Nos nuits au Post #08 : Les ouvreurs de squats fomentent un gros coup, au nez et à la barbe de la mairie de Paris

Alors que les prix de l’immobilier flambent dans la capitale, des artistes s’emparent d’immeubles vides. Après Le Post (Paris 9e), ouvert en janvier, ils visent un nouveau lieu.

Trois ouvreurs de squats d'artistes à Paris : Gaspard DelanoeAlexandre Gain, Kevin Albert.
Trois ouvreurs de squats d’artistes à s’associent pour s’emparer d’un nouveau lieu. De gauche à droite: Gaspard Delanoë (59 rue de Rivoli), Alexandre Gain (Le Post), Kevin Moreno (La Petite Maison). Photo: François Lafite.

Le feuilleton Nos nuits au Post est raconté ici par Gaspard Delanoë, figure historique des squats d’artistes parisiens, ouvreur du célèbre 59 Rivoli, conventionné avec la Ville de Paris. Dans le précédent épisode, il racontait l’ambiance festive qui avait éclaté au Post (le squat de la rue Blanche) après l’accord d’occupation temporaire signé avec le propriétaire. Mais dans ce 8e épisode, Gaspard Delanoë dévoile les raisons politiques pour lesquelles lui et ses camarades vont être amenés à prendre d’assaut un lieu encore plus spectaculaire.

La lettre Voici la nouvelle qui mit le feu aux poudres : le jeudi 3 juin, vers 19 h, leparisien.fr publia un article intitulé « Paris : Sur la friche Netter, un marché géant en attendant le projet immobilier », article dans lequel le journaliste informait ses lecteurs que des startupers avaient gagné le droit de venir poser quelques tables et deux trois lampions sur la friche Netter (Paris 12e) et d’y vendre tranquillement des demis de bière à 6 € le demi, et ce durant tout l’été et jusqu’au mois d’octobre.

Mon sang ne fit qu’un tour. Celui de Kevin Moreno, l’un des plus grands ouvreurs du mouvement des squats artistiques, dut faire de même. Et pour cause : durant toute l’année 2018, lui et moi avions organisé là-bas [avec Henri Inkimo et son fils, N.D.R.] une magnifique occupation temporaire réunissant des plasticiens, des comédiens, des auteurs, des musiciens, des jongleurs et même l’une des meilleures associations de shibari (1).

NOUS AVIONS ÉTÉ CHASSÉS DE LA FRICHE NETTER

Tout s’était bien déroulé jusqu’à ce que le propriétaire de la friche Netter, la RATP, en accord avec la mairie de Paris, nous demande gentiment de prendre nos cliques et nos claques, invoquant le début imminent d’un projet immobilier d’utilité publique, à savoir la construction d’une crèche de 99 berceaux et d’une centaine de logements sociaux.

Et certes, il était quasiment impossible de ne pas obtempérer devant un tel argument, tant il est vrai que de toute éternité les hommes ont eu besoin d’un toit avant d’avoir besoin d’un feu – j’ose ici comparer l’art à une divinité sécularisée autour de laquelle les hommes se réunissent.

Bref, nous remballâmes pacifiquement nos affaires sans nous douter une seule seconde que, six mois plus tard, nous apprendrions par voie de presse – on aurait pu nous passer un coup de fil, c’eût été la moindre des politesses – que le projet immobilier était « temporairement suspendu » et qu’une entreprise de « pop up » allait « animer » les lieux (faire du fric).

LA GENTRIFICATION DE PARIS, RAS-LE-BOL !

J’entrai dans une colère noire. Kevin fut passablement énervé.

Je rédigeai immédiatement un communiqué de presse intitulé « Gentrification à marche forcée, ras-le-bol !! », dans lequel je rappelais en quoi consistait la gentrification, c’est-à-dire la façon dont les populations les plus paupérisées des grandes villes sont progressivement éloignées des centres et se retrouvent au bout d’un certain temps parquées en proche banlieue, puis en lointaine banlieue, puis nulle part, sans que cela ne choque personne. Phénomène lent, presque invisible mais inexorable et qui a vidé Manhattan de toutes ses classes laborieuses au cours des quinze dernières années, comme il est en train de vider Paris de tous ses travailleurs, journaliers, petits commerces, précaires et intermittents….

Je concluais le communiqué en désignant ce phénomène de gentrification comme un véritable apartheid social, anéantissant la mixité sociale et réduisant Paris à une ville-musée, nettoyée de ses quartiers pauvres et uniquement habitée par des bourges et des touristes.

MON COMMUNIQUÉ DE PRESSE FAIT UN FLOP

J’envoyai le communiqué à un certain nombres d’organes de presse et attendis. J’étais plutôt fier d’avoir écrit ce truc-là, persuadé que mon cri de révolte allait être repris de-ci de-là.

La seule façon de lutter contre la gentrification était, selon moi, de faire en sorte que le sujet revienne régulièrement dans les médias jusqu’à ce que des élus se disent « C’est un sujet », s’en emparent et proposent des lois pour contrecarrer ce phénomène (ce qu’avait tenté de faire une ministre écolo en bloquant les loyers avant d’être recadrée par le social-libéral Valls).

Mais il ne se passa strictement rien. Aucun titre ne jugea opportun de publier ma tribune. Ce ne devait pas être un sujet assez vendeur.

ALLÔ LES COPAINS ? J’AI UNE AUTRE IDÉE !

« Ok, songeai-je, on va faire différemment. » J’étais très amer, je l’avoue et ulcéré par la façon dont la Ville et la RATP nous avaient gentiment raccompagnés vers la sortie avant de filer la friche à ces entreprises de « valorisation ».

Je commençai à recenser les immeubles vides que j’avais repérés au cours des six derniers mois. Puis j’appelai Alex (ouvreur du Post) et Kevin (ouvreur de La Petite Maison, un squat qui venait de fermer après cinq années d’actions) et nous convînmes d’une réunion, dans le hall du Post.

Alex avait lui aussi un certain nombre d’adresses qu’il avait repérées, tout comme Kevin qui venait d’ouvrir un squat rue Mousset-Robert, dans le 12e. Nous dépliâmes une carte de Paris sur la table basse autour de laquelle nous nous trouvions et à l’aide de petits bâtonnets, nous localisâmes les différents bâtiments vides que nous avions listés.

OUAIS… MAIS EN VRAI C’EST QUOI LE PLAN ?

— Voici mon plan, fis-je pour entamer la réunion, il s’agit de mener une action qui nous permette de réagir face à ce scandale de la friche Netter, il est insupportable de devoir une nouvelle fois subir cette politique de sélection par le fric qui nous humilie, qui nous écrase et qui nous tue.
— Ok, répondirent Kevin et Alex, on est d’accord sur le constat, mais qu’est-ce que tu proposes ?
— Mon plan est simple, répondis-je, je vais faire faire une immense banderole de 3×4 mètres sur laquelle il sera écrit noir sur blanc « ENCORE UN PUTAIN D’IMMEUBLE VIDE » ; une fois munis de cette banderole, nous posterons un message sur Facebook, exactement comme tu l’as fait, Alex, il y a six mois [voir Nos nuits au Post #01 : L’histoire du squat ouvert avec un post Facebook], en conviant connus et inconnus à « une petite balade dans Paris ». Je propose d’ajouter un truc du genre « pique-nique improvisé mercredi prochain, rendez-vous tous à tel endroit telle heure et on y va, un peu d’exploration urbaine ne nous fera pas de mal »… Qu’est-ce que vous en pensez ?
— Ha ha ha ! rigolèrent-ils en chœur, c’est sympa, ouais, mais c’est quoi le plan ?
— Hé hé ! ce fut mon tour de rigoler, alors voilà, une fois arrivés sur le bâtiment qu’on aura choisi, on se débrouille pour rentrer dedans – vous savez faire ça les gars ?, et là, aussi vite que possible, on monte dans les étages, on sort la banderole sur la façade de l’immeuble et on prend une photo de l’extérieur. Une fois qu’on a cette photo qui vient pointer l’immense scandale des milliers de mètres carrés vides dans Paris, je prépare un mail avec le communiqué de presse virulent que j’ai écrit contre la gentrification et à tout moment, si les CRS arrivent pour nous déloger, je l’envoie au Parisien, qui forcément, le publiera. Vous imaginez : des gentils squatteurs contre des méchants CRS, un immeuble vide depuis tant d’années, l’expulsion manu militari, l’article est déjà écrit, le journaleux n’aura qu’à appuyer sur la touche « Envoi » et hop, un article tout fait… Ça c’est une action coup de poing. Une façon d’envoyer un uppercut à ceux qui nous croient morts ou résignés. Qu’est ce que vous en pensez ?

« À LA LIMITE, ÇA SE TENTE »

— Pas mal, pas mal, marmonna Alex.
— Mouais… ajouta Kevin.
— Attendez, c’est pas fini, ajoutai-je (j’étais décidé à tout tenter pour les persuader de m’accompagner sur ce coup), il y a aussi une infime possibilité à prendre en compte : si jamais on arrive à taper un lieu appartenant à une des sociétés immobilières de la Ville de Paris (la SIEMP, l’OPAC, Paris Habitat, etc.), sachant que la campagne municipale a déjà commencé, est-ce que vous croyez que la Ville de Paris va prendre le risque d’expulser des gentils artistes qui viennent d’entrer dans un lieu vide depuis des années pour pouvoir y créer des ateliers ? Est-ce que vous ne pensez pas qu’on peut profiter de ce contexte pré-électoral qui nous est favorable pour mettre la pression sur la Ville ? Je veux dire, si on se fait expulser et qu’un article paraît dans Le Parisien tapant sur le cabinet de la maire qui gentrifie d’un côté et expulse de l’autre, ça peut leur faire mal, non ?

Kevin et Alex se regardèrent et eurent un petit sourire en coin.

— À la limite, ça se tente, dit Kevin.
— Est-ce qu’un des bâtiments qu’on a repérés appartient à la Ville ? demanda Alex en se penchant sur la carte dépliée devant nous.
— Celui-là ! dis-je en désignant le 61 boulevard Saint-Jacques, il s’agit d’une grosse bâtisse qui fait l’angle de la rue de la Tombe Issoire, un ancien foyer de migrants, vide depuis à peu près deux ans… avec un petit jardin derrière par lequel on doit pouvoir rentrer facilement…
— Ok, on se fait un repérage mardi prochain et on voit après ? demanda Kevin.
— Yes ! acquiescâmes-nous en chœur.

(1) Shibari : pratique érotique japonaise qui consiste à ficeler son ou sa partenaire.
> Retrouvez la suite de Nos nuits au Post vendredi 11 octobre 2019 dans le journal minimal.
> À (re)lire : les autres épisodes de la série Squat story.

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À propos de l’auteur

GASPARD DELANOË

Le mot performeur me semble le plus adéquat pour décrire mes différentes activités : colporteur de journaux, comédien, ouvreur de squats artistiques, chroniqueur au Huffington Post, candidat à diverses élections… J'ai publié mon premier récit, "Autoportrait (remake)", en 2017 aux éditions Plein Jour.

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