Parenthèse initiatique au cœur des montagnes du Pamir

Heureux qui, comme Zahro et Devletbek, vit au cœur de la verdoyante vallée du Geisev, dans les montagnes du Pamir (Tadjikistan).

Le Pamir, cette région autonome du Tadjikistan, se distingue par ses sommets qui culminent à plus de 7000 mètres d’altitude. Sur ces territoires relativement isolés, la vie pastorale est encore largement développée. Installées là, au cœur de la vallée verdoyante de Geisev, plusieurs familles vivent, sans la nommer ainsi, une vie minimale, inspirante pour qui veut « vivre mieux avec moins ». Parenthèse initiatique auprès de Zahro et Devletbek, un couple de sexagénaires qui occupe la dernière maison de la vallée.

90 kilomètres et 2 heures de routes cahoteuses en taxi collectif séparent la grande ville la plus proche du pont suspendu qui marque l’accès à la vallée. À partir de là, c’est à pied qu’il faut continuer pour atteindre Geisev, ce village de 150 âmes situé à quelques 2 500 mètres d’altitude.

Photo : Camille DelbosUn chemin étroit de 6 kilomètres serpente alors dans un décor rocailleux. La montée se fait lentement, le sac à dos – trop lourd – pèse, la chaleur écrase.

Photo : Camille DelbosÀ mi-chemin, un « convoi » – un âne chargé, accompagné d’habitants – finit même par nous doubler. L’absence de solutions motorisées implique l’acheminement des vivres et des biens par ce moyen ancestral.

Photo : Camille DelbosAu fur et à mesure de l’ascension, l’air se rafraîchit (enfin), le paysage se transforme, des arbres, des fleurs, un torrent… apparaissent. La vue d’un berger raccompagnant ses bêtes confirme l’arrivée imminente.

Photo : Camille DelbosRien ne marque clairement l’entrée à Geisev, et l’on est même accueilli par une ou deux constructions visiblement abandonnées qui laissent penser à un énième village déserté.

Photo : Camille DelbosEt pourtant, dès les premiers pas, la présence humaine ne fait aucun doute. On distingue ça et là, progressivement, des jardins potagers, on note l’aménagement de canaux d’irrigation, avant de clairement identifier les premières habitations. Mais ce qui marque le plus, c’est ce sentiment de sérénité qui envahit le nouveau visiteur dès les premières secondes. Tout autour est parfaitement calme. Une bonne odeur de terre humide s’élève du chemin principal qui traverse la vallée, à laquelle se mêle le parfum boisé des feux de bois, à proximité des habitations. Une lumière de fin de journée embrasse les prairies et le lac qu’on distingue au loin. L’air est frais, l’horizon silencieux.

Photo : Camille Delbos
La dernière maison de la vallée

Plus on s’enfonce, plus la végétation se fait généreuse. Elle s’éclaircit davantage pour laisser place à trois grappes d’habitations, le long du torrent principal. On devine ces bâtisses basses de pierre et de terre, plus qu’on ne les voit. L’horizon est désert. Si bien que, lorsque l’on croise un habitant, surgi de nulle part, on peine à saisir le sens du simple « tchaï ? » lancé en guise d’invitation.

La destination finale, la maison de Zahro et Devletbek, clôt la section habitée de Geisev, qui s’étend sur seulement 3 kilomètres. Derrière une butte, on découvre l’ensemble de bâtis occupé par le couple – l’habitation, une étable, une remise et un atelier – organisés autour d’un jardin potager.

Photo : Camille Delbos
L’ensemble de bâtis composant le « domaine » de chez Zahro et Devletbek

Zahro et Devletbek ne sont pas la première génération à s’être établie dans cette vallée. Leurs aînés ont migré d’une vallée voisine, en raison des ressources naturelles de Geisev – le bois, l’eau et la terre. Le couple, lui, a grandi sur ces terres et poursuit aujourd’hui sensiblement le même mode de vie.

Dès le matin, chez Zahro et Devletbek, le Do it yourself et le fait-maison se pratiquent au-delà des tendances, comme des routines évidentes et même incontournables.

Le couple s’active tout au long de la journée ; au jardin, auprès des bêtes ou à l’intérieur. Les gestes sont lents, précis, efficaces.

Photo : Camille Delbos
Zahro, dans la seconde pièce de vie
Photo : Camille Delbos
Vue sur une partie du jardin

Ils ne cherchent pas la surproduction, seulement à assurer leur subsistance pour les mois à venir. Le jardin fournit les kartoshka (pommes de terre) et autres légumes, qui sont en partie mis en conserve pour l’hiver. L’achat de farine industrielle est limité par la transformation du blé qui pousse à quelques mètres de la maisonnée. Les arbres qui apportent de l’ombre en plein été, offrent dès septembre leurs abricots et leurs pommes. Les noix suivent, quelques semaines plus tard.

Photo : Camille Delbos
Les arbres fruitiers en contrebas, à gauche (abricotiers) du bâtiment d’habitat.

Un des fils entretient quelques ruches et partage la production avec la famille élargie. Les rares biens manufacturés et denrées qui ne sont pas produits sur place sont acheminés à dos d’âne, ce qui limite considérablement les tendances au gaspillage.

Photo : Camille DelbosIci, rien ne se perd : ce qui n’est plus mangeable est donné aux animaux, ce qui est cassé est réparé. La vie s’écoule au rythme du soleil et des saisons.

Plusieurs fois dans la semaine, Zahro et Devletbek joignent leur effort dans le rituel du pain.

Le tandoor, ce four en pierre et terre, présent de l’Asie mineure à l’Inde est plus que low-tech. Quelques branchages et un peu de patience suffisent à le faire monter à haute température.

Photo : Camille DelbosPhoto : Camille DelbosLes pains façonnés sont piqués, humidifiés et posés contre la paroi. Collés par l’effet de la chaleur, ils sont prêts en une quinzaine de minute.

Photo : Camille Delbos
Zahro, aidée par Nikobart, sa petite-fille de passage pendant les vacances estivales

Photo : Camille DelbosPhoto : Camille DelbosDisposé en plein air et à deux pas de la maisonnée, le tandoor est adjacent à un petit foyer destiné à la cuisson des plats. Cette cuisine extérieure est aussi le lieu de rencontres avec d’autres habitants de passage. Un espace social par essence.

Entre ses différences tâches, le couple passe finalement très peu de temps à l’intérieur. La maisonnée, une construction typique Pamiri, est une bâtisse de deux pièces de vie, l’une d’elle étant principalement dédiée aux convives. À l’intérieur, le mobilier se résume à une large banquette en U, une table, le tout éclairé par un puits de lumière. Quelques ustensiles de cuisine, de quoi dormir et se vêtir. Le strict nécessaire. L’habitat réduit à sa pure fonction d’hébergement.

SIMPLICITE VOLONTAIRE… OU SUBIE ?

Avec ses allures de slow life apaisante, le style de vie du couple ferait presque oublier que le peu présent sur place est produit et entretenu au prix de beaucoup d’efforts. Même si les énergies solaires et hydrauliques assurent une grande partie des besoins, la coupe du bois reste une nécessité, l’hiver surtout. La vie est somme toute rude, et le confort citadin, loin d’être atteint.

À leur âge relativement avancé, Zahro et Devletbek ne se voient pourtant pas vivre ailleurs. La venue de leur petite-fille, Nikobart, pendant les vacances leur assure l’aide nécessaire aux tâches estivales. Interrogée sur ses envies, la jeune fille de 12 ans est claire : « j’aime la ville, mais j’attends toujours l’été avec impatience. Plus tard, j’aimerais bien vivre ici ».

Photo : Camille Delbos
Nikobart, dans la pièce principale

D’autres habitants de la vallée ont un avis plus tranché encore. « Je n’aime pas du tout la ville, il y a trop de bruit, il fait chaud » lance Gulsha, le chef du village, installé à l’entrée du village. « Ici, nous avons tous ce dont nous avons besoin, et même plus encore. De l’eau, du bois et un carré de terre pour nos jardins. » renchérit l’homme qui promeut également le développement de l’écotourisme dans sa vallée natale.

« Finalement, de quoi manquez-vous ? ». À cette remarque, j’obtins pour seule réponse des regards incrédules, feignant de ne même pas saisir la question.

Crédit photos : Camille Delbos

 

L’écotourisme communautaire au Tadjikistan
Le Tadjikistan comptait 208 000 arrivées de touristes internationaux en 2013*, soit près de 15 fois moins que son voisin, le Kirghizistan. Avec une situation sécuritaire relativement calme, notamment à la frontière afghano-tadjik, le potentiel est considérable. Depuis plusieurs années des acteurs de développement économique, telle que la Fondation Aga Khan, mise sur l’écotourisme communautaire. La progression de l’accueil chez l’habitant implique de nouveaux enjeux, comme la gestion des déchets dans ces vallées peu accessibles.

* Source : Organisation mondiale du tourisme, 2013. Visiteurs étrangers en transit inclus.

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À propos de l’auteur

ESRA TAT

Ex-entrepreneure sociale, j’accompagne aujourd’hui des initiatives à impact positif, quand je n’œuvre pas pour l’empowerment des femmes. Le tout à distance, puisque depuis 2015, je m’essaye à une vie nomade et « décentralisée » d’un bout à l’autre du monde.

9 commentaires

  1. Merci pour ce voyage Esra ! Les photos de Camille et tes mots dégagent une telle douceur que l’on imagine aisément l’ambiance apaisante des lieux.

    • ESRA TAT

      Je vous remercie pour vos retours. Ravie de partager avec vous l’atmosphère particulière de cette vallée. Cette lenteur apaisante nous est aussi accessible, où que nous soyons. À nous d’y oeuvrer, chacun à notre échelle. Au plaisir !

  2. Asalamoualaykoum,
    Je me rattrape a lire ce magnifique recit et voir les photos de Camille a couper le souffle.
    Bon courage a vous deux et bonne continuation.
    Fi amani lah

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