Nos nuits au Post #02 : C’était mal parti, jusqu’à ce que tout aille bien

Alors que les prix de l’immobilier flambent dans la capitale, des artistes se sont emparés d’un immeuble inoccupé rue Blanche (Paris 9e). Découvrez le 2e épisode de cette aventure homérique.

La façade du squat Post, avec les lettres Tout va bien, photo François Lafite
Squat Le Post, 29 rue Blanche (75000 Paris), 7 février 2019. Photo: François Lafite.

Le feuilleton Nos nuits au Post est raconté ici par Gaspard Delanoë, figure historique des squats parisiens, ouvreur du célèbre 59 Rivoli, conventionné avec la Ville de Paris. Né début janvier 2019, Le Post connaitra-t-il un sort similaire ? Dans ce 2e épisode, Gaspard nous raconte les premières heures passées à l’intérieur de l’immeuble.

Vous avez manqué l’épisode précédent ? Nos nuits au Post #01 : L’histoire du post ouvert grâce à un post Facebook

lettrine, e, aurelien vretncore fallait-il entrer dans le bâtiment. Ce fut fait en un tournemain. Encore fallait-il passer les premières quarante-huit heures sans se faire remarquer. Ce fut fait mais pas si facilement. Car quelques heures après la prise de l’immeuble, une voiture de flics déboula devant l’entrée et des agents – dont un gradé – exigèrent de pouvoir rencontrer les occupants. D’évidence, les squatteurs n’avaient pas été assez discrets, ils avaient été dénoncés.

Alexandre Gain [l’auteur du désormais mythique post Facebook appelant à investir l’immeuble de la rue Blanche, N.D.L.R.] et deux autres gars sortirent à la rencontre des flics, mais se gardèrent bien de les faire entrer dans le lieu. Pendant ce temps, les autres se barricadèrent à l’intérieur et commencèrent à lancer des appels à tout le réseau des squatteurs de Paname. Il s’agissait de faire masse, de faire venir du monde devant le lieu afin d’établir un rapport de force et de persuader les flics qu’il faudrait déployer beaucoup trop de « forces de l’ordre » à cette heure avancée de la nuit pour expulser immédiatement les occupants.

LUMIÈRE BLAFARDE

Les flics pourtant n’étaient pas des tendres. La brigade spéciale de Pigalle, connue pour ses méthodes musclées, embarqua les trois zouaves au poste et perquisitionna le camion de Ralph qui venait d’arriver en renfort. Ils lui collèrent un maximum d’amendes : pneus dégonflés, phares en dysfonctionnement, contrôle technique ancien, etc. et le placèrent en garde à vue. Ralph en garde à vue alors qu’il n’avait pas encore mis un seul pied dans le bâtiment ! La lose totale !

C’est jamais drôle de se retrouver à poil dans un commissariat à 3 heures du matin en plein hiver dans une salle froide à la lumière blafarde. Avec des flics qui viennent salement vérifier que tu n’as rien sur toi. Non, c’est pas drôle. Mais ça fait partie du jeu. Tous les ouvreurs le savent. Et Alexandre Gain, l’un des plus grands ouvreurs de Paris, le savait bien.

La nuit passa et tout se déroula comme toujours. Les flics relâchèrent les squatteurs le lendemain et le jeu du chat et de la souris reprit son cours.

« C’EST FINI POUR TOI, MEC »

En bas de l’immeuble, qui appartenait à une compagnie d’assurances globalisée (les squatteurs s’étaient renseignés dans la nuit et avaient pu, grâce au cadastre en ligne, identifier le groupe propriétaire de ce « gros bât’ »), un vigile faisait les cent pas, portable à la main, oreille vissée à l’écouteur. Il savait qu’il avait déconné, le vigile. Il savait qu’il aurait dû être à son poste, la veille, lorsque les intrus avaient débarqué.

Mais il savait aussi qu’avec toutes les rondes qu’il devait effectuer depuis des années sur tous les bâtiments vides que possédait la compagnie-d’assurances-globalized, il lui était impossible d’être présent en même temps partout. Et puis les années passant, peut-être qu’il lui arrivait de sauter une garde de temps en temps, juste pour dormir un peu, reprendre des forces.

Mais maintenant il était dans une sacrée mouise, le vigile. Parce que comment allait-il expliquer à son patron qu’il n’avait rien vu-rien entendu hier soir, quand une trentaine d’individus s’étaient engouffrés dans le bâtiment ? Putain, quelle mouise. Tout le monde l’appelait à présent. Le responsable, le sous-chef, le chef, le surchef, l’intendance, la surintendance… « Bordel mais qu’est-ce t’as foutu ? Tu vas être viré tu sais ? Tu sais ça hein, tu sais que tu vas être viré ? C’est fini pour toi, mec…T’es cinglé mec ou quoi… t’as pété un câble… »

COHUE INDESCRIPTIBLE

Les cinq semaines suivantes furent consacrées à l’emménagement dans l’ensemble des locaux disponibles (les trois sous-sol et cinq étages du bâtiment). Une dizaine d’artistes installèrent leurs chambres dans les étages. Un atelier de sérigraphie fut installé au 4e, un autre de menuiserie au 2e. Des ateliers d’artistes furent distribués. Une salle de cinéma se monta au 1er sous-sol et un skate parc au 3e. Le 2e sous-sol était préservé afin de devenir un white cube* susceptible d’accueillir des expositions temporaires.

Des dizaines d’artistes allaient et venaient dans une cohue indescriptible et ramenaient, qui tables, qui chaises, qui matelas, écrans, lampes de toutes sortes mais aussi biens de première nécessité, vaisselle, machines à laver, frigos, étagères, etc.

Il arrivait bien souvent que l’on croisât quelqu’un qu’on n’avait jamais vu et le dialogue s’instaurait sur le mode :

— T’es où toi ?
— Moi je suis au 4, je bosse avec deux plasticiens, et toi ?
— Moi je suis au 5, je crèche là.
— Ah d’accord.
— Enchanté, Greg.
— Enchantée, Clara.

« TOUT VA BIEN »

Le matin du 12 Janvier 2019, une semaine après que le bâtiment avait été pris d’assaut, Manon et Arthur décidèrent de réaliser un collage géant sur les fenêtres qui donnaient sur la rue Blanche. Il s’agissait de rassurer les voisins, qui, bien sûr, avaient remarqué l’agitation nouvelle de cet immeuble et commençaient à se demander quel genre de nouveaux voisins ils allaient devoir se coltiner. Des teufeurs ? Des drogués ? Des punks à chiens ?

— « Coucou les voisins ! » proposa Arthur.
— Euh…. C’est un peu niais non ? répondit Manon.
— « Salut ça va ? » reprit Arthur.
— Ça va.
— Ça va bien ?
— Tout va bien.
— Tout va bien ?
— Tout va bien !

Va pour « TOUT VA BIEN » s’exclamèrent-ils ! Et ils découpèrent le message en majuscules géantes sur des feuilles blanches puis les collèrent sur les vitres du bâtiment. Cette inspiration de Manon et Arthur fonctionna si bien que la plupart des gens s’en emparèrent dans leurs conversations :

— T’es allé au Tout Va Bien ?
— Le Tout Va Bien ? C’est quoi ?
— C’est le nouveau squat qui vient d’ouvrir !
— Ah, le squat rue Blanche ?!? Mais je croyais qu’il s’appelait le Post !!
— Oui il s’appelle le Post, parce qu’au départ, l’inspi, c’est un post sur FB d’Alex Gain, mais maintenant on l’appelle le Tout Va Bien.
— Ah, ok.

* Espace d’exposition qui a la forme d’une grande enceinte aux murs blancs.
> Retrouvez la suite de Nos nuits au Post vendredi 31 mai 2019 dans le journal minimal.
> À (re)lire : les autres épisodes de la série Squat story.

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À propos de l’auteur

GASPARD DELANOË

Le mot performeur me semble le plus adéquat pour décrire mes différentes activités : colporteur de journaux, comédien, ouvreur de squats artistiques, chroniqueur au Huffington Post, candidat à diverses élections… J'ai publié mon premier récit, "Autoportrait (remake)", en 2017 aux éditions Plein Jour.

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