Nos nuits au Post #12 : Intenses discussions dans le bureau d’Anne Hidalgo au sujet du couvent squatté

Tandis que les prix de l’immobilier flambent à Paris, des artistes ouvrent des squats. Après un immeuble vide dans le 9e (Le Post), ils se sont emparés d’un couvent abandonné dans le 14e (le futur Jardin Denfert).

Discussions à l'hotel de ville dans le bureau d'Anne Hidalgo
Intenses discussions au sujet des squatteurs dans le bureau d’Anne Hidalgo, au 1er étage de l’Hôtel de ville de Paris. Photo: Patrick Giraud.

Le feuilleton Nos nuits au Post est raconté ici par Gaspard Delanoë, figure historique des squats d’artistes parisiens, ouvreur d’immeubles vides dont le célèbre 59 Rivoli, conventionné avec la Ville de Paris. Dans le précédent épisode, il détaillait l’entrée mouvementée des squatteurs dans un ancien couvent abandonné à Paris 14e, puis le pétage de plomb du maître d’ouvrage (des travaux étaient prévus dans le bâtiment) qui déboula peu après et les accusa de « mettre un doigt dans le cul du propriétaire ! ».

lettrine, quelques secondes plus tard, je ne pus m’empêcher de lui lancer :
— Ça fait vingt-cinq que je consacre ma vie à ouvrir ce genre de lieux et vous, tout ce que vous avez à dire, c’est qu’entrer illégalement dans un bâtiment vide, c’est mettre un doigt dans le cul des propriétaires ?! Vous êtes donc en train de me dire sérieusement que je mets un doigt dans le cul de tout le monde depuis vingt-cinq ans ???
— Oui, exactement ! C’est exactement ce que je suis en train de vous dire ! répliqua du tac au tac le maitre d’ouvrage.
— Connard ! Le mot m’échappa, je l’avoue, juste avant que Kevin ne me pousse vers l’intérieur du jardin, conscient que si les choses dégénéraient ainsi, les chances que nous subsistâmes dans ce lieu s’amoindrissaient de seconde en seconde…

LE « PROBLÈME » REMONTE

Puis tout le monde se calma, Kevin, Alex et Bruno [voir les épisodes précédents]me rejoignirent dans le Jardin [à ce moment-là, le lieu ne s’appelle pas encore Le Jardin Denfert, N.D.L.R.] et nous nous mîmes à attendre.

À vrai dire, il n’y avait plus que cela à faire.

Jusqu’où monsieur Levasseur, le représentant de Paris Habitat [arrivé un peu avant le maître d’ouvrage, monsieur Levasseur, lui, était resté calme et affable avec les artistes, N.D.L.R.], allait-il pouvoir faire remonter l’info ? Jusqu’à quel échelon hiérarchique ce « problème » – car c’en était un pour le bailleur social de la Ville de Paris, assurément – allait-il grimper, il ne fallut pas longtemps pour le savoir…

DANS LE BUREAU D’ANNE HIDALGO (OU JUSTE À COTÉ)

En effet, il devait être 21 heures et le jour encore éclatant semblait ne jamais devoir finir quand le nom de Frédéric Hocquard scintilla sur l’écran de mon téléphone portable. En une fraction de seconde, c’est-à-dire avant même de prendre l’appel, je compris que l’affaire était montée très très haut, très très vite. Car le bureau de Frédéric Hocquard, adjoint à la Culture de la Ville de Paris, n’était séparé de celui de Anne Hidalgo que d’une trentaine de mètres.

Bref, ce petit pique-nique inoffensif de 17 heures était maintenant l’objet de discussions intenses dans le bureau de la maire, ou juste à côté…

— Allô ? fis-je de façon faussement ingénue, tout en m’écartant légèrement du groupe afin de poursuivre ma conversation sereinement.
— Oui, allô, Gaspard, fit Frédéric Hocquard, dis donc, je reçois plein plein de coups de fil là, depuis quelques minutes, c’est toi qui es dans le 14e avec ton équipe dans un bâtiment de Paris Habitat, là ???
— Euh, oui, balbutiai-je, un peu hésitant… Oh mais il n’y a pas que moi hein, me dédouanais-je rapidement, il y a aussi Alex, Kévin, enfin y’a tout le monde quoi…!
— Bon, ok. Mais qu’est-ce que vous voulez au juste ?
— Bah euh… tu le sais bien, ce qu’on veut…! On veut rester quelques temps et transformer ce bâtiment, l’occuper, en faire une sorte de tiers-lieu artistique, solidaire, écolo, citoyen, féministe, voilà quoi… tu connais notre credo…
— Ok, ok, mais est-ce que vous vous engagez à partir quand les travaux commencent ? demanda Hocquard.
— Tu as notre parole répondis-je. Tu sais bien que nous l’avons déjà fait et que nous tenons parole. Mais nous voulons avoir l’assurance que les travaux vont vraiment commencer après notre départ, parce que le nombre de fois où nous sommes partis, persuadés par les proprios que les travaux allaient commencer et qu’ensuite le lieu est resté vacant pendant encore des mois, voire années… tu veux que je te cite les adresses…?! Je peux hein, mais ça va m’énerver…
— Non, non c’est bon, pas la peine de te lancer, m’interrompit-il. Je suis au courant… Bon, écoute, je vais essayer de passer quelques coups de fil, je ne te garantis absolument rien et puis je te rappelle hein, qu’est-ce que tu veux que je te dise… Et il raccrocha.

UNE QUESTION POLITIQUE

Je me tournai alors vers les potes et je découvris que tous les regards étaient braqués sur moi. Tous savaient que c’était sans doute un coup de fil important et cherchaient à lire sur mon visage qui au juste m’avait appelé et ce qui avait bien pu se dire au téléphone.
— Hocquard ! Direction de la Culture à la Ville de Paris ! criais-je ; c’est chaud, les gars… ça monte vite !! C’est plutôt bon signe car d’un problème qui au départ, pourrait être considéré comme un problème administratif par Paris Habitat, c’est déjà devenu une question politique, et ça c’est bon pour nous, les gars…

Un murmure parcourut le Jardin, et dans les dizaines de minutes qui suivirent, une excitation lente et diabolique fit progressivement son chemin dans les corps et les esprits de chacun. Nous avions allumé une mèche, une toute petite mèche un soir d’été, et voilà que cette mèche allait peut-être déclencher un incendie de joie, d’allégresse et d’utopie. On se sentait comme à la veille d’un grand soir… un de ces grands soirs que d’autres, en d’autres temps, avaient tant espéré… et qui n’arrivent jamais, on le sait bien…

Le jour enfin se mit à décliner doucement, la lumière se tamisa imperceptiblement et les reflets sur les vitres perdirent leur éclat cependant qu’une folle espérance flottait dans l’air mordoré du Jardin.

Comme la vie est lente
Et comme l’espérance
Est violente
– Apollinaire, Alcools.

Une demi-heure s’écoula puis le nom de Frédéric Hocquard scintilla de nouveau sur l’écran de mon portable. Je m’écartai de quelques mètres et tout le monde comprit que de la teneur du coup de fil découlerait la suite ou la fin prématurée de notre petite aventure.

— Bon. Vous avez rendez-vous dans deux jours au siège de Paris Habitat, rue Claude Bernard attaqua Hocquard. Il semblerait qu’ils soient ok pour vous signer une convention jusqu’au premier coup de pioche, c’est-à-dire le 1er décembre poursuivit-il, à condition que vous vous engagiez formellement à partir…
— Pas de soucis répondis-je, estomaqué.
— Ok, bonne soirée.

Je mis une fraction de seconde à répondre.

— Merci… fis-je dans un souffle, puis je raccrochai.

Je me tournai alors vers le groupe, j’étais légèrement en surplomb, ayant gravi deux ou trois marches d’un escalier à moitie détruit et tout en gardant mon portable dans la main gauche, j’annonçai simplement :
— On a rendez-vous dans deux jours au siège de Paris Habitat. Ils sont d’accord pour nous signer une convention jusqu’au 1er décembre. On vient de gagner le lieu pour cinq mois…

STUPEUR ET TREMBLEMENTS

Une explosion de joie traversa l’enceinte du bâtiment. Les murs tremblèrent quelques secondes tant la clameur était intense. Nous nous cherchions tous des yeux. Nos regards stupéfaits semblaient traquer dans la pupille de l’autre la réalité d’une telle annonce.

Était-ce vrai ?
Venions-nous réellement d’entendre ces mots incroyables ?
Était-ce un rêve ou la réalité ?

Êtes-vous venu à moi ?
Serais-je allée vers vous ?
Je ne me le rappelle plus.
Était-ce un rêve ou la réalité ?
Étais-je endormie ou éveillée ?
– Grande Prêtresse d’Ise (Japon, 9e siècle).

Il est rare dans une existence que de telles épousailles entre le monde et soi s’accomplissent. La plupart du temps, nos rêves finissent en lambeaux et nos aspirations les plus folles s’étiolent comme peau de chagrin.

Je crois cependant pouvoir dire avec certitude que ce soir-là, le soir du 3 juillet 2019, au 61 boulevard Saint-Jacques, dans le quatorzième arrondissement de Paris, nous vécûmes collectivement l’une des plus grandes émotions qui se puisse imaginer, une sorte d’utopie collective naissante qui portait en elle tous les désirs du monde.

> Retrouvez la suite de Nos nuits au Post vendredi 13 décembre 2019 dans le journal minimal.
> À (re)lire : les autres épisodes de la série Squat story.

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À propos de l’auteur

GASPARD DELANOË

Le mot performeur me semble le plus adéquat pour décrire mes différentes activités : colporteur de journaux, comédien, ouvreur de squats artistiques, chroniqueur au Huffington Post, candidat à diverses élections… J'ai publié mon premier récit, "Autoportrait (remake)", en 2017 aux éditions Plein Jour.

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