« On nous prend pour des cons » : la colère des saisonniers agricoles qui ne trouvent pas de travail

Pour pallier la « pénurie de saisonniers agricoles » le gouvernement rouvre les frontières. Colère et incompréhension des nombreux Français qui cherchent un contrat, en vain.

Saisonniers agricoles en plein travail, aquarelle de Laura Remoué
Aquarelle : Laura Remoué, pour le journal minimal.

Depuis deux mois, le gouvernement communique à tout-va sur le « manque de saisonniers agricoles ». 200 000 travailleurs seraient actuellement recherchés. Pourtant, sur les réseaux sociaux, ils sont nombreux à se plaindre de ne pas trouver de contrat. Leur colère et leur incompréhension sont d’autant plus grandes que le gouvernement vient de rouvrir les frontières aux travailleurs européens. Ces derniers représentent d’ordinaire 80 % des effectifs dans les exploitations françaises.

Les agriculteurs interviewés expliquent que si les travailleurs Français ne trouvent pas de contrats c’est parce qu’ils « ne sont pas assez motivés pour cette tâche ». Mais ces derniers s’interrogent : et si les patrons avaient préféré embaucher moins que prévu, ou attendre, pour ne pas payer plus cher leur main d’œuvre ?

DUMPING SOCIAL

La situation créée par le coronavirus réveille un conflit de longue date concernant le travail détaché. Ce statut permet à une entreprise de faire travailler ses employés dans un autre pays de l’Union européenne. Ces derniers ont droit au même salaire et au même code du travail que les employés nationaux du pays d’accueil, mais ils restent assujettis à la sécurité sociale de leur pays d’origine. Un coût moindre pour l’employeur qui serait cause de dumping social.

Nous sommes donc allés à la rencontre de ces saisonniers agricoles français qui ne trouvent pas de travail. Témoignages.

Saisonniers agricoles, Created by H Alberto Gongora from Noun projectGrégory, 35 ans, saisonnier agricole et restauration, Oise (60).

« AVEC LA RÉOUVERTURE DES FRONTIÈRES LE PATRON A ANNULÉ MON EMBAUCHE »

Quelle a été votre réaction lorsque le gouvernement a annoncé une pénurie de main d’œuvre agricole ?
Je me suis dit qu’on nous prenait vraiment pour des cons. Il y a 3 millions de chômeurs en France et les agriculteurs n’arrivent pas à trouver de la main d’œuvre ? C’est une fumisterie. Pour ma part, je viens de Picardie, je me déplace en Haute-Savoie, sur la Côte d’Azur… La réalité c’est que c’est compliqué car il faut travailler hors de sa région. Le logement dépend des employeurs et les offres se sont raréfiées ces dernières années.

Comment se sont passées vos recherches de travail saisonnier cette année ?
Ça a été compliqué avec le coronavirus. Je venais de décrocher un poste pour les six prochains mois en Dordogne mais avec la réouverture des frontières, le patron a annulé mon embauche et a préféré reprendre les ressortissants auxquels il avait promis du travail avant la crise. Cette concurrence est un problème qui ne date pas d’aujourd’hui. Après ça, j’ai fini par trouver un poste grâce à un ancien patron.

Quelles sont vos conditions de travail dans ce secteur ?
Quand j’ai commencé les saisons agricoles il y a quinze ans, j’allais travailler chez le plus offrant. Aujourd’hui, si vous voyez un poste, vous le prenez. Mon BTS agricole me donnerait droit à une meilleure rémunération mais si je la demande le patron me refusera en estimant que je suis trop cher pour lui.

Généralement, en tant que saisonnier, vous êtes déclaré au SMIC pour trente-cinq heures par semaine mais on vous fait faire des heures derrière, non déclarées. À la fin, on dépasse souvent les soixante-dix heures en travaillant le samedi et le dimanche. Personnellement, je préfère travailler tous les jours, par besoin d’argent. Néanmoins, à mesure que les conditions de logement se sont dégradées, je me suis orienté vers la restauration. J’alterne aujourd’hui entre ces deux domaines pour pouvoir travailler toute l’année.

 

Created by Gan Khoon Lay for the Noun projectNicolas Bouvet, 25 ans, plombier-chauffagiste et Margaux Barbe, 22 ans, caissière, Loire (42).

« IL Y A PLUS DE DEMANDES QUE D’OFFRES D’EMPLOI »

Quelle a été votre réaction lorsque le gouvernement a annoncé une pénurie de main d’œuvre agricole ?

Margaux : On s’est dit que c’était bon, qu’à la sortie du confinement nous allions trouver du travail directement.

Comment se sont passées vos recherches de saison cette année ?
Nicolas : Nous sommes toujours en train de chercher, en regardant toutes les annonces… J’ai essayé les grosses structures, comme Chapoutier, qui recrute de 200 à 300 saisonniers, mais c’est très sélectif !

Margaux : On a essayé sur Wizifarm aussi [la plateforme de recrutement de saisonniers agricole créée par le gouvernement et la FNSEA pendant la crise du covid, N.D.L.R.].

Nicolas : Aujourd’hui, j’ai appelé plus de 80 entreprises d’arboriculture entre la Drôme et l’Isère et on m’a répondu que toutes les équipes étaient déjà complètes, ce qui me donne plutôt l’impression qu’il y a une sur-demande par rapport à la quantité de travail disponible.

En plus de cela, nous disposons d’un camping-car, ce qui veut dire qu’on est totalement autonomes. Le responsable du site n’a pas à nous prendre en charge pour le logement, l’eau ou l’électricité et on constate que malgré ça c’est quand même très compliqué de trouver un contrat.

Quelles sont vos conditions de travail dans ce secteur ?
Margaux : Lorsque j’ai fait les vendanges, on commençait tôt, puis on mangeait tous ensemble et on travaillait moins l’après-midi. C’était plutôt cool, il y avait une bonne ambiance ! Nicolas, lui, a travaillé dans les pépinières sylvicoles.

Nicolas : Tout s’y est très bien passé, l’agriculteur nous fournissait de l’eau, je n’ai rien à en redire. C’était physique mais ce n’était pas la mort non plus. On sait dans quoi on se lance et on le fait tous ensemble !

 

Created by Simon Child from Noun projectAnthony, 31 ans, saisonnier agricole et touristique, Rhône (69).

« DIFFICILE DE SE DÉMENER QUAND ON VOIT QU’AUTANT DE FRANÇAIS GALÈRENT »

Quelle a été votre réaction lorsque le gouvernement a annoncé une pénurie de main d’œuvre agricole ?
À ce moment là, j’étais en vacances en Bolivie, dans une auberge de jeunesse. Je me suis dit que, tant qu’à faire, autant rentrer en France et travailler, puisqu’il y avait besoin de bras… Cela fait donc deux mois que je suis rentré, mais deux mois qu’il n’y a rien…

Comment se sont passées vos recherches de saison cette année ?
Le fait qu’il y ait des milliers d’étrangers en moins a changé la donne par rapport aux autres saisons. Il y avait a priori plus de besoins, mais finalement pas plus de boulot à la clé. On nous balance des offres, mais c’est encore plus compliqué que les autres années car il n’y a pas de logement. Il faut être logé proche de la ferme où on travaille et posséder un véhicule mais je n’ai ni l’un ni l’autre actuellement.

Pour chercher du travail, j’ai surtout demandé des pistes à d’autres saisonniers sur des groupes Facebook et des groupes régionaux, j’ai regardé sur Le Bon Coin et sur plein de sites comme Jooble. En faisant le tour des annonces, j’ai constaté que les postes proposés nécessitent beaucoup d’expérience, un savoir-faire auquel on n’a pas forcément l’opportunité d’être formé.

Depuis quelques jours je repars donc en recherche de saison touristique. Je n’ai plus envie de me démener pour trouver une saison agricole quand je vois qu’autant de Français galèrent et que l’on fait venir des gens de l’étranger. Eux je les comprends, mais je ne comprends pas l’absence de financement pour loger des Français, car il faut relancer le cycle local pour pouvoir se rouvrir aux autres.

Quelles sont les conditions de travail dans ce secteur ?
J’ai débuté les saisons agricoles il y a sept ans. La plupart du temps je fais les vendanges. Ça pète le dos, tu bosses pendant huit heures, mais ensuite tu as plus de liberté. Tu peux boire dans les vignes, il y a une atmosphère familiale…

Généralement, je tombais bien, mais il m’est aussi arrivé de mauvaises expériences du fait d’une équipe où régnait le chacun pour soi. J’ai aussi des amis qui ont fait les vendanges avec un patron qui leur demandait de faire des choses interdites, comme ramasser le lendemain de l’épandage de produits chimiques.

Aller plus loin sur les saisonniers agricoles : Derrière l’appel à la main d’œuvre, les difficultés d’un monde agricole précarisé (Mediapart), Appel à travailler dans les champs : « Tout est fait pour maintenir un système qui précarise et appauvrit » (Bastamag).

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À propos de l’auteur

LAURA REMOUÉ

Jeune journaliste, passionnée par les problématiques écologiques et féministes, photographe à mes heures perdues.

2 commentaires

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    Sans parler du travail des enfants !! J’ai appris que les moins de 16 ans étaient autorisés à prendre ce type d’emploi, et même les enfants de 14 ans dans les Landes !! Au départ je n’y croyais pas, mais c’est vrai !

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