Épisode 18 : Gravir une montagne en mode super léger

Passer une nuit au mont Chiran, à 2 000 mètres d’altitude, ce n’est pas évident pour le minimaliste Pierre Roubin, qui avec seulement 43 objets doit faire preuve d’inventivité pour s’équiper.

Le mont Chiran, photo Pierre Roubin.
Pierre Roubin en pleine ascension du mont Chiran (Alpes-de-Haute-Provence).

e weekend dernier nLettrine, Lous avons passé trois jours extraordinaires dans le sud de la France. La préparation du sac fut rapide bien sûr (je commence à avoir un peu l’habitude), non sans quelques questionnements supplémentaires car c’est la première fois que je pars en montagne depuis que je vis avec seulement 43 objets personnels.

Nous allons passer une première soirée tout en haut du mont Chiran à 2 000 mètres d’altitude. En tout, sur la première journée nous allons faire environ 1 000 mètres de dénivelé. Les gérants du refuge nous ont prévenus : il faut prendre des vêtements chauds car la nuit à cette altitude en automne il peut faire très froid.

Dans mon placard à Paris j’ai encore mes chaussures de trail, ma veste en goretex ultra chaude, des vêtements techniques… malheureusement aucun de ces objets ne fait plus partie de ma liste [voir en bas de l’article]. Je suis un peu hésitant car la montagne est un environnement exigeant, il est assez difficile de lutter contre le froid, et il n’est pas question pour moi de souffrir ou de me priver de quoi que ce soit.

AVANTAGES ET INCONVÉNIENTS

À la place des chaussures de randonnée ou même des chaussures de trail, je prends mes chaussures de running avec lesquelles je cours chaque semaine. Finalement je me dis qu’à part les crampons, la rigidité de la semelle et la protection à l’avant, il n’y a pas une énorme différence. [En réalité je m’apercevrai sur place qu’il y a une grosse différence : mes chaussures de route, qui de surcroît commencent à être usées, ne sont pas parfaitement adaptées. À chaque moment je devrai faire attention, je m’attendrai à sentir le pointu du caillou, je devrai compenser musculairement la souplesse de la semelle et prévenir tous les chocs à l’avant.]

Pour le vêtement imperméable j’ai choisi de prendre ma cape de pluie. C’est une cape immense qui me sert principalement pour faire du vélo, mais j’y vois l’avantage de pouvoir y glisser mon sac à dos et d’être finalement entièrement protégé. Le seul problème c’est que ça n’est absolument pas chaud, et que le vêtement est tellement ample qu’il ne peut pas non plus servir de coupe-vent.

À la place d’un quelconque vêtement technique j’ai pris mon t-shirt normal et le t-shirt de running. Pour avoir chaud j’ai mon pull marin. Je prends aussi mon écharpe et mon bonnet. J’ai deux paires de chaussettes et un maillot de bain qui me servira aussi de short. Si avec ces seuls objets j’arrive à franchir la barre des 2 000 mètres, quelles que soient les conditions, j’aurais passé un cap.

L’APPRÉHENSION S’AMENUISE

En partant, Karine (c’est ma compagne) me demande si j’ai bien tout pris, elle sait que je suis très investi dans ma démarche, mais je sais aussi qu’à aucun moment elle ne se doute que je pars avec si peu, baskets aux pieds. Mon sac est tout petit, je suis super léger alors qu’elle a pris notre grande valise à roulettes.

Descendus en train couchette durant la nuit du vendredi, à 7 h 20 le samedi nous sommes entre Saint-Tropez et les gorges du Verdon (Provence-Alpes-Côte-d’Azur). Une heure plus tard, avec une voiture de location, évidemment une mini, nous arrivons dans le parc naturel régional.

Au fil de la première journée, l’appréhension s’amenuise, je laisse venir les événements comme ils viennent, il fait bon, je suis en short, dès que nous nous activons le corps monte en température. Me voilà dans la montagne, je suis bien. Finalement j’arrive au refuge en t-shirt ! À certains moments j’ai ressenti du froid, mais dès que je repartais le corps regagnait en chaleur et je me trouvais bien de nouveau.

Le mont Chiran, photo Pierre Roubin.
La vue depuis le mont Chiran. Photo: Pierre Roubin.
Le mont Chiran, photo Pierre Roubin.
Le petit bloc sur la gauche: les toilettes sèches, au bord du précipice. Photo: Pierre Roubin.

Le soir au refuge, le temps est mauvais, mais l’intérieur est légèrement chauffé, avec un deuxième t-shirt ça va. Le lendemain matin je fais une toilette de chat dans un peu d’eau car évidemment j’ai pris ma serviette. J’ai omis de dire qu’il n’y avait ni eau ni électricité dans le refuge. Les toilettes sèches sont dehors au bord de la barre rocheuse et surplombent le vide. C’était un brin roots. Quand à la serviette de toilette, bien m’en a pris, car elle a pu aussi me servir d’écharpe. L’extrémité qui était mouillée séchait dans le vent alors que nous avions repris notre marche.

Vers 13 heures, en ce dimanche, le temps est vraiment menaçant, le vent est frais et perçant, je sors ma cape de pluie. Pour parer au froid je protège ma tête avec mon bonnet. Je ressens alors instantanément un surcroît de chaleur dans tout le corps, comme s’il regagnait toute l’énergie qui était initialement destinée à protéger la tête. J’avais déjà entendu cette théorie, mais là j’ai pu le vérifier.

PUBLICITÉS HALLUCINANTES

Au terme du deuxième jour, toutefois, je sens nettement des effluves de transpiration qui me viennent dans les narines. J’ai un peu honte de le dire, mais au début j’ai cru que c’était Karine, je crois qu’à aucun moment je ne m’étais imaginé que c’est moi qui pouvait sentir. Très clairement le t-shirt commence à donner des signes de fatigue. C’est assez étrange de sentir sa propre odeur. Pourtant ça arrive souvent, quand on enlève sa chemise par exemple. C’est une sensation assez désagréable. Je pense que c’est parce qu’elle nous renvoie une image de nous à laquelle nous avons du mal à faire face.

Dans le monde d’aujourd’hui tout est complètement aseptisé, les odeurs sont forcément de bonnes odeurs, des fragrances ou des senteurs. Les images sont forcément de belles images. L’homme et la femme aujourd’hui ne laissent aucune place à toutes les contingences de l’existence et la réalité du corps. On voit encore des publicités hallucinantes avec des femmes qui dansent toute la nuit, et même pendant deux jours, et qui sentent toujours la rose. Au passage elles se sont tartiné la peau de produits extrêmement nocifs que l’on retrouve ensuite dans les cancers du sein.

Il y a un vrai paradoxe dans notre société qui semble vouer un véritable culte au corps et qui, pourtant, s’en détourne pour le sublimer dans des images qui ne lui correspondent en rien. Le corps est finalement utilisé comme support sur lequel des projecteurs distants jettent des lumières fantastiques.

LES ANIMAUX M’ONT REPÉRÉ

J’aime retrouver dans cette expérience un accès immédiat à mon corps, j’aime sentir le vent sur mon visage, les poils de ma barbe qui laissent glisser les filets d’air autour de mon visage. J’aime sentir mes pieds fatigués, ma peau qui se heurte au tissu, mon t-shirt qui glisse sur mon dos parce que je l’enlève. Je suis un peu curieux de découvrir mon odeur, je la sens et je me l’approprie, je m’en empare à nouveau, je la refais mienne. Je l’inclus dans ce que je suis.

J’ai un vieil ami, Damien, grâce à qui j’ai découvert la mer et le bateau, et qui avait coutume de dire à l’époque : « Quand je suis en mer, je suis autonettoyant. » Rien n’est plus vrai que cette phrase. Comme là, dans le vent et la montagne, je me déshabille pour sentir le froid sur ma peau, je me lave et toutes les effluves se répartissent dans l’espace. Je sens qu’on me sent. Sans doute qu’une multitude d’animaux m’ont déjà repéré. Je me frotte avec des herbes, je me roule dans le pâturage, je me lave dans le vent, je frotte ma peau, je me sens propre et frais.

D’ailleurs il faut noter que les animaux ne se lavent pas. Si on dit d’un chien qu’il est sale c’est uniquement parce qu’il est couvert de boue et qu’il sort une vilaine mare. Et aussitôt nettoyé de la boue on ne dira plus qu’il est sale. On ne dit pas non plus d’un chat qu’il est sale. Finalement la notion de saleté ne convient pas tellement au milieu naturel.

Mes 43 objets : la liste
#1 un livre
#2 un stylo
#3 un carnet
#4 un costume bleu
#5 un costume noir
#6 une chemise bleue
#7 une chemise blanche et ses boutons de manchette
#8 une chemise rose
#9 une cravate
#10 un Jean
#11 une paire de chaussettes de contention
#12 une paire de chaussettes noires
#13 un short de running
#14 une paire de chaussures de costume
#15 une paire de chaussures habillées
#16 une paire de chaussures de running
#17 un pull (marin)
#18 un bonnet
#19 une écharpe
#20 un caleçon
#21 un 2e caleçon
#22 un 3e caleçon
#23 une brosse à dents
#24 une montre
#25 des écouteurs (avec micro)
#26 un smartphone
#27 un vélo
#28 une cape de pluie
#29 un t-shirt de running
#30 un 2e t-shirt
#31 un 3e t-shirt
#32 une casquette
#33 une fouta
#34 un maillot de bain
#35 une ceinture
#36 des lunettes de soleil
#37 un short d’été
#38 un sac à dos (22 litres)
#39 une tondeuse à barbe
#40 un pantalon casual
#41 un manteau habillé
#42 une valise cabine
#43 mon parfum

Voir tous les épisodes de Mes 43 objets


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À propos de l’auteur

PIERRE ROUBIN

Ma démarche minimaliste est très matérialiste (au sens de pragmatique), urbaine, et en même temps réflexive. Je suis philosophe de formation donc j'aime bien manipuler aussi les idées.

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