L’histoire d’Almeria, ce désert andalou saccagé par l’agriculture intensive sous serres en plastique

Comment le désert d’Almeria (Espagne), où furent tournés Lawrence d’Arabie, Cléopâtre, Indiana Jones est devenu un océan de serres en plastique abritant des tomates sans goût.

Agriculture intensive à Almeria
Des serres en plastique à Almeria (Espagne), en 2009. Photo: Roger Casa-Alatriste.

La plupart des tomates, poivrons et autres fruits et légumes du soleil étalés à foison toute l’année à prix dérisoires dans les rayons des supermarchés français, allemands et britanniques viennent d’un désert artificiellement fertile de 26 000 hectares, situé au sud-est de la péninsule ibérique dans la province d’Almeria. Cette région andalouse, majoritairement constituée d’un sous-sol rocheux recouvert d’une couche de terre très fine soumise aux vents sahariens, est pourtant davantage propice au tournage de westerns [478 films y ont été tournés depuis 1943, N.D.L.R.] qu’à la culture.

DOUBLE BONUS

Ce paysage aride et sec (moins de 200 mm de précipitations par an en moyenne) s’est transformé au début des années 1970 en un véritable potager… Des ingénieurs, constatant l’étendue incroyable de terrain inutilisé et son taux d’ensoleillement record, se sont dit qu’il était l’endroit idéal pour faire pousser des légumes demandeurs en chaleur et en lumière. Les nappes d’eau souterraines, à l’époque, étaient si faciles d’accès qu’on se demanda pourquoi personne n’y avait pensé avant ! Des puits de quelques dizaines de mètres permirent d’irriguer ces nouveaux jardins, et la région d’Almeria fut rapidement colonisée.

Pour protéger les cultures du vent qui érode le sol et n’en laisse qu’une mince poussière infertile, les cultivateurs érigèrent des serres… double bonus : les fruits pouvaient désormais pousser toute l’année, la culture devint intensive, et la surproduction fit même son apparition dans cette région qui n’était qu’un désert peu de temps auparavant ! L’Espagne s’ouvrit alors à l’Europe, et commercialisa ses primeurs sur le marché commun. En 2017, l’Andalousie a exporté pour 5 224 millions d’euros de primeurs.

Agriculture intensive à Almeria
Vue satellite (via Google map) du désert d’Almeria. Les 26.000 hectares de serres en plastique forment une grosse tache blanche.

Aujourd’hui, pour pouvoir produire toujours plus, les ingénieurs emploient des pesticides et des engrais, dont les effets sur la biodiversité et la santé humaine ne sont plus à discuter. Les entreprises agricoles d’Almeria méritent bien leur nom d’ « exploitations » : les travailleurs, la plupart immigrés, souvent clandestins et sans protections ni juridiques ni physiques, y sont soumis à des rythmes infernaux. Les cancers dus à l’inhalation de produits toxiques y sont fréquents.

La reconstruction permanente des serres, régulièrement détruites par le vent, le sable et la chaleur (jusqu’à 50º C !) génère une quantité de déchets plastiques évaluée annuellement à 3 millions de tonnes… soit autant que la production agricole ! Ces résidus sont rarement recyclés et souvent finissent dans la mer ou enfouis dans le sol, déjà malmené par la culture intensive, l’érosion et les produits phytosanitaires.

LA FAUNE BOMBARDÉE DE PESTICIDES

Mais le principal problème de la région reste l’eau. Les puits sont désormais forés sur plus de 700 mètres pour atteindre l’eau souterraine, qui est plus vite pompée qu’elle ne peut se reconstituer, et dont les rares gouttes restantes sont finalement polluées. On tente maintenant de dessaler l’eau de mer, entreprise extrêmement coûteuse et longue. C’est pourquoi la majorité de l’eau utilisée pour les cultures est importée.

L’exemple andalou de destruction du sol est extrême, car on a là un terrain déjà pauvre, et extrêmement soumis à l’érosion. Le pompage des nappes aquifères, le tassement par les machines, ajoutent encore à sa fragilité. Et en exploitant le sol à longueur d’année, les industriels de l’agriculture ne lui laissent pas l’occasion de se régénérer. Bombardée de pesticides, toute sa faune meurt et le rend infertile… d’où le besoin toujours croissant d’engrais, et la moindre qualité des plantes. Car oui, ce qui donne son goût et ses propriétés nutritives au fruit, c’est ce qui l’a nourri : le sol. Le terroir, ce n’est pas une blague.

Sources :
El País du 14 mai 1982, où le journaliste Eduardo Barrenechea constate déjà que l’eau est surexploitée à Almeria.
Plateforme pour une agriculture socialement durable 2007.
Le Monde du 25 juin 2007.
Noticias de Almeria du 18 septembre 2018.

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À propos de l’auteur

IRIS PETITJEAN

Écologue de formation, je concilie mes deux passions, les insectes et la typographie, en écrivant en pattes de mouche.

Un commentaire

  1. Sur un sujet aussi dramatique, voir un documentaire d’Arte du 31 mai 2018 sur la « Mar Menor », une lagune du sud-est de l’Espagne, ravagée par l’exploitation intensive des terres en bordure pour la plus grande culture intensive de salades d’Europe… J’ai conservé la vidéo, mais ne sait pas comment la mettre à disposition, elle fait 546Mo, je peux l’envoyer par WeTransfer aux « Minimalistes » que cela intéresse !!!…
    Minimalement vôtre !!!…
    Bruno

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