Nos nuits au Post #05 : Un article du Parisien prend fait et cause pour les artistes du squat

Alors que les prix de l’immobilier flambent dans la capitale, des artistes se sont emparés d’un immeuble inoccupé rue Blanche (Paris 9e). Découvrez le 5e épisode de cette aventure homérique.

Le Parisien, article d'Eric Le Mitouard sur Le Post, le squat de la rue Blanche.
L’article du Parisien qui défend les squatteurs. Mars 2019.

Le feuilleton Nos nuits au Post est raconté ici par Gaspard Delanoë, figure historique des squats d’artistes parisiens, ouvreur du célèbre 59 Rivoli, conventionné avec la Ville de Paris. Né début janvier 2019, Le Post connaitra-t-il un sort similaire ? Dans ce 5e épisode, les occupants, menacés par un arrêté d’expulsion, alertent les médias.

Lettrine, Le volet juridique et le volet politique pour ainsi dire en bonne voie grâce au soutien d’une avocate et d’un élu (cliquer ici pour lire les épisodes précédents), restait à s’occuper du volet médiatique. L’enjeu : faire en sorte que tous les Parisiens – et pas seulement le groupe d’amis Facebook ou les followers sur Instagram – sachent qu’un collectif d’artistes était en sursis, rue Blanche – oui, à peine né et déjà menacé de disparition ! Et pour cela il n’y avait qu’un seul moyen : percer le mur des médias, parvenir coûte que coûte à convaincre un journaliste d’écrire un article sur cette histoire, si possible accompagné d’une photo (mais tant pis s’il n’y a pas de photo hein… un article au moins !), et de nouveau on discuta, on se concerta, chacun tentant de faire jouer ses connaissances dans le milieu de la presse…

PRÉVENIR ÉRIC LE MITOUARD

— Il n’y a qu’un seul moyen d’appâter les journaleux lorsqu’on est aussi minoritaire et marginaux que nous le sommes, les gars, cria l’un d’entre nous, et c’est de hurler à la mort… c’est-à-dire de rédiger un communiqué de presse sur un ton dramatique, en se faisant passer pour des agneaux sur le point de périr sous les fourches caudines de la Justice aveugle.
— Ok, on s’y colle ! renchérirent Alice, Manon et Léo, et qu’est-ce qu’on fait de notre communiqué, une fois rédigé ?
— On l’envoie à Eric Le Mitouard, répondit une voix caverneuse.
— C’est qui Eric Le Mitouard ? demanda tout le monde.
— C’est le rédac’ chef de la section Paris du Parisien ; ça fait vingt ans qu’il est en place, il a déjà écrit des dizaines d’articles sur des cas similaires, ça le soûle un peu mais si tu hurles bien à la mort, généralement il fait passer un article, parfois même avec une photo.

UN ARTICLE DE RÊVE

Sitôt dit, sitôt fait et les choses ne traînèrent pas car une semaine seulement après avoir envoyé leur communiqué, un immense article illustré de 3 photos couleurs mangeait la page 3 du Journal de Paris, signé Eric Le Mitouard !

On y voyait des artistes en plein processus de création dans leur atelier ainsi que le portrait en pied d’Alex Gain en train de caresser un cerf blanc : de quoi épater la galerie !

L’article était à ce point favorable aux artistes qu’on y mentionnait leur chat Rocco, censé être le gardien du squat ainsi qu’un « soutien moral » apporté par la Ville en la personne de Frédéric Hocquard, adjoint à la maire de Paris !

Quant au titre de l’article, il était en tout point conforme à la tactique adoptée par le communiqué de presse : « Les artistes du Post menacés d’expulsion »… Le fait de hurler à la mort avait fonctionné… une fois de plus !

BRAS DE FER

La publication de cet article dans Le Parisien fut dignement fêtée : bières à gogo, explosions de joies, embrassades, accolades, rires… La nouvelle était d’importance, d’une part parce que Le Parisien était le journal le plus prescripteur de Paris (autrement dit, cet article allait être repris par des dizaines d’agences de presse, média-relais et autres blogs, lui assurant une couverture et une audience colossale), d’autre part parce que dans le bras de fer avec la compagnie-d’assurances-globalized, cet article venait apporter la preuve que les squatteurs avaient les moyens de médiatiser leur cause, et qu’ils pouvaient donc par conséquent nuire considérablement à l’image de la compagnie-d’assurances-globalized s’ils se mettaient à les accuser de les virer sans ménagement et de bafouer leur humanité.

SERVIR LA CAUSE

Jamais en vérité, nous n’avions eu l’occasion de sentir à quel point la presse jouait un rôle essentiel dans l’exercice de la démocratie, car fort de cet article – que chacun des artistes avait immédiatement posté sur les réseaux sociaux et qui suscitait sur la Toile l’enthousiasme de milliers d’internautes – nous allions pouvoir nous présenter à la prochaine audience en ayant le sentiment, avéré, que nous défendions une cause qui n’était pas seulement la nôtre mais également celle de milliers d’autres qui nous suivaient, nous likaient, nous encourageaient, bref, notre aventure devenait soudain représentative d’un état de fait partagé par maints, mais tu par beaucoup : la difficulté de vivre dans une ville dont le marché immobilier était devenu fou et où la spéculation atteignait des sommets.

> Retrouvez la suite de Nos nuits au Post mardi 16 juillet 2019 dans le journal minimal.
> À (re)lire : les autres épisodes de la série Squat story.

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À propos de l’auteur

GASPARD DELANOË

Le mot performeur me semble le plus adéquat pour décrire mes différentes activités : colporteur de journaux, comédien, ouvreur de squats artistiques, chroniqueur au Huffington Post, candidat à diverses élections… J'ai publié mon premier récit, "Autoportrait (remake)", en 2017 aux éditions Plein Jour.

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