Nos nuits au Post #10 : Encore un putain d’immeuble vide en moins à Paris (et pas n’importe lequel)

Alors que les prix de l’immobilier flambent dans la capitale, des artistes ouvrent des squats. Après un immeuble vide dans le 9e (Le Post), ils s’emparent d’un ancien couvent dans le 14e.

banderole, encore un putain d'immeuble vide
Sur la façade d’un couvent abandonné situé 61 boulevard Saint-Jacques (Paris 14e), les artistes déploient une banderole qui dénonce la gentrification en cours dans la capitale et appelle à l’occupation des immeubles vides.

Le feuilleton Nos nuits au Post est raconté ici par Gaspard Delanoë, figure historique des squats d’artistes parisiens, ouvreur d’immeubles vides dont le célèbre 59 Rivoli, conventionné avec la Ville de Paris. Dans le précédent épisode, il racontait la manière dont ses camarades et lui avaient réussi à entrer dans un ancien couvent abandonné à Paris 14e… jusqu’à ce que retentisse le son assourdissant d’une alarme anti-intrusion.

es gens coururent dans tous les étages du couvent, sens en éveil, cherchant de part et d’autre d’où pouvait provenir ce son strident qui déchirait l’espace.

BIIIIIIIIIIINGGG… BIIIIIIIIIIINGGG…

Chaque seconde de décibels hurlants venait attaquer au cœur notre fragile tentative et la sapait impitoyablement.

Quand soudain l’un d’entre nous, un grand barbu que je n’ai jamais revu après, pointa son doigt au-dessus d’un bureau d’accueil et hurla : « Là ! Là ! » en désignant une grosse sonnerie demi-circulaire qui devait bien se trouver à 2,80 mètres de hauteur.

ELLE HURLAIT TOUJOURS

Le barbu saisit une barre de métal qui trainait au sol et sauta une première fois en essayant d’atteindre l’alarme. Il la rata. Deux fois. Puis l’un d’entre nous – je ne saurais retrouver son nom – prit appui contre le mur et lui fit la courte échelle : « Là, viens ! » ; le barbu s’arracha littéralement du sol, posa le pied sur la main et d’un geste sûr, violent, ultra-puissant s’éleva dans l’air et dézingua l’alarme, qui voltigea une demi-seconde et s’écrasa au sol.

Mais elle hurlait. Hurlait toujours.
Ce son nous détruisait les oreilles.

Alors encore une fois, le barbu frappa, frappa comme s’il voulait achever un démon nocturne soudain à terre. Il assénait ses coups de tout son long sur la sonnerie inerte au sol, de plus en plus cabossée.

LE CHIEN DES ENFERS

Et tout à coup ça s’arrêta.
Le son.
Nos bouches.
Nos gestes. Nos regards.
Silence.
Rien.
Plus rien.
La nuit.

On entendit des haleines reprendre souffle et des portables s’éteindre.
Les uns s’adossèrent au mur, les autres poursuivirent leur exploration du bâtiment.

Voilà, le chien des Enfers venait de la boucler, il ne restait plus qu’une seule chose à faire, pour laquelle nous disposions certainement de quelques dizaines de minutes, le temps que les vigiles, prévenus par la sirène rappliquent et tentent de nous mettre la pression.

« ENCORE UN PUTAIN D’IMMEUBLE VIDE »

Il nous restait à déployer la banderole que nous avions fait faire et prendre une photo de cet acte, photo que nous pourrions diffuser à tout moment accompagnée du texte anti-gentrification [voir Nos nuits au Post #08 : Les ouvreurs de squats fomentent un gros coup, au nez et à la barbe de la mairie de Paris].

Voilà ce qu’il nous restait à faire, après quoi nous n’aurions plus qu’à boire des bières et attendre la nuit.

Cinq minutes passèrent, guère plus.
Puis je reçus un SMS d’Alex, qui était resté dehors.
Il m’envoyait la photo qu’il venait de prendre.
La photo de la façade.

On y distinguait très nettement une immense banderole, déployée au 3e étage du bâtiment, côté boulevard Saint-Jacques, tenue à bout de bras par trois gars sur une longueur de deux fenêtres, et ce message tout simple, peint à la va-vite en noir sur blanc : « Encore un putain d’immeuble vide ».

Mission accomplie.

En l’espace de vingt minutes, entre le moment où Alex avait franchi la clôture du jardin et le moment où il m’envoyait cette photo, nous avions déroulé notre plan à la lettre.

QU’ALLAIENT FAIRE LES AUTORITÉS ?

Aucune embûche réelle ne s’était trouvé sur le chemin. Pas d’obstacle de dernière minute ou de mauvaise surprise (comme aurait pu en constituer un vigile présent à l’intérieur de l’immeuble juste à ce moment-là, ou bien un piège explosif posé par le proprio, ou une chute et quelqu’un qui se blesse lors de l’assaut). Rien. Tout s’était passé comme prévu, ou du moins imaginé.

La balle était maintenant dans le camp des autorités. La société de surveillance du bâtiment allait certainement envoyer des vigiles dans un premier temps. Et après, que se passerait-il ? Tenteraient-ils de rentrer dans le bâtiment ? Préviendraient-ils leur hiérarchie ?

Nous barricadâmes comme il faut l’unique porte d’accès (toutes les autres portes avaient été condamnées par leurs soins), puis commença l’attente.

> Retrouvez la suite de Nos nuits au Post vendredi 8 novembre 2019 dans le journal minimal.
> À (re)lire : les autres épisodes de la série Squat story, par Gaspard Delanoë.

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À propos de l’auteur

GASPARD DELANOË

Le mot performeur me semble le plus adéquat pour décrire mes différentes activités : colporteur de journaux, comédien, ouvreur de squats artistiques, chroniqueur au Huffington Post, candidat à diverses élections… J'ai publié mon premier récit, "Autoportrait (remake)", en 2017 aux éditions Plein Jour.

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