Écologie picturale

En tant que peintre, il est difficile d’échapper à cette réalité : les arts plastiques polluent. De la Grotte Chauvet à la pétrochimie, retour sur la fabrique de la couleur.

Crédit photo : Claude Valette.
Panneau des chevaux (partie droite). Dessins au charbon de bois avec estompe, raclage au silex. Caverne du Pont d’Arc (copie de la Grotte Chauvet, environ 30 000 ans avant J.-C.). Crédit photo : Claude Valette.

Les pigments noirs que j’utilise dans mes peintures à l’huile ou à l’eau pour les œuvres de ma série Nuit Synthétique sont sans doute les pigments les plus anciens de l’histoire de la peinture. Issus de la combustion du bois (pour le noir végétal) ou de la combustion des os (noir d’os ou noir d’ivoire), leur présence est attestée depuis leur découverte dans la Grotte Chauvet Pont d’Arc.

On retrouve également ce rapport à la combustion dans les images qui me servent à créer mes peintures (voir plus bas). Son usage est lié au développement des sociétés humaines, comme l’explique le préhistorien André Leroi‑Gourhan :

« La domestication du feu est indatable ; on sait seulement que les sinanthropes l’entretenaient, que les paléanthropiens en avaient la possession. La première application technique qu’on en connaisse, hormis l’usage culinaire, remonte à l’aurore Paléolithique supérieur, vers 35 000 avant J.-C. Dès cette époque, on a le témoignage de la calcination des ocres ferrugineuses pour en obtenir différentes teintes échelonnées entre le jaune orangé et le rouge violet. Le traitement des colorants ferrugineux par le feu prélude de très loin aux autres applications puisqu’aucun document ne permet de penser à l’application pratique de la cuisson de l’argile, qui se produisait pourtant accidentellement dans les foyers des habitants des cavernes. »
(André Leroi-Gourhan, Le geste et la parole, Tome 1 : Technique et langage, Bibliothèque Albin Michel Sciences, 1964, page 245)

La combustion reste toujours au centre de nos sociétés pour les liens qu’elle entretient avec l’industrie, les conflits, les transports mais aussi à cause de son impact sur l’émission de gaz à effet de serre.

Peinture : Aurélien Vret
24/03/2011, Aurélien Vret, série Nuit Historique, 1 m × 70 cm, vinyle sur toile, 2013

En s’appuyant sur les observations scientifiques d’André Leroi-Gourhan, qui établit un lien entre la domestication du feu et la fabrication des pigments, on peut retracer l’histoire de l’industrie chimique à travers la fabrication de la couleur.

Dès l’Antiquité, la production de colorants pour le textile est considérée comme une activité « impure » car très polluante. Les artisans teinturiers se retrouvent bannis aux périphéries de la cité. Le commerce et la production de la couleur deviennent très vite des activités où s’entrechoquent surproduction, commerce mondialisé et pollution des milieux :

« Toute la Méditerranée est conquise par la couleur rouge pourpre des Phéniciens, qui possèdent non seulement l’art de la produire mais aussi les moyens toujours plus étendus de la diffuser en une gamme colorique très vaste. La prodigieuse teinture s’extrait en infimes quantités de milliers de murex et d’escargots de mer d’espèces particulières (Murex trunculus, Murex brandaris, Purpura haemastoma). »
(Manlio Brusantin, Histoire des couleurs, 1983, Champs Flammarion, p.50)

C’est encore à partir de la production de couleurs que naissent au 19e siècle les futures firmes transnationales de l’industrie chimique organisées en oligopole :

« En 1869, Graebe et Liebermann, qui travaillent à la Badische Anilin und Soda Fabrik (BASF), déterminent la structure de l’alizarine, principal colorant de la garance. Leur demande de brevet est déposée à Londres la veille du jour où Perkin dépose la sienne !

Crédit photo : Wellcome.
Sir William Henry Perkin (1838 – 1907), inventeur de la mauvéine et créateur de la première usine de colorants de synthèse. (Crédit photo: Wellcome)

Avec l’aide de Perkin et de Caro, ils mettent au point la fabrication industrielle qui débute très vite. En 1872, l’alizarine de synthèse fabriquée simultanément par les grandes firmes chimiques allemandes BASF, MLB et Bayer représente déjà 50 % du chiffre d’affaires total de la fabrication de colorants allemands. Cette concurrence va ruiner la culture traditionnelle de la garance en Hollande, en Alsace désormais allemande et en France en moins de quinze ans. La catastrophe a une ampleur nationale. Le Midi de la France, qui en 1881 produit encore plus de la moitié de la production mondiale, ne vend plus rien en 1886. »
(François Delamare & Bernard Guineau, Les matériaux de la couleur, Gallimard, 1999, page 102)

L’arrivée des nouveaux liants acryliques et vinyliques (voir Nuit Synthétique #3) au début du siècle dernier suit un schéma tout à fait similaire : les premières dispersions acryliques utilisables en peinture ont été développées par la même firme allemande BASF qui doit sa réussite aux colorants de synthèse. Leur facilité d’usage et la performance de ces polymères, même dilués dans l’eau, donnent à ces peintures des propriétés physiques et chimiques remarquables. Désormais, l’expression artistique peut se passer du pénible travail d’atelier que nécessitait autrefois l’usage de la peinture à l’huile.

Il ne faut pourtant pas oublier que les composés chimiques de ces peintures industrielles proviennent du raffinage du pétrole et sont donc issus principalement de la pétrochimie. Le composé chimique hydrocarbure acétylène entre dans la fabrication des peintures vinyliques diluables à l’eau (l’acétate de polyvinyle) que j’utilise pour produire mes œuvres. Notons que l’un des principaux producteurs d’acide acétique et d’acétate de vinyle fut jusqu’en 2007 la compagnie BP (1). Celle-là même qui loua la plateforme pétrolière offshore Deepwater Horizon pour forer le puits de pétrole et de gaz le plus profond jamais réalisé à une distance verticale de 10 685 mètres. La plateforme explosa le 20 avril 2010, et j’en fis une des peintures de la série Nuit Historique en 2013 :

Peinture : Aurélien Vret
21/04/2010, Aurélien Vret, série Nuit Historique, 1 m × 70 cm, vinyle sur toile, 2013

Si j’ai utilisé l’expression « écologie picturale » pour le titre de cet article, c’est pour souligner la relation paradoxale qu’entretient la création culturelle avec l’industrie, et ce depuis la Préhistoire. Il n’y a pas plus polluant que les matériaux artistiques. En effet, cette activité répond au départ à des logiques et des traditions culturelles complètement opposées à la conscience écologique. L’arrivée des nouveaux outils numériques ne fait qu’aggraver ce phénomène. Par exemple, certains métaux comme le cadmium sont utilisés dans la fabrication de pigments inorganiques de synthèse au pouvoir colorant très puissant. C’est ce qui donne une grande intensité colorée aux jaunes des peintures de Claude Monet à partir de 1873.

Le pont ferroviaire à Argenteuil, Claude Monet
Le pont ferroviaire à Argenteuil, Claude Monet, 54.3 × 73.3 cm, huile sur toile, 1874

Très toxique, le cadmium est en même temps largement utilisé pour la fabrication de matériel informatique de précision : on le retrouve dans de nombreux produits électroniques comme les écrans LCD, les batteries rechargeables, les panneaux photovoltaïques ou pour les dispositifs automatiques d’extinction d’incendie.

Je crois qu’il est difficile de bannir complètement cette complexité technique et chimique. Je fais plutôt le choix difficile de traiter ces problèmes en les présentant de manière directe et en les utilisant consciemment. Nous vivons au milieu d’un environnement artificiel, pour ne pas dire synthétique, auquel il est difficile d’échapper. Autrefois, les artistes d’avant-garde appelaient cela la modernité. Mon choix de peintre est d’en montrer aussi les conséquences.

(1) L’usine européenne de BP se situait à Salt End, dans le Yorkshire, au Royaume-Uni.

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À propos de l’auteur

AURELIEN VRET

Je suis plasticien, diplômé de l’École supérieure des beaux-arts de Toulouse (Isdat). Je m'intéresse à la portée du numérique pour les nouveaux rapports qu’il peut établir avec l’art, l’image et la typographie.

3 commentaires

  1. Merci pour cet article très intéressant!

    Ça m’a rappelé le film Séraphine, sur Séraphine Louis, où on la voit composer elle-même ses couleurs à partir de la matière qu’elle trouve dans la nature, ce qui est un art en soi.
    Son œuvre, en plus d’être directement inspirée de la nature, en est essentiellement le produit! C’est beau! Ça c’est de l’écologie picturale!

    • AURELIEN VRET

      Bonjour Benoît, oui je connais le film de Martin Provost sur Séraphine. Cette peintre est représentative de l’Art Naïf qui influencera aussi beaucoup d’artistes modernes.

      Pour le choix de ses matériaux je crois qu’elle utilisait ce qui l’entourait, c’est-à-dire autant des pigments « naturels » que les peintures communes de l’époque. Comme cela est mentionné sur l’article qui lui est consacré dans l’encyclopédie Wikipedia, elle peignait aussi avec du Ripolin. Cette peinture était la peinture industrielle de l’époque et qui servait par exemple à peindre les carrosserie des premières voitures. Picasso l’utilisa aussi dans ses œuvres. Cette peinture Ripolin était vraisemblablement ce qu’on appelle une Standolie, c’est à dire une huile végétale (de l’huile de Lin) épaissie par cuisson sous vide entre 280° et 310° en présence d’un gaz inerte… Je ne sais pas si on peut qualifier sa peinture d’écologique, mais le procédé de Standolie reste nettement moins polluant que les peintures industrielles actuelles.

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