurais un problème en route.

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