« Souplesse, dynamisme, performance » : réflexions sur le diktat culturel occidental

Le minimaliste Pierre Roubin vit avec 43 objets. À la recherche d’un nouveau short, il analyse dans cet épisode l’implicite diktat culturel niché dans le discours des vendeurs d’une boutique Nike.

Pierre Roubin
Pierre Roubin (avec son nouveau short), Paris, 2018. Crédit photo: Sofiane Fourmas.

Lettrine, Le short que j’ai retenu dans mes 43 objets n’est pas terrible, il me serre beaucoup trop à la taille, Il est trop long. J’aime bien avoir les jambes nues quand je suis dehors. J’aime la fraîcheur du vent sur les cuisses quand je commence à transpirer, j’ai bien essayé de découper mon short actuel pour le rendre conforme à mes attentes, mais ce qu’il me faudrait c’est un vrai short de course, de marathonien.

Je pousse la porte d’une boutique Nike et là je suis assailli par trois vendeurs. Ils m’abordent avec un ton de « jeunes », me demandent ce que je fais comme activité, si je cours régulièrement. Il y en a même un qui me lance : « Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? » ! Immédiatement je perçois la matrice marketing qui leur commande de venir prendre contact avec moi en m’abordant par mes hobbies préférés, sur le registre langagier du plaisir. Ce serait un peu idiot de dire que ça me surprend, on sait tous que la plupart de nos expériences de consommateurs sont largement décortiquées et analysées, pour les rendre plus efficaces. « Efficaces » signifiant ici, bien entendu, « dispendieuses ». Alors je lui dis que je fais de la course, il me demande si j’en fais beaucoup, je lui indique que je cours entre 10 et 25 kilomètres par semaine. Il me vante alors les toutes nouvelles chaussures de la marque. Elle doivent s’appeler flying quelque chose, ou fantom, zombi, zoom, je sais plus trop comment en fait. Ce modèle a, paraît-il, « de la souplesse, du dynamisme, si je cherche la performance… »

UN PETIT COUP DE PIED AUX FESSES ?

Comment te dire, jeune homme ? Comment te dire… comment expliquer d’où je viens, et où je vais… Évidemment, lui n’y est absolument pour rien, il tente de gagner sa vie, il récite sa leçon, il le fait bien en plus. Je suis sûr qu’il n’a pas envie de m’entendre disserter sur la « performance ». Pas ici, pas dans son magasin, son petit temple de la consommation, et au demeurant son employeur !

Je crois qu’il vient de prononcer d’affilée les trois mots à la mode qui peuvent m’énerver le plus. La souplesse. La souplesse on la voit bien, il la faut partout la souplesse, à tous les étages, il en faut chez tout le monde. Il nous en faut dans le travail, il en faut chez les clients, manifestement il en faut aussi dans le code du travail. Il en faut dans les chaussures. Il faut de la souplesse partout.

Du dynamisme, eh bien oui bien sûr du dynamisme. C’est important d’être dynamique surtout pour les chaussures. On ne sait jamais, des fois qu’elles aient un petit coup de mou les chaussures. Des fois qu’il y aurait besoin de mettre un petit coup de pied aux fesses. Comme si on n’en manquait du dynamisme quand on se lève à 7 heures du matin le dimanche pour aller faire le con dans les rues, en short et baskets aux pieds.

MON SOMMEIL AUSSI EST TRÈS PERFORMANT

Dynamique, c’est pareil que la souplesse, il faut l’être tout le temps. La souplesse c’est ce qui permet à une chose de s’incurver, et le dynamisme c’est la rapidité avec laquelle elle va reprendre sa forme initiale. Donc en fait, on parle de la même chose.

La performance. Ah la la, performance ! Ça c’est important la performance. Est-ce que je recherche la performance moi ? Bien sûr que je recherche la performance, comme tout le monde, tout le temps. En toute chose je cherche la performance. J’ai éminemment besoin que tout soit performant autour de moi, mon lave-vaisselle bien sûr, les actions commerciales que j’entreprends, mon réveil bien sûr j’ai besoin qu’il soit performant aussi, sans quoi jamais je ne pourrais me réveiller. Et pourquoi donc ? Eh bien justement parce que mon sommeil aussi est très performant. J’ai besoin que mes enfants soient performants, et si j’avais un poisson rouge, je le voudrais lui aussi très performant. Alors pensez donc mes chaussures, si j’ai besoin qu’elles soient performantes. Il ne manquerait plus plus que ça qu’elles ne le soient pas !

CE DIKTAT CULTUREL IMPLICITE

Bon on rigole là, enfin on rigole à moitié en fait. Ce qui m’étonne le plus, c’est que ce discours, ce jeune homme aurait pu me le tenir il y a trois ans sur la paire de pompes de l’époque. Je suis certain que déjà la dernière Nike était souple, dynamique et performante. Donc quelque part c’est un discours navrant, il est désolant de platitude, truffé de lieux communs et complètement vide de sens.

Ce diktat de la souplesse du dynamisme et de la performance, c’est l’implicite de toutes les sociétés actuelles. Je dirais même que c’est le sous-jacent de toutes nos cultures occidentales. La souplesse, c’est un besoin inné pour la société de se remodeler sans cesse au constant besoin de croissance. Mais comme le mot fait quand même largement penser à un roseau ou à une éponge, socialement on appelle cela différemment. On dit flexisécurité pour signifier : « J’ai compris que souplesse tu le prenais mal bonhomme, et que tu t’inquiétais pour ta sécurité, alors je te mets un « flexisécurité », c’est pas une marque déposée mais c’est tout comme, c’est pour dire je t’emmerde, sois souple et tais-toi. »

ON A TOUS LA GROSSE PATATE !

Le dynamisme est un autre sous-jacent. Comme on l’a vu, grâce à la souplesse on peut faire face aux adaptations nécessaires quand on recherche la croissance. Mais pas sans dynamisme, il faut du dynamisme nom de dieu. Un putain de dynamisme ! Il faut que le marché soit dynamique, que la consommation soit dynamique, que l’offre soit au rendez-vous. Il faut que les industriels soit dynamiques. Le dynamisme c’est la vie. Le dynamisme c’est la grosse patate. La performance bien sûr c’est celle des indicateurs, c’est la performance des marchés, celle des variables macroéconomiques, des phénomènes d’ajustement continuels, la performance c’est la croissance. La croissance c’est ce que tout le monde cherche depuis toujours. On fait des prospectives sur la prochaine croissance, on cherche à infléchir les courbes de croissance trop plates. Il faut croître à tout prix.

Et quand il y a de la croissance qui ne nous arrange pas, celle de la pauvreté par exemple, ou du chômage, alors la courbe on voudrait l’inverser. Mais dans les mots on garde encore le terme de « croissance », comme s’il y avait un tabou ou une pudeur à employer les termes « réduire », « diminuer »…

Pour atteindre la croissance il faut évidemment de la performance. Mais la performance bien entendu cela signifie le dynamisme, et comment avoir du dynamisme sans souplesse ? J’ai l’impression d’avoir été pris dans des slogans de campagne électorale. Tout ça à partir d’une simple paire de chaussures, et du slogan marketing qui l’accompagne. Et ceci m’amène une terrible conclusion : tout ça ne vole pas bien haut, en tout cas pas plus haut que la cheville, et toute cette société furieusement consommatrice n’a pas moins piètre allure qu’une vieille semelle.

ENVAHISSANTE CROISSANCE

La croissance est une drôle de chose, on en voit partout, il en faut partout. C’est curieux. Parce que pourtant je trouve que c’est vraiment le phénomène qu’on rencontre le moins souvent. Beaucoup d’entreprises dans lesquelles j’ai travaillé ont eu des phases de croissance, et puis des phases de repli. Elles ne sont pas mortes pour autant, elles s’ajustent, elles s’adaptent, pas toujours avec souplesse. Je n’ai pas l’impression de rencontrer chaque jour des sujets en croissance. Les commerces dans ma rue ne sont pas en croissance, les piétons ne me semblent pas en croissance, mon plus jeune fils lui est en croissance. Ça c’est certain. Il a grandi, il a quatre ans et demi, mais d’ici une dizaine d’années il aura atteint sa taille adulte. Mon aîné, son grand frère, lui il fait ma taille, il n’est plus en croissance. Quelque part c’est quand même bien que la croissance s’arrête, parce que je vois pas où je les mettrais tous ces gamins en croissance. Mon appartement est un espace aux dimensions finies, et je suis bien content qu’ils ne dépassent pas trop de leur lit.

Je raisonne peut-être simplement, mais c’est évidemment pour tourner en dérision ce diktat de la croissance. Et quelque part il convient aussi d’être logique : je vois mal comment quelque chose pourrait croître, si inversement au même moment une autre chose ne décroît pas. Si mon appartement est trop petit, et que je « pousse les murs » comme on dit, alors je vais me retrouver chez la voisine.

LE NEZ AU VENT DANS LES VAPEURS DE LA SEINE

Cela parait bête, mais c’est assez simple. Si on attend que la société globalement soit en croissance, alors la première chose à se demander c’est quelle sera la décroissance conséquente. Si le marché du transport aérien croit, normalement le marché du transport ferroviaire devrait décroître. Mais justement il ne décroît pas. C’est donc le marché du transport fluvial qui doit décroître. Mais justement pas du tout, qu’est-ce qui décroît alors ? Il y a forcément quelque chose qui décroît, serait-ce les conditions de travail des transporteurs, des ouvriers du fret, des personnels navigants et au sol, serait-ce le moral des ménages, ou la quantité de carburant et énergies nécessaires pour toute cette croissance du transport ?

Il est urgent d’arrêter de croire que tout doit sans cesse augmenter, qu’il n’y a de salut que dans la croissance. Inversement, si on suit mon raisonnement, toute tentative de décroissance induit mécaniquement une croissance reliée. Pour revenir à mon histoire de chaussures : si finalement, en cherchant moins la performance, je regagnais du plaisir à la course ? Juste le plaisir d’être là, d’enchaîner les trottoirs, de me fondre dans la ville, d’être le nez au vent dans les vapeurs de la Seine, de me confondre avec les statues, de me perdre dans le Louvre. Juste le plaisir d’être là, un tout petit parisien, amoureux de la ville.

Mes 43 objets : la liste
#1 un livre
#2 un stylo
#3 un carnet
#4 un costume bleu
#5 un costume noir
#6 une chemise bleue
#7 une chemise blanche et ses boutons de manchette
#8 une chemise rose
#9 une cravate
#10 un Jean
#11 une paire de chaussettes de contention
#12 une paire de chaussettes noires
#13 un short de running
#14 une paire de chaussures de costume
#15 une paire de chaussures habillées
#16 une paire de chaussures de running
#17 un pull (marin)
#18 un bonnet
#19 une écharpe
#20 un caleçon
#21 un 2e caleçon
#22 un 3e caleçon
#23 une brosse à dents
#24 une montre
#25 des écouteurs (avec micro)
#26 un smartphone
#27 un vélo
#28 une cape de pluie
#29 un t-shirt de running
#30 un 2e t-shirt
#31 un 3e t-shirt
#32 une casquette
#33 une fouta
#34 un maillot de bain
#35 une ceinture
#36 des lunettes de soleil
#37 un short d’été
#38 un sac à dos (22 litres)
#39 une tondeuse à barbe
#40 un pantalon casual
#41 un manteau habillé
#42 une valise cabine
#43 mon parfum

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À propos de l’auteur

PIERRE ROUBIN

Ma démarche minimaliste est très matérialiste (au sens de pragmatique), urbaine, et en même temps réflexive. Je suis philosophe de formation donc j'aime bien manipuler aussi les idées.

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