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Épisode 6 : Les joies de la vie « à la dure »

En vingt-trois mois de voyage, la route m’a offert chaque jour un terrain d’apprentissage : en réalité, si peu de choses contribuent à mon bien-être.

Crédit : Camille Delbos.
Trois mois quasi non-stop à dormir dans notre tente russe surnommée La Parisienne vu son exiguïté (Pakistan). Crédit : Camille Delbos.

Il y a quelque temps une amie m’a demandé par e-mail si mon oreiller et mon sèche-cheveux ne me manquaient pas. J’ai souri mais sa question m’a laissée pensive…

Ces derniers mois j’ai eu accès de manière très inégale aux commodités qui rendent la vie agréable, sans pourtant ressentir de manque ni être fatiguée. Je ne suis pourtant pas particulièrement résistante physiquement. Et je dirais même qu’avant notre départ je cumulais quelques tares a priori incompatibles avec le voyage tel que nous l’avions choisi : sensibilité aux bruits, aux odeurs, à la propreté.

Je n’ai pas le sentiment de voyager « à la dure » mais je dois me rendre à l’évidence : ce que j’admets aujourd’hui comme tout à fait raisonnable en terme de bien-être matériel ressemble parfois beaucoup à une restriction et à un inconfort peu désirables.

Crédit : Camille Delbos.
Un terrain plat à l’abri des regards indiscrets suffit pour s’établir pour la nuit (Russie). Crédit : Camille Delbos.

Entre le besoin de flexibilité, le désir de faire place à l’imprévu et nos contraintes de budget, nous ignorons souvent le jour même où nous dormirons, sur quoi… Selon nos étapes et notre rythme de voyage, nous changeons parfois de lieu toutes les deux ou trois nuits, contre un maximum d’un mois et demi lors d’une halte prolongée.

Hébergés par des couchsurfers, accueillis par des bergers, chez l’habitant, des nuits dans des huttes en feuilles de bananier ou palmier, sous la tente, à la belle étoile, dans des gares, des trains, des bus, des cabines de bateaux, deux postes de police, deux capsules hôtels, le tout en alternance avec des chambres en guesthouses souvent spartiates, parfois franchement miteuses. Autant dire que notre lit aura pris toutes les formes !

Crédit : Camille Delbos.
De quel espace a-t-on besoin pour bien dormir ? Le capsule hotel répandu au Japon offre une alternative minimaliste à la chambre traditionnelle. Ici une version design à Kyoto. Crédit : Camille Delbos.

Très vite, nous avons conclu que mieux manger nous importe plus qu’une « belle » chambre pour dormir, et que la sécurité prévaut sur tout autre critère. À budget limité, on apprend rapidement que partager sa couche avec des cafards et autres charmants insectes n’a rien de plaisant, mais… on n’en meurt pas. Cela dit, dès que l’occasion se présente, s’échapper hors les murs et dormir sous une tente ou à la belle étoile nous semble toujours plus « confortable ».

Crédit : Camille Delbos.
Un espace à l’abri des regards indiscrets suffit pour s’établir pour la nuit. Ici sur une plateforme d’observation, Japon. Crédit : Camille Delbos.

Soyons clairs, je n’en suis pas à faire vœu d’austérité ni à rejeter toute forme de confort. J’apprécie simplement cette capacité nouvelle de ressentir de la gratitude pour le moindre « extra » (de l’eau chaude, une literie propre). Surtout, je suis fascinée de voir que si peu de choses matérielles contribuent en réalité à mon bien-être. Notion très personnelle j’en conviens.

Bien sûr, nous avons tous des capacités d’adaptation, mais peut-être aussi nous méprenons-nous sur nos besoins réels. L’agrément de ces voyages où la frugalité est autant un vœu qu’une nécessité est de sans cesse pouvoir répondre à cette question : de quoi ai-je vraiment besoin pour être bien ?

* Le couchsurfing : hospitalité et hébergement entre voyageurs et locaux, sur le principe de don-contre don. Plus d’infos.

Texte : Esra Tat.
Photos : Camille Delbos.

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À propos de l’auteur

ESRA TAT

Ex-entrepreneure sociale, j’accompagne aujourd’hui des initiatives à impact positif, quand je n’œuvre pas pour l’empowerment des femmes. Le tout à distance, puisque depuis 2015, je m’essaye à une vie nomade et « décentralisée » d’un bout à l’autre du monde.

2 commentaires

  1. Bonjour,

    Merci pour ce court mais beau témoignage.
    J’avais ressenti la même chose en partant quelques mois en Inde notamment. Il suffit en fait de bien peu pour vivre et le retour en France nous met face à une réalité intéressante. On accumule facilement des choses qu’on pense « vitales », pour notre confort, etc. alors qu’en fait on s’en passe. Aussi, les gens rencontrés qui vivaient avec ce qui nous paraît juste impensable semblaient d’une certaine façon tellement plus heureux…
    Mon plus grand plaisir au retour a été d’avoir une bonne douche et du fromage !!
    Et pour ma part, ces expériences m’ont donné envie d’avoir moins (et de recommencer !). J’avais l’impression d’étouffer et de combler je ne sais quoi avec nos habitudes d’achats, nos commodités… Le fait d’être sédentaire y contribue largement.
    On s’aperçoit également que dormir dans un hamac ou à la belle étoile c’est magique…

    Merci pour tous tes articles sur ce beau site 🙂

    • ESRA TAT

      Merci pour ce retour ! L’air de rien, la route nous a apprend à nous détacher et nous passer de beaucoup de choses qui nous semblaient essentielles jusqu’alors. Tout l’art ensuite est de faire perdurer (si on le souhaite !) cette sobriété heureuse dans notre quotidien. Je crois que le véritable défi est là, restez alerte, ne pas retomber dans ces habitudes comme tu le dis si justement ! Belle continuation !

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