Le blues du jeune chercheur micro-entrepreneur

Docteur en ethnologie, au chômage, Leila Arnal est obligée de devenir micro-entrepreneur pour exercer. Récit de sa matinée de formation à Pôle emploi.

My start up experience - Crédit image : Daesign
Capture d’écran tirée du jeu vidéo « My startup experience », sur le site de Pôle emploi. (Crédit image : Daesign)

Après ma thèse, l’université et les associations dans lesquelles j’ai travaillé comme ethnologue souhaitent poursuivre notre collaboration mais ne peuvent pas m’offrir un statut de salariée. Je me retrouve donc, sans aucune volonté entrepreneuriale, orientée par ma conseillère Pôle emploi vers la formation « Créer son entreprise ».

La matinée commence par un tour de table des participants* :

– Antoine : « Je souhaite créer ma boite à la suite de l’obtention de mon BTS Tourisme.
– Marie : « J’ai pour projet d’ouvrir mon salon de coiffure.
– Roger : « Je suis en train de créer mon entreprise de volets roulants.
– Samuel : « Je me mets à mon compte, dans la plomberie.
– Bernard : « Moi, je crée mon entreprise dans l’électricité. »

Arrive le tour d’Ahmed qui s’exprime uniquement en anglais, et qui a déjà créé son entreprise de vente d’objets en bois d’olivier. « Attention, cette formation ne s’adresse pas à ceux qui ont déjà créé leur entreprise ! » s’exclame la formatrice. « En plus vous ne parlez pas français ? Est-ce que vous comprenez ce que je dis monsieur ? » Ahmed fait un signe évasif de la tête. La formatrice l’invite à quitter la salle. Ahmed essaye de s’expliquer en anglais, mais s’exécute, content d’être libéré de la contrainte de la formation qu’il croyait obligatoire.

C’est mon tour. J’essaye d’exposer ma problématique en 3 mots, on entend voler les mouches.

Un retardataire entre.
La formatrice : « Et vous, vous voulez faire quoi ? »
– « Un bar », lui répond-il timidement en s’asseyant.
– « C’est dur, ce matin », soupire-t-elle, puis elle commence la formation, les yeux rivés sur son PowerPoint.

Elle énonce « les étapes indispensables à l’élaboration de notre projet » : étude de marché, prévisions financières, aides, statut juridique, formalités administratives, etc. Un court dessin animé introduit chaque point abordé par la formatrice. « Je n’entrerai pas dans les détails, c’est juste pour une sensibilisation. »

Les premiers aspects qu’elle met en lumière, et qui attirent mon attention, ce sont les 3 principaux facteurs de réussite d’un projet de création d’entreprise.

  1. L’accompagnement. « 70 % des entreprises qui sont accompagnées vont au-delà des trois ans. Donc il ne faut pas rester dans son coin, » dit-elle.
    Cela commence mal : je me sens déjà seule et mal informée.
  2. Être ultra disponible. « Vous allez travailler les weekends. Il faut que monsieur ou madame soit d’accord avec vous ! Sinon il y aura des reproches ! » s’exclame-t-elle en cherchant avec insistance nos regards.
    Ceux qui ont déjà des difficultés dans leur couple, passez votre chemin.
  3. Il faut avoir ça dans la peau ! Car « un bon chef d’entreprise, c’est un bon expert, un bon gestionnaire, un bon manager et un bon vendeur… » dit-elle.
    En somme, l’entrepreneuriat représente tout ce que je déteste.

Arrive alors la question qui m’intéresse, celle du statut. Au vu de ma situation, je dois opter pour la formule « entreprise individuelle », autrement dit, le statut de micro-entrepreneur.

Grand nombre de mes anciens et actuels collègues sont micro-entrepreneurs, mais beaucoup plus pour des raisons économiques et statutaires que pour leur désir d’indépendance et d’entreprendre. Maintenant, moi aussi je vais devoir me vendre pour décrocher des petits contrats qui, soit dit en passant, seront souvent payés à la tâche plutôt qu’au temps passé.

My start up experience - Crédit image : Daesign
Capture d’écran tirée du jeu vidéo « My startup experience », sur le site de Pôle emploi. (Crédit image : Daesign)

Le bruit court que le micro-entrepreneuriat n’est pas risqué. Il paraît que si l’on ne fait pas de bénéfices, on ne cotise pas. Vrai ou faux ? Faux, d’après la formatrice. Le micro-entrepreneur cotise au RSI (Régime social des indépendants), même si son chiffre d’affaire est nul.

Mais il y a des petits avantages, comme l’exonération des charges salariales durant les 3 premières années d’exercice, notamment pour les demandeurs d’emploi. De plus, le micro-entrepreneur ne perd pas ses droits qui viennent compléter l’activité si celle-ci ne dépasse pas le montant mensuel de l’allocation. Dans le cas contraire, les droits au chômage restent intacts et seront versés comme prévu à la prochaine période d’inactivité.

CERTAINS SE FONT DU BEURRE SUR LE DOS DES CHERCHEURS

La formatrice nous invite à ne pas prendre son indépendance à la légère et propose des solutions pour débuter son activité en prenant moins de risques : recourir au portage salarial, à une Coopérative d’activité et d’entreprise (CAE), ou à une couveuse d’entreprise. Je découvre alors que des sociétés tirent déjà parti de la solitude et de l’inexpérience des micro-entrepreneurs en leur offrant des prestations d’accompagnement et de services contre un pourcentage relativement important. Décidément…

Heureusement, Pôle emploi propose un accompagnement individuel gratuit au rythme de 10 rendez-vous pendant les 3 premiers mois d’activité.

En conclusion, la formatrice nous conseille de nous rendre sur le site de l’Agence pour la création d’entreprises « qui sera votre site Internet phare, » dit-elle, et de « gratter un petit peu » à l’intérieur des rubriques « les aides » et « les concours ».

Puis, elle nous invite à suivre des cours en ligne gratuitement, par le biais des MOOC (Massive Open Online Course), afin que nous puissions cultiver nos envies d’entreprendre.

Capture d'écran-Pole emploi
Capture d’écran du jeu vidéo « Demain je… crée mon activité » sur le site de Pôle emploi.

Et si nous hésitons encore à nous jeter à l’eau, la boutique de Pôle emploi nous propose un serious game, un jeu de rôle qui simule la création de notre entreprise.

Finalement, solitude et individualisme sont les deux mots qui me viennent à l’esprit pour résumer mon avenir professionnel de micro-entrepreneur. Heureusement que mon ordinateur sera là, fidèle au poste, pour me former, me guider, répondre à mes questions et me trouver des aides.

* Les prénoms ont été modifiés.

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À propos de l’auteur

LEILA ARNAL

Ethnologue et micro-entrepreneuse, je m'intéresse notamment à la ruralité.

11 commentaires

  1. Édifiant ! L’université se comporte de plus en plus comme un patron voyou.
    Dans mon université je connaissais les CDD qui s’arrêtent en juin et sont renouvelés en septembre de l’année suivante pour ne pas payer les 2 mois d’été, les vacataires à 200 heures par an qui sont renouvelés tous les ans parfois depuis plus de 10 ans et maintenant le recours aux micro entrepreneurs! Où va l’université ? Quel employeur est l’État ?

  2. Micro-entrepreneur depuis 3 ans, je m’y suis mis car je voulais gagner ma croute en sortant de mon bac+3. À défaut de travailler dans une entreprise qui m’assurerait une certaine stabilité financière, je continue de travailler dans mon coeur de métier, la création web.. ce que j’apprécie.
    Mais j’espère que je trouverai un vrai contrat bientôt, pouvoir faire décoller ma situation car c’est bien au début pour se faire une expérience mais l’instabilité n’est pas très agréable.

    • LEILA ARNAL

      Merci pour ce commentaire ! Je vous souhaite beaucoup de courage, et de chance, pour décrocher un contrat quelque part.

  3. Merci pour ce témoignage et cet article très intéressant.

    C’est quand même fou cette volonté (de l’Etat ?) de pousser les gens à devenir des patrons qui se gèrent seuls. Ils voudraient faire baisser les chiffres du chômage un peu plus vite, qu’ils ne s’y prendraient pas autrement, en « sortant » les gens de leurs fichiers. Après, si certains s’en sortent, c’est tant mieux ! Mais la manœuvre est un peu grossière…

    Et encore une fois, plus globalement, triste de voir comment la France traite ses chercheurs. Choyés à l’étranger, délaissés dans leur propre pays.

  4. Merci pour votre témoignage, qui vient confirmer les travaux récents de Sarah Abdelnour sur les « nouveaux prolétaires » et qui dénonce l’usage par le politique de l' »entreprise de soi » pour gouverner. (https://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=GEN_095_0027)
    J’effectue des recherches sur l’entrepreneuriat et l’idéologie « startup », et je n’avais pas imaginé à quel point l’incitation/injonction à l’autonomie était institutionnalisé par des dispositifs comme « my startup experience » au sein de Pôle Emploi. Merci aussi pour ça.

    • Leila Arnal

      Merci pour ce nouveau terme que je peux ajouter à ma pensée : l’entreprise de soi. Je viens porter au regard de ceux qui ont les clés, mon témoignage, afin de faire évoluer les réflexions à ce sujet. Contente d’avoir ouvert une nouvelle piste pour vos travaux ! Bonne continuation.

  5. florian ximenes le

    Bonjour Leila, j’espère que votre avenir ira plus loin que ce que vous propose le Pole Emploi et que votre conjoint supportera bien vos weekends de travail..

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