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L’écosystème breton reste menacé, merci Macron!

Le décret autorisant l’extraction de sable en baie de Lannion (Côtes d’Armor) est toujours en vigueur. Il est pourtant urgent de l’annuler ! Interview de Gilles Bentz, directeur de la réserve ornithologique des Sept-Iles.

Portrait de Gilles Bentz, par ABK
Gilles Bentz (photo : ABK).

Au moment où les candidats viennent tour à tour draguer, plus ou moins habilement, la Bretagne, se joue là-bas la préservation de son écosystème. Avant de quitter le gouvernement, Emmanuel Macron avait, rappelons-le, signé un décret ministériel autorisant une multinationale de l’agro-alimentaire (le groupe Roullier) à pomper le sable coquillier de la baie de Lannion. Un désastre écologique et économique, dans cette zone fragile et protégée qui abrite une flore marine spécifique, des oiseaux nicheurs en voie d’extinction, mais aussi des pêcheurs et une petite industrie touristique.

LE « NOTRE-DAME-DES-LANDES » DES CÔTES D’ARMOR

Certes, à la demande de Ségolène Royal, l’arrêté préfectoral validant l’extraction n’a pas été renouvelé en 2017. Mais le décret Macron, lui, reste en vigueur et le prochain gouvernement pourrait bien reprendre la destruction de ce site et saccager du même coup la réserve ornithologique des Sept-Iles.

Cap sur la Côte de Granit rose, entre perroquets de mer et Fous de Bassan, pour rencontrer Gilles Bentz, responsable de la station de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) à l’Ile-Grande, Pleumeur-Bodou. Le journal minimal a recueilli son avis de scientifique de terrain sur les effets de l’extraction de sable coquillier entre deux zones Natura 2000.

La réserve des Sept-Iles est un sanctuaire d’oiseaux marins, quelles sont les espèces que vous protégez ?
À la station LPO de l’Ile-Grande, nous protégeons 12 espèces d’oiseaux de mer dont l’emblématique Macareux moine, notre mascotte. Parmi ces colonies, on trouve aussi des pingouins tordas, des Guillemots de Troïl, des Puffins des Anglais, des Fous de Bassan et des cormorans… Pour vous donner une idée en termes de chiffres, cela représente 25 000 couples, ce qui équivaut à 11% des oiseaux nicheurs en France [oiseaux sauvages créant un nid pour assurer leur reproduction, NDR].

Photo : Richard Bartz
C’est en baie de Lannion que niche la dernière colonie de Macareux moine en France, une espèce en danger critique d’extinction (photo : Richard Bartz).

Nous sommes également le premier site français de reproduction de phoque gris ! La grande richesse biologique de cet endroit se trouve surtout sous le niveau de la mer, là où les courants captent de nombreuses espèces qui se fixent sur les récifs : anémones, gorgones, plus de 80 espèces d’éponges, une centaine d’espèces d’algues… L’une d’entre elles, la laminaire, longue d’au moins deux mètres, joue un rôle essentiel dans l’écosystème. La forêt marine qu’elle crée constitue un habitat naturel pour d’autres espèces d’algues ainsi que pour des mollusques. Un véritable lieu de refuge et de nurserie pour la faune et la flore.

Cet archipel de cinq iles (comme son nom ne l’indique pas) constitue la première réserve ornithologique privée de France. Créée en 1912, elle est devenue une réserve naturelle nationale en 1976 et joue toujours ce rôle aujourd’hui.

Le site de la LPO abrite-t-il un centre de soin pour les oiseaux blessés ?
Oui, notre spécialité est le traitement des oiseaux mazoutés, qu’il s’agisse d’oiseaux marins ou d’oiseaux terrestres. Du côté des oiseaux marins, nous avons soigné plusieurs espèces de goélands en 2015 et des guillemots l’année précédente, à la suite de nombreuses tempêtes qui nous avaient valu l’apparition de 45 000 cadavres d’oiseaux marins.

Le nombre de pensionnaires fluctue chaque année en fonction de la météo mais nous accueillons en moyenne un millier d’oiseaux par an au centre. Nous venons aussi en aide à des oiseaux terrestres, que ce soient des rapaces diurnes comme le faucon et la buse ou nocturnes comme la chouette hulotte, l’effraie des clochers… ou des passereaux (merles, hirondelles, mésanges, pigeons). Outre les oiseaux, nous soignons des mammifères marins et terrestres (hérissons, écureuils, phoques).

Notre laboratoire possède des postes de lavage financés par Biocoop et la Fondation Nature et Découvertes, une zone de repos, une zone de soin, des piscines avec remise en forme des Fous de Bassan.

Des fous de Bassan dans la piscine de remise en forme la LPO, photo : ABK
Des Fous de Bassan dans la piscine de remise en forme de la LPO (photo : ABK).
Maison LPO, photo : ABK
Maison de la réserve naturelle des Sept-Iles: on y trouve la clinique pour oiseaux marins, un centre d’expositions et d’animations. La gestion de la réserve est confiée par le Ministère de l’Écologie et du Développement durable à la LPO (photo: ABK).

Quand on parle de Zone Natura 2000, qu’est-ce que cela implique concrètement ?
Ici, nous avons deux zones classées Natura 2000 : celle de la baie de Morlaix et celle de la Côte de Granit rose-Sept-Iles. Les directives européennes « Oiseaux » et « Habitats » engagent les pays responsables à conserver ces zones en bon état. Cela ne sanctuarise pas un lieu car cela ne signifie pas qu’il ne peut y avoir aucune activité mais il faut que celle-ci soit en harmonie avec la nature. Dans le coin, nous avons par exemple de la pêche professionnelle et de plaisance, ce qui fait travailler le port. Dans le même esprit, Sept-Iles fait travailler un armateur, qui, avec ses quatre vedettes, assure le transport de plus de 100 000 passagers par an. Économiquement, nous générons 4 millions d’euros de retombées locales. Il y a également un club de plongée à quelques kilomètres.

Alors expliquez-nous en quoi consiste la menace de l’extraction du sable coquillier pour la préservation de ce site protégé ?
Les nuisances sont multiples. Tout d’abord, l’effet de turbidité dû à l’extraction (le sable est aspiré puis rejeté) entraîne la mise en suspension de particules de sable et ces sédimentations sont déplacées par des courants violents, jusqu’à 100 kilomètres de la zone exploitée. Or, entre la zone d’extraction et la réserve naturelle, il n’y a que 16 kilomètres.

La zone de pêche elle aussi sera impactée et nous risquons un désert biologique avec les dépôts de sédiments sur les anémones, les algues, les feuilles de gorgone : recouvertes, elles meurent. De plus, comment la photosynthèse peut-elle s’effectuer si l’eau n’est pas claire ?

D’autres craintes ?
Oui. L’extraction est prévue à quelques kilomètres à peine de la rive sur une dune marine qui constitue un habitat privilégié pour la flore et la faune locales, dont le lançon, qui sert de nourriture à plusieurs prédateurs marins locaux (bar, lieu…) et aux oiseaux comme le Macareux.

Il me parait aberrant d’avoir délivré une autorisation d’exploiter cette dune marine exceptionnelle avant d’avoir établi un état initial. Cela revient à autoriser la destruction d’on ne sait quoi précisément. De surcroit, c’est l’extracteur qui a la charge de l’état des lieux initial…

Pour finir, les nuisances sonores et visuelles ne doivent pas être négligées non plus. Le bruit se propage 25 fois plus vite sous l’eau que dans l’air, en particulier les basses fréquences, avec un effet négatif sur les mammifères marins comme les phoques gris, et sur les poissons. Mais pas seulement. L’extraction ininterrompue, jour et nuit, risque d’entrainer l’épuisement des oiseaux migrateurs, à force de tourner sans arrêt autour de sources lumineuses.

Globalement, l’habitat de la vie marine sera détruit et cela aura une double incidence car dès que l’on s’attaque au milieu marin, on a des conséquences au niveau terrestre.

Photo : ABK
Gilles Bentz, de la LPO (à droite) en pleine discussion avec Patrice Desclaud, d’Eau et Rivières de Bretagne, lui aussi opposé à l’extraction de sable.

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À propos de l’auteur

ALEXANDRA BOUCHERIFI

Journaliste, je suis aussi dessinatrice, peintre, photographe, auteur de livres et de vidéos, sous le nom ABK.

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