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La question démographique, un tabou en politique

C’est le sujet qui fâche, celui que tous les politiciens évitent : la surpopulation de la planète. À l’heure où la Chine vient de mettre fin à la limitation des naissances, c’est pourtant une question majeure.

Photo : James Cridland
Crédit photo : James Cridland

Au début de l’année, la Chine a mis officiellement fin à sa politique de l’enfant unique en vigueur depuis 1979, avec une loi autorisant tous les couples à avoir un deuxième enfant. Qui s’en plaindrait ? Personne tant cette mesure autoritariste et intrusive, contestable sur le principe, l’était aussi dans ses effets particulièrement néfastes : avortements forcés, infanticides des filles, déséquilibre démographique (118 hommes pour 100 femmes en 2011), vieillissement rapide de la population… L’effet sur la natalité a été radical, faisant chuter de 80% la croissance de la population. Fin d’un cycle violent en Chine, donc. Mais une question reste en suspens, celle de l’évolution démographique galopante au niveau mondial : 4 milliards d’individus en 1975, 7 milliards aujourd’hui, soit +75 % en quarante ans. En 2050, la planète devrait être peuplée de 9 milliards d’habitants. Selon l’Onu, la population mondiale ne se stabiliserait pas avant 2100.

RENÉ DUMONT : « LA SURPOPULATION, QUELLE CONNERIE ! »

Les grandes données chiffrées semblent alarmistes. Pour autant, les politiques natalistes ne sont pas ou très peu remises en cause en France. Véritable dogme national, soutenu par les allocations familiales, l’encouragement aux naissances relève de l’évidence. Aucun parti politique n’en fait un sujet, pas même les écologistes. Pourtant, René Dumont, premier candidat écolo à la présidentielle, en 1974, déclarait : « Je vais vous parler ce soir du plus grave danger qui menace notre avenir, celui de la surpopulation, tant dans le monde qu’en France […] Il y a déjà trop d’hommes à la surface du monde, il y a déjà trop d’hommes surtout dans le tiers-monde où l’agriculture a du mal à suivre la croissance de la population », lors de son allocution télévisée, dans le cadre de la campagne officielle, le 22 avril 1974. Deux ans avant sa mort, il déclarait encore, à la revue Politis : « Le 20e siècle est un siècle maudit. Il n’y a jamais eu autant de conneries que durant ce siècle. La première étant l’explosion démographique. »

À GAUCHE, ON HÉSITE À SE RÉCLAMER DE MALTHUS

Mais l’héritage malthusien de l’agronome n’a pas été repris par ses successeurs. Thomas Malthus, économiste britannique mort à la fin du 19e siècle, a été l’un des premiers à évoquer la question des limites. Sa crainte : une augmentation de la population plus rapide que l’augmentation des ressources, qui provoquerait une paupérisation. Les mesures qu’il en déduisait n’étaient pas à proprement parler « progressistes ». Malthus prônait une « contrainte morale » sur des couples plus « prévoyants » qui retarderaient l’âge du mariage et pratiqueraient la chasteté en attendant. Et préconisait la suppression des aides envers les pauvres en raison de leurs « effets pervers » : elles les encourageraient à la « paresse »… Une conclusion que ne renieraient pas les ultra-libéraux.

Il est délicat de se réclamer de Malthus à gauche de l’échiquier politique. « Je me considère comme néo-malthusien mais le terme lui-même heurte les gens. On est considérés comme des réacs un peu comme Malthus l’était lui-même… », confirme Yves Cochet, ancien ministre de l’Aménagement et du territoire sous Lionel Jospin, l’un des seuls à parler démographie chez EELV (Europe Ecologie Les Verts). « Lorsque vous parlez limitation des naissances, vous êtes assez vite traité d’eugéniste notamment par vos amis de gauche productivistes patentés qui ne réfléchissent pas plus loin que le bout de leur nez », poursuit-il.

UN EUROPÉEN POLLUE PLUS QU’UN AFRICAIN

L’ancien député se prononce notamment pour une inversion de la distribution des allocations familiales. Au lieu d’aider les familles à partir du second enfant et plus, « il faudrait les soutenir dès le premier enfant, puis un peu moins au second et arrêter les aides au troisième », estime-t-il. « On entend beaucoup que la question démographique concerne surtout les pays en développement qui ne maîtrisent pas leur natalité. Mais c’est une erreur de raisonnement. Il faut penser en termes d’empreinte écologique. Et donc multiplier le nombre d’habitants par leur impact sur l’environnement. » Autrement dit, un Européen pèse plus en termes d’extractions des ressources et de déchets qu’un Africain. Par exemple, un habitant du nord émet dix fois plus de CO2 qu’un habitant du sud.

NATALISME ET NATIONALISME

L’idée que ce sont avant tout les pays en développement qui doivent maîtriser leur natalité fleure bon certains arguments néo-colonialistes et sous-tend parfois certaines théories d’extrême droite, comme celle très en vogue du grand remplacement… Le débat est-il confisqué ? Chez les écologistes, la question démographique a en tout cas été évacuée. « Les Verts ne reprennent pas à leur compte les réflexions démographiques car le problème est dénié en France. L’idéologie ambiante est qu’un grand pays est un pays qui a beaucoup d’enfants. L’Allemagne en fait moins, c’est considéré comme catastrophique », estime Yves Cochet, pour qui les origines se trouvent du côté de l’invasion de 1870. La France, dans sa volonté de se venger, décida de soutenir les naissances, futures chairs à canon de la Grande Guerre quarante ans plus tard. Difficile d’aller contre l’histoire.

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À propos de l’auteur

AURORE GORIUS

Auteur de plusieurs ouvrages d’enquête, Je suis journaliste économique et politique depuis quinze ans.

4 commentaires

  1. Merci pour cet article. Je me souviens de Paul Watson, à la tête de Sea Sheperd, un des hommes les plus courageux et visionnaire du XXIe siècle, déclarer devant son auditoire qu’il avait décidé de ne jamais avoir d’enfants, car il est persuadé que la surpopulation est un des crimes majeur de notre siècle!

    • Aurore Gorius
      Aurore Gorius le

      Position personnelle forte (extrême ?) mais… qui a de l’impact. Merci pour l’info !

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